‹ uvres complètes de J. J.RousseauChapitre 39 sur 150 · PARTIE I, LETTRE III · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE III

employé des moyens si contraires à la fin qu'elle se proposait? comment n'eùt-elle pas prévu que les miracles dont elle appuyait l'autorité de ses envoyés produiraient un effet tout opposé; qu'ils feraient suspecter la vérité de l'histoire, tant sur les miracles que sur la mission ; et que, pa^mi tant de solides preuves, celle-là ne ferait que rendre plus difficiles sur toutes les autres les gens éclairés et vrais? Oui, je le soutiendrai toujours, l'appui qu'on veut donner à la croyance en est le plus grand obstacle : ôtez les miracles de l'Évangile, et toute la terre est aux pieds de Jésus-Christ". Vous voyez, monsieur , qu'il est attesté par l'Ecriture même que dans la mission de Jésus-Christ les miracles ne sont point un signe tellement nécessaire à la foi qu'on, n'en puisse avoir sans les admettre. Accordons que d'autres passages présentent un sens contraire à ceux-ci, ceux-ci réciproquement présentent un sens contraire aux autres; et alors je choisis, usant de mon droit, celui de ces sens qui me paraît le plus raisonnable et le plus clair. Si j'avais l'orgueil de vouloir tout expliquer , je pourrais , en vrai théologien , tordre et tirer chaque passage à mon sens; mais la bonne foi ne me permet point ces interprétations sophistiques :

'^ Paul , préchant aux Athéniens , fut écouté fort paisiblement jusqu'à ce qu'il leur parlât d'un homme ressuscité. Alors les uns se mirent à rire ; les autres lui dirent , « Cela suffît , nous entendrons « le reste une autre fois. ■> Je ne sais pas bien ce que pensent au fond de leurs cœurs ces bons chrétiens à la mode; mais s'ils croient à Jésus par ses miracles , moi j'y crois malgré ses miracles , et j'ai dans l'esprit que ma foi vaut mieux que la leur.

suffisamment autorisé dans mon sentiment'' par ce que je comprends, je reste en paix sur ce que je ne comprends pas , et que ceux qui me l'expliquent me font encore moins comprendre. I/autorité que je donne à l'Évangile, je ne la donne point aux interprétations des hommes , et je n'entends pas plus les soumettre à la mienne que me soumettre àla leur. Ija règle est commune et claire en ce qui importe ; la raison qui l'explique est particulière , et chacun a la sienne, qui ne fait autorité que pour lui. Se laisser mener par autrui sur cette matière ,

"^ Ce sentiment ne m'est point tellement particulier , qu'il ne soit aussi celui de plusieurs théologiens dont l'orthodoxie est mieux établie que celle du clergé de Genève. Voici ce que m'écrivait làdessus un de ces messieurs, le 28 février 1764 :

<• Quoi qu'en dise la cohue des modernes apologistes du christia- V nisme , je suis persuadé qu'il n'y a pas un mot dans les livres « sacrés d'où l'on puisse légitimement conclure que les miracles « aient été destinés à servir de preuves pour les hommes de tous « les temps et de tous les lieux. Bien loin de 1<t, ce n'était pas, à « mon avis , le principal objet pour ceux qui en furent les témoins a oculaires. Lorsque les Juifs demandaient des miracles à saint Paul, « pour toute réponse il leur prêchait Jésus crucifié. A coup sûr , si « Grotius , les auteurs de la société de Boyle , Vernes , Vernet, etc. , « eussent été à la place de cet apôtre , ils n'auraient rien eu de plus « pressé que d'envoyer chercher des tréteaux pour satisfaire à une « demande qui cadre si bien avec leurs principes. Ces gens -là « croient faire merveille avec leurs ramas d'arguments ; mais un « jour on doutera , j'espère , s'ils n'ont pas été compilés par une « société d'incrédules , sans qu'il faille être Hardouin pour cela. »

Qu'on ne pense pas , au reste , que l'auteur de cette lettre soit mon partisan; tant s'en faut, il est un de mes adversaires. Il trouve seulement que les autres ne savent ce qu'ils disent. Il soupçonne peut-être pis ; car la foi de ceux qui croient sur les miracles , sera toujours très - suspecte aux gens éclairés. C'était le sentiment d'un des plus illustres réformateurs : « Non satis tu ta fides eorum qui « miraculis nituntur. » ( Bez. , la Joan., cap. 11, v. 2 3.)

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