‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 208 sur 328 · FIN DE LA TRADUCTION D IPHIGENIE · texte numérisé non relu

FIN DE LA TRADUCTION D IPHIGENIE

Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d^Euripide. Quoique j'aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de Faction , je n'ai pas laissé d'enrichir ma pièce de tout ce qui m'a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand je ne lui devrois que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrois dire que je lui dois ce que j'ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre >. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle , puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la tragédie , et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n'est ni tout-à-feit coupable, ni tout*à-fait innocente: elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime, dont elle a horreur toute là première : elle Éaiit tous ses efforts pour, la surmonter : elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne; et lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une coi\fusion qui

1 Raisonnable est une expression bien modeste. Le caractère de Phèdre est un chef-d'oiuvre du gënie tra{riqae ; mais* Racine a raison de dire qu'il n'a pris dans Euripide que l'idëe du caractère de Phèdre. Dans le poète grec, Phèdre a bien plus, de réserve et de pudeur ; elle ne s'abandonne point aveuglément à sa passion (G.)

fait bien voir qae son crime test plutôt nne punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté.

Jai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu'elle n'est dans les tragédies des anciens, où elle se résout d'elle-même à accuser Hippolyte. J'ai cm que la calomnie avoit quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d'une princesse qui a d ailleurs des sentiments si' nobles et si vertueux. Cette bassesse m'a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvoit avoir des inclinations plus serviles , et qui néanmoins n'entreprend cette feusse accusation que pour sauver la vie et l'honneur de sa matcresse. Phèdre n'y donne les mains que parcequ'elle est dans une agitation d'esprit qui la met hors d'elle-même; et- elle vient un moment après dans le dessein de justifier l'innocence , et de déclarer la vérité.

Hippolyte est accusé , dans Euripide et dans Sénéque, d'avoir en effet violé sa belle-mère : vim corpus tuliV. Mais il n'est ici accusé que d'en avoir eu le . dessein. J'ai voulu épargner à Thésée une confusion qui l'auroit pu rendre moins agréable, aux specta- *teurs.

Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte, j'avois remarqué dans les anciens qu'on reprochoit à Euripide 'de l'avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection : ce qui faisoit que la mort de ce jeune prini^e cansoit beaucoup

' Act. III, se. II.

plut d^indignation que de pitié. J'ai cru lui devoir donner quelque foiblesse qui le rendroit un peu coupable envers son père , sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'ame avec laquelle il épargne rhonneur de Phèdre , et se laisse opprimer sans Tac* cuser. J appelle foiblesse la passion qu'il ressent malgré lui pojir Aricie , qui est la fille et la sœur des * ennemis mortels de son père.

Cette Aricie n'est point un personnage de mon în^ vention. Virgile dit qu Hippolyte Fépousa, et en eut un fils, après qu'Esculape Teut ressuscité'. Et j'ai lu encore dans quelques auteurs qu'Hippolyte avoit épousé et emmené en Italie une jeune Athénienne de grande naissance, qui s'appeloit Aricie, et qui avoit donné son nom à une petite ville d'Italie.

Je rapporte ces autorités, parceque je me suis très scrupuleusement attaché à suivre la fable. J'ai même suivi l'histoire de Thésée , telle qu elle est dans Plutarque.

C'est dans cet historien que j^ai trouvé que ce qui avoit donné occasion de croire que Thésée fât descendu dans les enfers pour enlever Pi;pserpine| étoit un voyage que ce prince avoit fait en Épire vers la source de FAchéron , chez un roi* dont Pirithoûs vouloit enlever la femme , et qui arrêta Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithoûs. Ainsi j'ai tâché de conserver la vraisemblance de Tllistoire, sans rien perdre des ornements de la £able , qui four*

' jEjieid.y lib. VU.

uit extrêmement à la poésie; et le bruit de la i^oit de Thésée, fondé sur ce voyage fabuleux, donne lieu à Pbédre de faire une déclaration d amour qui . devient une des principales causes de son malheur, et qu'elle n'auroit jamais osé faire tant qu elle auroic cru que son mari étoit vivant.

Au reste , je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse . et «aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée^^avec autant d'horreur que le crime même; les foiblesses de l'amour y passent pour de vraies foiblesses; les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause; et le vice y est peint par-tout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le but que tout homme qui «travaille pour le public doit se proposer; et c'est ce que les premiers poètes tragiques avoient en vue sur toute chose. Leur théâtre étoit une école où la vertu n'étoit pas moins bien enseignée ^ue dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner des règles du poëme dramatique; et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignoit pas de mettre la. main aux tragédies d'Euripide. Il seroit à souhaiter que nos ouvrages fussent aus^i solides et aussi pleins d'utiles instructions que ceux de ces poètes. Ce seroit

peat-étre un jnoyen de réconcilier la tragédie airec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui Font condamnée dans ces derniers temps, et qui en jugeroient sans doute plus faTorablementy si les auteurs songeoient autant à instruire -leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivoient en cela la véritable intention de la tragédie.

PERSONNAGES

THÉSÉE, fils d Egée, roi d Athènes.

PHÈDRE, femme de Thésée, fille de Bfiiios et de

Pasiphaé.

HIPPOLYTE, fils de Thésée, etd'Antiope, reine des

Amazones.

ARICIE, princesse du sang royal d'Athènes. THÉRAMÊNE, gouverneur d'Hippolyte. QENONE, nourrice et confidente de Phèdre. ISMÈNE, confidente <!' Aride.

PANOPE, femme de la suite de Phèdre.

GARDES

La scène e$t à Trézéne , ville du Péloponnèse ".

> Le Heu où l'action se passe n'est pas marque a?ec assez de précision. On ne peut choisir une ville tout entière pour tb^tre de la scène. Nëressairement il faUoit l'établir dans une des salles du palais de Thésée. (G.) Dans la première édition, on lit octeurr au lieu de personnages , et la pièce a pour titre Phèdre et Bip^ polyte.

PHÈDRE

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