‹ uvres complètes de J. J.RousseauChapitre 144 sur 150 · PARTIE II, LETTRE IX · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE IX

l'autre, l'abus même difficile, qui, s'il est grand, sera passager, et tel que , quand il a lieu , il porte toujours avec lui son remède. Car, encore une fois, il n'y a de liberté possible que dans l'observation des lois ou de la volonté générale; et il n'est pas plus dans la volonté générale de nuire à tous, que dans la volonté particulière de nuire à soi-même. Mais supposons cet abus de la liberté aussi naturel que l'abus de la puissance : il y aura toujours cette différence entre l'un et l'autre, que l'abus de la liberté tourne au préjudice du peuple qui en abuse, et, le punissant de son propre tort, le force à en chercher le remède : ainsi , de ce côté , le mal n'est jamais qu'une crise , il ne peut faire un état permanent; au lieu que l'abus de la puissance, ne tournant point au préjudice du puissant , mais du faible , est, par sa nature, sans mesure, sans frein, sans limites ; il ne finit que par la destruction de celui qui seul en ressent le mal. Disons donc qu'il faut que le gouvernement appartienne au petit nombre, l'inspection sur le gouvernement à la généralité ; et que si de part ou d'autre l'abus est inévitable , il vaut encore mieux qu'un peuple soit malheureux par sa faute qu'opprimé sous la main d'autrui.

Le premier et le plus grand intérêt public est toujours la justice. Tous veulent que les conditions soient égales pour tous , et la justice n'est que cette égalité. Le citoyen ne veut que les lois et que l'observation des lois. Chaque particulier dans le peuple sait bien que s'il y a des exceptions elles ne seront pas en sa faveur, ainsi tous craignent les excep-

tions; et qui craint les exceptions aime la loi. Chez les chefs, c'est tout autre chose : leur état même est un état de préférence : et ils cherchent des préférences partout. S'ils veulent des lois, ce n'est pas pour leur obéir, c'est pour en être les arbitres. Ils veulent des lois pour se mettre à leur place et pour se faire craindre en leur nom. Tout les favorise dans ce projet : ils se servent des droits qu'ils ont , pour usurper sans risque ceux qu'ils n'ont pas. Comme ils parlent toujours au nom de la loi , même en la violant, quiconque ose la défendre contre eux est un séditieux, un rebelle ; il doit périr : et pour eux, toujours sûrs de l'impunité dans leurs entreprises , le pis qui leur arrive est de ne pas réussir. S'ils ont besoin d'appui , partout ils en trouvent. C'est une ligue naturelle que celle des forts ; et ce qui fait la faiblesse des faibles est de ne pouvoir se liguer ainsi. Tel est le destin du peuple, d'avoir toujours au-dedans et au-dehors ses parties pour juges. Heureux quand il en peut trouver d'assez équitables pour le protéger contre leurs propres maximes, contre ce sentiment si gravé dans le cœur humain, d'aimer et favoriser les intérêts semblables aux nôtres ! Vous avez eu cet avantage une fois, et

"■ La justice dans le peuple est une vertu d'état ; la violence et la tyrannie est de même dans les chefs un vice d'état. Si nous étions à leurs placés , nous autres particuliers , nous deviendrions comme eux, violents, usurpateurs , iniques. Quand des magistrats viennent donc nous prêcher leur intégrité, leur modération, leur justice , ils nous trompent, s'ils veulent obtenir ainsi la confiance que nous ne leur devons pas : non qu'ils ne puissent avoir personnellement ces vertus dont ils se vantent ; mais alors ils font une exception , et ce n'est pas aux exceptions que la loi doit avoir égard.

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