‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 3)Chapitre 1 sur 20 · OBJECTIONS CONTRE LES MÉTHODES DE NOTRE RAISON · texte numérisé non relu

OBJECTIONS CONTRE LES MÉTHODES DE NOTRE RAISON

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J'ai expose, dès le commencement de cet ouvrage , Timmensité de Fctude de la nature. J'y ai proposé de nouveaux plans pour nous former une idée de Tordre qu'elle a établi dans tous les règnes ; mais, arrêté par mon insuffîsange même , je n'ai pu me promettre que de tracer une esquisse légère de celui qui existe dans l'ordre végétal. Cependant , avant d'établir à cet égard de nouveaux principes, je me suis cru obligé de détruire les préjugés que le monde et nos sciences mêmes pouvaient avoir répandus, sur la nature, dans l'esprit de mes lecteurs. J'ai donc exposé les bienfaits de la Providence envers notre siècle, et les objections qu'on y a élevées contre elle. J'ai répondu à ces objections dans le même ordre que

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je les avais rapportées , en laissant entrevoir , chemin faisant, qu'il règne une grande harmonie dans la distribution du globe , que nous croyons abandonné aux simples lois du mouvement et du hasard. J'ai présenté de nouvelles causes du cours des marées , du mouvement de la terre dans Fécliptique , et du déluge universel. Maintenant, je vais attaquer, à mon tour, les méthodes de notre raison et les éléments de nos sciences , avant de poser quelques prin^ cipes qui puissent nous indiquer une route invariable vers la vérité.

Au reste , si j'ai combattu nos sciences naturelles, dans le cours de cet ouvrage, et particulièrement dans cet article , ce n'est que du côte systématique ; je leur rends justice du côté de l'observation. D'ailleurs , je respecte ceux qui les cultivent. Je ne connais rien de plus estimable dans le monde , après l'homme vertueux , que l'homme savant , si toutefois on peut séparer les sciences de la vertu. Que de sacrifices et de privations n'exigent pas leurs études ! Tandis que la foule des hommes s'enrichit et s'illustre par Tagriculture , le commerce , la navigation et les arts, bien souvent ceux qui en ont frayé les rentes ont vécu dans l'indigence et dans l'oubli de leurs contemporains. Semblable au flambeau , le savant éclaire ce qui l'environne , et reste lui-même dans l'obscurité.

Je n'ai donc attaqué ni les savants, que je res{tecte , ni les sciences , qui ont fait la consolation de ma vie ; mais si le temps me Teût permis, j'eusse combattu pied à pied nos méthodes et nos systèmes. Us nous ont jetés, en tout genre^ dans un si grand nombre d'opinions absurdes , que je ne balance pas à dire que nos bibliothèques renferment aujourd'hui plus d'erreurs que de lumières. Je suis même prêt à parier que , si Ton met un Quinze -Vingt dans la bibliothèque du Roi , et qu'on lui laisse prendre un livre au hasard, la première page de ce livre où il mettra la main , contiendra une erreur. Combien de probabilités n'aurais-je pas en ma faveur, dans les romanciers , les poètes, les mydiologistes , les historiens , les panégyristes , les moralistes , les physiciens des siècles passés , et les métaphysiciens de tous les âges et de tous les pays ! Il y a ; à la vérité, un moyen bien simple d'arrêter le mal que leurs opinions peuvent produire , c'est de mettre tous les livres qui se contredisent à côté les uns des autres : comme ils sont, dans chaque genre , en nombre presque infini , le résultat des connaissances humaines s'y réduira à-peu-près à zéro.

Ce sont nos méthodes qui nous égarent. D^apordy pour chercher la vérité, il faut être libre de toutes passions ; et l'on nous en inspire , dès l'enfance , qui donnent la première entorse à notre raison. On y pose pour base fondamentale dç

'- KYCDES

DOS actions et de nos opinioiK . cette FAITES roBTtHE. Il arrire de li« €|iie nooi ne ▼oyons plos rien que ce qm a quelque relation arec ce désir. Les TeritM natnrellcs même disparaissent poor noos , parce que noos ne vovons plus la natore qae dans des macinnes on dans des lirres. Poar croire en Dieu , il faut <|ue quelqn^an de consid^ble nous assure qu*il y en a on. Si Fén^on nous le dit, nous y croyons, parce que Frelon était précepteur du duc de Bourgogne , archeréque , homme de qualité , et qu'on rappelait Monseigneur. Nous sommes bien con- ▼aincus de Fexisti^nce de Dieu par les arguments de Fénëlon , parce que son crédit nous en donne à nous-mêmes. Je ne dis pas cependant que sa ▼ertu n^ajoutc quelque degré d'autorité à ses preuves , mais c'est en tant qu'elle est liée avec sa réputation et sa fortune; car, si nous rencontrons cette même vertn dans un porteur d'eau , elle devient nulle pour nous. Il aura beau nous fournir des preuves de l'existence de Dieu , plus fortes que toutes les spéculations de la philosophie , dans une vie méprisée , dure , pauvre , remplie de probité et de constance ^ et dans une résignation parfaite à la volonté suprême; ces témoignages si positifs sont de nulle considération pour nous ; nous ne leur trouvons d'importance que quand ils acquièrent de la célébrité. Que quelque empereur s'avise d'embrasser

DK LA NATURE 5

la philosopliia de cot homme ukACiir « ae$ maxi* meâ vont lUre louéeiidanA loua Ica IWioâ^et c\lio$ dans toutes les Uièses ; leur ai|teur aéra gravie en OvStampes , et mis en petiU biuitea de plâtre aur toutes lea chemiuéea; ce aéra £picl(^te, Socrate, ou J.-J. Houaseau. Maia il arrive un siècle où vs'élèvent dea hommes avec autant de réputation 4|ue ceux^U , honorera par des priucea puissants à cpii il importo qu'il n'y ait pas de Dieu « et (|ui « pour faire la cour à cea princea , nient son existence ; par le nidme effet de notre t^ducation qui noua faiaait croire en Dieu^aur la foi de (VudloUi d'£pictète , de Socrate et de J.-J. Rousseau «noua n'y croyona plua sur celte d'hounnes aussi considén^^.et qui août enc(u*e plua près do nous. Ainsi nous mène notre éducaticui ; elle noua dispose (également à pri^cher rcNangile ou Talcoran « suivant TintifrcH tpie nous y trouvons.

C'eat de là (|u est ntk* cette niaxime si universelle et si pernicieuse : Ptimù m^efv^dtimU' phiiosophésn. « Premièrement vivre, cheirher en- '> suite la s;igesae. >» Tout liomme qui n'est pas prdt à donner sa vie pour la t nui ver, nt^si pas digne de la connaître. C'est avec bien plus de raison que Juve^nal a dit ;

Summum tt9à9 ntfiii vium pitrerro pii4oH|

£l |»ru|il«r vium, viv<»udi p()r<lor<^ muMiu M CruyM i|utt U \\\w% iiriim) flfn < rim«« «»l àp vr^fi^rvr U vie à Thoiir » nèif , et de peinlre , pour Tumour cle U vie » U «eule rftlAon que nuuA » ay^ni de ?U re. »

Je lie parle pas des autres préjugés qui s^op* posent à la recherche de la vérité , tels que ceux de Tambition qui portent chacun de nous à se distinguer; ce qui ne peut guère se faire que de deux façons, ou en renversant les maximes les plus vraies et les mieux établies , pour y substituer les nôtres , ou en cherchant à plaire à tous les partis, en réunissant les opinions les plus contradictoires ; ce qui , dans les deux cas , multiplie les branches de Terreur à F infini. La vérité éprouve encore une multitude d'autres obstacles de la part des hommes puissants à qui Terreur est profitable. Je ne m'arrêterai qu'à ceux qui tiennent à la faiblesse de notre raison, et j'examinerai leur influence sur nos connaissances natu- ' relies.

Il est aisé d'apercevoir que la plupart des lois que nous avons données à la nature , ont été tirées, tantôt de notre faiblesse, et tantôt de notre orgueil. J'en prendrai quelques-unes, au hasard, parmi celles que nous regardons comme les plus certaines. Par exemple, nAus avons jugé que le soleil devait être au centre des planètes t)our en diriger le mouvement, parce que nous sommes obligés de nous mettre au centre de nos affaires pour y avoir l'œil. Mais si , dans les sphères célestes, le centre appartient naturellement aux corps les plus considérables, comment se fait-il que Saturne et Jupiter, qui sont beaucoup plus

gros que notre globe, soient à Textrëmitë de notre tourbillon?

Comme la route la plus courte est celle qui nous fatigue le moins , nous avons conclu de même que ce devait être celle de la nature. En * conséquence , pour épargner au soleil environ quatre-vingt-dix millions de lieues qu^il devrait parcourir, chaque jour, pour nous éclairer, nous faisons tourner la terre sur son axe. Cela peut être ainsi; mais si la terre tourne sur elle-même ^ il doit y avoir une grande différence dans Tespace que parcourent deux boulets de canon tirés en même temps, l'un vers l'orient, et l'autre vers l'occident ; car le premier va avec le mouvement de la terre, et le second va en sens contraire. Pendant qu'ils sont tous deux en l'air, et qu'ils s'éloignent l'un de l'autre , en parcourant chacun six mille toises par minute, la terre, pendant la même minute, devance le premier, et s'éloigne du second , avec une vitesse qui lui fait parcourir seize mille toises ; ce qui doit mettre le point de leur départ à vingt-deux mille toises en arrière du* boulet qui va à l'occident, et à dix mille toises en avant de celui qui va vers l'orient.

J'ai proposé cette objection à un habile astronome qui en fut presque scandalisé. Il me répondit, suivant la coutume de nos docteurs, qu'elle avait déjà été faite, et qu'on y avait répondu. Enfin, comme je le priai d'avoir pitié de mon igno-

rance, et de me donner quelque solution, il me citarexpérience prétendue d^une balle qu^on laisse tomber du haut du mât d^un vaisseau à la voile , et qui retombe précisément au pied du mât, malgré la course du vaisseau. « La terre, me dit- il, em- » porte de même dans son mouvement de rota- » tion les deux boulets. Si on les tirait perpendi- » culairement , ils retomberaient précisément au » point d'où ils sont partis. » Comme les axiomes ne coûtent rien, et qu'ils servent à trancher toutes sortes de difficultés, il ajouta celui-ci : « Le mou- » vement d'un grand corps absorbe celui d'un » petit. » Si cet axiome est véritable , lui rcpondis-je, la balle tom];>ée du haut du mât d'un vaisseau à la voile, ne doit pas retomber au pied du mât; son mouvement doit être absorbé, non par celui du vaisseau, mais par celui de la terre, qui est un bien plus grand corps : elle doit obéir uniquement à la direction de lapesanteur ; et par la même raison, la terre doit absorber le mouvement du boulet qui va avec elle vers l'orient , et le faire rentrer dans le canon d'où il est sorti.

Je ne voulus pas pousser plus loin cette difficulté ; mais je restai, comme il m'est souvent arrivé après les solutions les plus lumineuses de nos écoles, encore plus perplexe que je ne Tétais auparavant. Je doutais non-seulement d'un système et d'une expérience, mais qui pis est, d'un axiome. Ce n'est pas que je n^adopte notre système

planétaire tel qu'on nous le donne ; mak c'est par la raison qui Ta peut * être fait imaginer : c*est parce qa^il est le plus convenable à la faiblesse de mon corps et de mon esprit. Je trourc, en efiTct, que la rotation de la terre épargne , chaque jour, bien du chemin au soleil : d'ailleurs je ne crois pas du tout que ce système soit celui de la nature, et qu'elle ait révëlë les^ causes du mouvement des astres à des hommes qui ne savent pas comment se remuent leurs doigts.

Voici encore quelques probabilités en faveur du mouvement du soleil autour de la terre. « Les » astronomes de Greenwich , ayant découvert » qu une étoile du Taurus a une déclinaison de » deux minutes chaque vingt-quatre heures; que » cette étoile n'étant point nébuleuse , et n'ayant » point de chevelure , uc peut être regardée » comme comète , ont communiqué leurs obser- » vations aux astronomes de Paris, qui les ont » trouvées exactes. M. Messier doit en faire le » rapport à l'Académie des sciences, à la pre* » mière assemblée. * » i

Si les étoiles sont des soleils, voilà donc un soleil qui se meut, et son mouvement doit être une présomption pour le mouvement du nôtre.

On peut, d'un autre côté, présumer la stabilité de la terre , en ce que la distance entre les étoiles

^ Courrier de rKurope, vendredi i( mai 1781.

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ne change point par rapport à nous, ce qui de* vrait arriver d'une manière sensible , si nous parcourions dans un an, comme on le dit, un cercle V de soixante-quatre millions de lieues de diamètre >dans le ciel ; car, dans un si long espace, nous nous approcherions des unes, et nous nous éloignerions des autres.

Soixante-quatre millions de lieues ne sont, diton , qu'un point dans le ciel , par rapport à la distance qui est entre les étoiles. J'en doute. Le soP leil , qui est un million de fois plus gros que la terre , n'a plus qu'un demi-pied de diamètre apparent, à trente-deux millions de lieues de nous. Si cette distance réduit à un si petit diamètre un si grand corps, il ne faut pas douter que celle de soixante-quatre millions de lieues ne le diminuât bien davantage , et ne le réduisît peut-être à la grandeur d'une étoile ; et il y a grande apparence que si , lorsqu'il serait réduit à cette petitesse , nous nous en éloignions encore de . soixantequatre millions de lieues , il disparaîtrait tout-àfait. Comment se (ait-il donc que lorsque la terre s'approqjbe ou s'éloigne, de cette distance, des étoiles du firmament , en parcourant son cercle annuel, aucune de ces étoiles n'augmente ou ne diminue de grandeur par rapport à nous ?

Voici, de plus, quelques observations qui prouveront au moins que les étoiles ont des mouvements qui leur sont propres. Les agciens astro-

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nomes ont observé, dans le cou de la baleine, une étoile qui avait beaucoup de variété dans ses apparitions : tantôt elle paraissait pendant trois mois 9 tantôt pendant un plus long intervalle , et on la voyait tantôt plus petite, et tantôt plus grande. Le temps de ses apparitions n^était point réglé. Les mêmes astronomes rapportent qu^ils ont vu une nouvelle étoile dans le cœur du cygne, qui disparaissait de temps en temps. En 1600, elle était égale à une étoile de la première grandeur ; elle diminua peu-à-peu, et enfin elle disparut. M. Cassini Ta aperçue en i655. Elle augmenta successivement pendant cinq ans ; ensuite elle diminua, et on ne la revit plus. En 1670, une nouvelle étoile se montra proche de la tête du cygne. Elle fut observée par le P. Anselme , chartreux , et par plusieurs astronomes. Elle disparut, et on la revit en 1672. Depuis ce temps-là, on ne Ta plus vue qu'en 1709 ; et en 1 718, elle a tout-à-fait disparu. Ces exemples prouvent que non-seulement les étoiles ont des mouveiSents , mais qu'elles décrivent des courbes bien différentes des cercles et des ellipses que nous avons assignés aux corps célestes. Je suis persuadé qu'il y a entre ces tnouvements la même variété qu'entre ceux de plusieurs corps sur la terre ; et qu'il y a des étoiles qui décrivent des cycloïdes, des spirales, et plusieurs autres courbes dont nous n'avons pas même d'idée.* '^ Oa peut consulter, sur ce sujet, le vu* chapitre de

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Je n'en dirai pas davantage, de peur de paraître plus instruit des affaires du ciel que des nôtres. Je n'ai voulu exposer ici que mes doutes et tnon ignorance. Si les étoiles sont des soleils, il y a donc des soleils qui sont en mouvement , et le nôtre pourrait fort bien se mouvoir comme eux. *

C'est ainsi que nos maximes générales deviennent des sources d'erreurs ; car nous ne manquons pas d'assigner le désordre , là où nous n'apercevons plus notre ordre prétendu. Celle que j'ai citée précédemment, qui est que la nature prend dans ses opérations la voie la plus courte , a rempli notre physique d'une multitude de vues fausses. Il n'y en a pas cependant de plus contredite par l'expérience. La nature fait serpenter, sur la terre, Feau des rivières, au lieu de la faire couler en ligne droite ; elle' fait faire aux veines de grands détours dans le corps humain, et elle a percé même exprès des os, afin que quelques-unes des veines principales passassent dans l'épaisseur des membres, et qu'elles #e fassent pas exposées à être blessées par des chocs extérieurs. Enfin elle développe un champignon dans une nuit , et elle ne perfectionne un chêne que dans un siècle. La nature prend rarement la voie la plus courte, mais elle prend toujours la plus convenable.

Cette fureur de généraliser nous a fait pro-

Touvrage de Maupertuis, sur la figure des astres. ( Noie de l'Éditeur.)

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duire , daps tous les genres , un nombre infini de maximes, de sentences et d'adages qui se contredisent sans cesse. Selon nous , un homme de gënie voit tout d'un coup*d^œil, et exécute tout avec une seule loi. Pour moi , je pense* que cette sublime manière de Toir et d'exëcuter , est encore une des plus grandes preuves de la faiblesse de Fesprit humain. Il ne peut marcher à son aise que par une seule route. Dès qu'il en voit plusieurs, il se trouble et se fourvoie; il ne sait quelle est celle qu'il doit choisir : pour ne pas s'égarer , il n'en admet qu'une ; et quand une fois il y est engagé, l'orgueil le mène lohi. L'Auteur de la nature, au contraire, embrassant dans son inteUigence infinie toutes les sphères des êtres, procède à leur production par des lois aussi variées que ses vues inépuisables , pour arriver à un seul but, qui est leur bien général. Quelque mépris que les philosophes aient pour les causes finales, ce sont les seules qu'il nous donne à connaître : il nous a caché tout le reste. 11 est bien digne de remarque, que le seul but qu'il découvre à notre inteUigence , soit encore le même que celui qu'il propose à nos vertus.

Une de nos méthodes les plus ordinaires, lorsque nous saisissons quelque eflet dans la nature , c'est de nous j arrêter d'abord par faiblesse, et d'en tirer ensuite, par vanité, un principe universel. Si, après cela, on trouve le iteoyen, qui

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n'est pas difficile , de lui appliquer un théorème de géométrie , un triangle , une équation , seulement un o -+-6, en voilà assez pour le rendre à jamais vénérable. C'est ainsi que j le siècle passé , on expliquait tout par la philosophie corpusculaire , parce qu'on s'était aperçu que quelques corps se formaient par intus-susception ou par agrégation de parties. Un peu d'algèbre qu'on y avait joint lui avait donné d'autant plus de dignité , que la plupart des raisonneurs de ce temps-là n'y entendaient rien du tout. Mais comme elle était mal rentée j elle n'a pas subsisté. On ne parle seulement pas aujourd'hui d'une foule de savants et d'illustres, que l'Europe comblait alors d'éloges. D'autres, ayant trouvé que l'air pesait, se sont mis à prouver, avec toutes sortes de machines , que l'air avait dii poids. Nos livres ont rapporté tout à la pesanteur de l'air , végétation , tempérament de l'homme , digestion, circulation du sang, phénomènes, ascension. des fluides. Il est vrai qu'on s'est trouvé un peu embarrassé par les tuyaux capillaires , où l'eau monte indépendamment de l'action de Tair. Mais tout cela s'explique aussi; etmalheur, conmie disentquelques écrivahis, à ceux qui ne les entendent pas! D'autres se sont occupés de son élasticité, et ont expliqué également bien, par son ressort, toutes les opérations de la nature. Chacun s'est écrié que son voile était levé , que nous l'avions prise sur le fait. Mais

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un SauTage qui marchait contre le vent , ne savait-il pas que Fair avait du poids et du ressort ? N^employait-il pas ces deux qualités, lorsqu'il voguait à la voile dans sa pirogue ? A la bonne heure si nous appliquions les effets naturels, bien calcules et bien vërifiés, aux besoins de notre vie ; mais, pour Tordinaire, c'est à régler les opérations'de la nature , et non les nôtres.

D'autres trouvent encore plus conunode d'exposer le système du monde, sans en tirer aucune conséquence. Ils lui supposent des lois qui ont tant de justesse et de précision, qu'ils ne laissent plus rien a faire à la providence divine. Ils représentent Dieu comme un géomètre ou un machiniste, qui s'amuse à faire des sphères pour le plaisir de les faire tourner. Us n'ont aucun égard aux convenances et aux autres causes intelligentes. Quoique l'exactitude de leurs observations leur fasse honneur, leurs résultats ne satisfont point du tout Leur manière de raisonner sur la nature , ressemble à celle d'un Sauvage ^qui, considérant dans une de nos villes le mouvement de l'aiguille d'une horloge publique , et voyant, à certains points qu elle marque sur le cadran , des cloches s'ébranler , des hommes sortir de leurs maisons , et une partie de la société se mettre en mouvement , supposerait qu'une horloge est le principe de toutes les occupations européennes. C'est le défaut qu'on peut reprocher à la plupart des sciences, qui, sans

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consulter la fin des opérations de la nature, n^en étudient que les moyens. L'astronomie ne considère plus que le cours des astres , sans faire attention aux rapports qu'ils ont avec les saisons. La chimie ayant trouvé dans Tàgrégation des corps, des parties, comme les sels, qui s'assimilaient, ne voit plus que des sels pour principe et pour fin/ L'algèbre ayant été inventée pour faciliter les calculs , est devenue une science qui ne calcule que des grandeurs imaginaires , et qui ne se propose que des théorèmes inapplicables aux besoins de la vie.

Il est résulté delà une infinité de désordres plus grands qu'on ne le peut dire. La vue de la nature , qui rappelle aux peuples les plus sauvages , non* seulement l'idée d'un Dieu, mais celle d*uyie infinité de dieux , nous présente à nous autres des idées de fourneaux, de sphères, d'alambics et de cristallisations. Au moins les Naïades , les Sylvains ,

"^ Peu de temps après la publication des Études, les expériences de Layolsier changèrent , comme nous Favons dit , la (ace de b chimie. L'eau et Tair furent décomposés ; les gaz prirent la place des selfl , et leur théorie servît à tout expliquer. Ainsi , dans les sciences, ce qui est vérité la veille, est erreur le lendemain : mais ces variations , loin de nuire aux raisonnements de Tanteur, doivent serrir à les appuyer. La chimie changera encore; les Études de la Nature resteront ! et si jamais un autre éditeur se croft obligé d'ajouter une note à celle-ci pour marquer les progrès de la physique, il ne fera que donner une nouvelle preuve de l'incertitode des sciences, (^Note de V Editeur. \

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Apollon, Neptune, Jupiter, donnaient aux andens du respect pour les ouvrages de la crëation , et les attachaient encore à la patrie par un sentiment religieux. Mais nos machines détruisent les harmonies de la nature et de la société. La première n'est plus pour nous qu'un triste théâtre composé de leviers , de poulies , de poids et de ressorts ; et la seconde, qu'une école de disputes. Ces systèmes , dit-on , exercent les esprits. Celapourrait être, s'ils ne les égaraient pas; mais ils n'en dépravent pas moins le cœur. Pendant que l'esprit pose des principes, le cœur tire des conséquences. Si tout est l'ouvrage de puissances aveugles , d'attractions , de fermentations , de jeux de fihres , de masses , il faut donc céder à leurs lois , comme tous les autres corps. Des femmes et des enfants en tirent ces conclusions. Que devient alors la vertu ? Il faut obéir , dit-on , aux lois de la nature. Il faut donc obéir à la pesanteur ; s'asseoir et ne pas marcher. La nature nous parle par cent mille voix. Quelle est celle qui s'adresse à nous ? Prendrons-nous pour régler notre vie , l'exemple des poissons , des quadrupèdes , des plantes, ou même des corps célestes?

Il y a des métaphysiciens , au contraire , qui , sans avoir égard à aucune loi physique , vous expliquent tout le système du monde avec des idées abstraites. Mais une preuve que leur système n'est pas celui de la nature , c'est qu'avec leurs 2. 2

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matériaux et leur méthode, il est fort aisé de renverser leur ordre , et d'en former un tout différent, pour peu qu'on s'en veuille donner la peine. Il en naît même une réflexion bien propre à humilier notre intelligence; c'est que tous ces ef* forts du génie des hommes , loin de pouvoir bâtir un monde, n'y feraient pas seulement mouvoir un grain de sable.

Il y en a d'autres qui regardent l'état où nous vivons comme un état de ruine et de punition. Ils supposent , d'après des autorités sacrées, que cette terre a existé avec d'autres harmonies. J'admets ce que l'écriture sainte nous dit à ce sujet y excepté les explications des commentateurs. Telle est la faiblesse de notre raison , que nous ne pouvons rien concevoir ni imaginer au-delà de ce que la nature nous montre actuellement. Ainsi ils se trompent bl'aiicoup, par exemple, lorsqu'ils nous disent que , lorsque la terre était dans wi état de perfection , le soleil était constamment à l'équateur; qu'il y avait égalité de jours et de nuits, un printemps perpétuel , des campagnes unies comme des plaines , etc. Si le soleil était constamment à réquateur, je doute qu'il y eût un seul point sur la terre qui fût habitable. D'abord, la zone torride serait brûlée de ses feux, comme nous Favons démontré ; les deux zones glaciales s'étendraient bien plus loin qu'elles ne le font ; les zones tempérées seraient au moins aussi frol-

des vers leur milieu , qu'elles le sontàTëquinoxe de mars, et cette température ne permettrait pas à la plupart des fruits d^ venir en maturité. Je ne sais pas où serait le printemps ; mais, s'il était perpétuel quelque part , il n'y aurait jamais là d'automne. Ce serait encore pis , s'il n'y avait ni rochers ni montagnes à la surface du globe ; car aucun fleuve ni ruisseau ne coulerait sur la terre. Il n'y aurait ni abri , ni reflet au nord , pour échauffer la germination des plantes; et il n'y aurait point d'ombres ni d'humidité au midi, pour les préserver de la chaleur. Ces dispositions admirables existent actuellement en Finlande , en Suède , au Spitzberg , et sur toutes les terres septentrionales, qui sont d'autant plus -chargées de rochers, qu'elles s'avancent vers le nord; et elles se retrouvent encore aux îles Antilles, à l'Ile-de- France, et aux autres îles et terres comprises entre les tropiques , dont les campagnes sont parsemées de rochers , sur-tout vers la Ligne , dans l'Ethiopie , dont la nature a couvert le territoire de grands et hauts rochers presque perpendiculaires , qui forment autour d'eux des vallées profondes pleines d'ombre et de fraîcheur. Ainsi , comme nous l'avons dit , pour réfuter nos prétendus plans de perfection , il suffit de les admettre.

Il y a d'autres savants, au contraire, qui ne sortent jamais de leur routine, et qui s'abstien-

nent de rien voir au-delà , quoiquMls soient trèsriches en faits : tels sont les botanistes. Ils ont observé des parties sexuelles dans les plantes , et ils sont uniquement occupés à recueillir les fleurs et à les ranger, suivant le nombre de ces parties, sans se soucier d^ connaître autre chose. Quand ils les ont classées dans leur tête et dans leurs herbiers , en ombelles , en roses ou en tubulées , avec le nombre de leurs étamines ; si avec cela ils peuvent y joindre quelques noms grecs , ils possèdent , à ce qu^ils pensent , tout le système de la végétation.

D'autres , à la vérité , parmi eux , vont plus loin. Ils en étudient les principes ; et, pour en venir à bout, ils les pilent dans des mortiers, ou les décomposent dans leurs alambics. Quand leur opération est achevée, ils vous montrent des sels, des huiles, des terres, et vous disent: Voilà les principes de telle et telle plante. Pour moi, je ne crois pas plus qu^on puisse montrer les principes d'une plante dans une fiole , que ceux d'un loup ou d'un mouton dans une marmite. Je respecte les procédés mystérieux de la chimie ; mais, lorsqu'elle agit sur les végétaux, elle les détruit. Voici le jugement qu'un habile médecin a porté de ses expériences. C'est le docteur J.-B. Chomel, dans le discours préliminaire de son utile Abrégé de l'Histoire des Plantes usuelles. * « Près de deux

* Tome I, page 37.

» mille analyses de plantes différentes , dit-il , » faites par les chimistes de TAcadémie royale » des sciences 9 ne nous ont appris autre chose , » sinon qu on tire de tous les végétaux une ccr- » taine quantité de liqueurs acides, plus ou moins » d'huile essentielle ou Ktide j de sel fixe, volatil » ou concret , de phlegme insipide et de terre , » et souvent presque les mêmes principes et en » môme quantité, de plantes dont les vertus sont » très-différentes. Ainsi , ce travail trcs-long et » très-pénible , a été une tentative inutile pour la » découvert des effets des plantes, et n'a servi » qu'à nous détromper des préjugés qu'on pour- » rait avoir sur les avantages de ces analyses. » Il ajoute que le fameux chimiste Homberg, ayant semé les mômes plantes dans deux caisses remplies de terre dessalée par une forte lessive, dont l'une ensuite fut arrosée avec de l'eau conmiunc, et l'autre avec de l'eau où l'on avait dissous du nitrt , ces plantes rendirent à-peu-près les mômes principes. Ainsi, voilà notre science systématique tout-à-fait déroutée ; car elle ne peut découvrir les qualités essentielles des plantes, ni par leur composition, ni par leur décomposition.

Il y a bien d'autres erreurs sur les lois de leur développement et de leur fécondation. Les anciens avaient reconnu dans plusieurs plantes des mâles et des femelles, et une fécondation par des

émanations de poussières séminales , telle que dans les palmiers dattiers. Nous avons appliqué cette loi à tout le règne végétal. Elle est , en effet, très-répandue; mais combien de végétaux se propagent encore par des rejetons, par des tronçons, par des traînasses^, par les extrémités de leurs branches ! Voilà, dans le môme règne, bien des manières de se reproduire. Cependant, quand nous n^apcrcevons plus dans la nature, la loi que nous avons une fois adoptée dans nos livres, nous croyons qu'elle s'égare. Nous n'avons qu'un fil , et quand il se rompt, nous imaginons que c'en est fait du système du monde. L'intelligence suprême disparaît pour nous, dès que la nôtre vient à se troubler. Je ne doute pas cependant que l'Auteur de la nature n'ait établi, au sujet des plantes que tant de gens étudient, des lois qui nous sont encore inconnues. Voici à ce sujet une observation que je livre à l'expérience de jpcs lectcui-s. •

Ayant transplanté, au mois de février de l'année 1783, des plantes de violette simple, qui commençaient à pousser de petits boutons de fleurs, cette transplantation a arrêté leur développement d'une manière assez extraordinaire. Ces petits boutons n'ont point fleuri ; mais leur ovaire s'ctanl gonflé , est parvenu à sa grosseur ordinaire , et s'est changé en capsule remplie de graine, sans laisser apercevoir au-dehors ou au-

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dedans, ni pétale , ni anthère , ni stigmate , ni auchne partie quelconque de Ja floraison. Tous ces boutons ont présenté succeBsivement le même phénomène dans les mois de mai , de juin et de juillet , sans qu'aucune de ces plantes de violettes ait produit la moindre fleur. J'ai aperçu seulement dans les boutons naissants que j'ai ouverts, les parties de la floraison flétries sous les calices. J'ai ressemé leur graine qui n'avait point été fécondée ; et jusqu'à présent elle n'a point levé. Cette expérience est favorable au système de linnœus ; mais elle s'en écarte , en ce qu'elle fait voir qu'une plante peut donner son fruit sans fleurir.

On peut remarquer ici, dès à présent, que les lois physiques sont subordonnées à des lois de convenance, c'est-à-dire, par exemple, les lois de la végétation, à la conservation des êtres sensibles pour lesquels elles ont été faites. Ainsi, quoique la floraison de ma violette ait été interrompue, cela ne l'a pas empêchée de donner sa graine pour la subsistance de quelque animal qui s'en nourrit. C'est pour cette raison que les plantes les plus utiles, comme les graminées , sont celles qui ont le plus de différents moyens de se reproduire. Si la nature, à leur égard, ne s'était réduite qu'à la loi de la floraison, elles ne se multiplieraient point , lorsqu'elles sont pâturées par les animaux , qui broutent sans cesse leurs sommités. Il en est

de même .de celles qui croissent le long des ri- Tages , telles que les roseaux, et les arbres aquati* ques , comme les saules , les aunes, les peupliers, les osiers, les mangliers, lorsque les eaux se débordent , et 'qu'elles les ensablent ou les renversent , ce qui arrive fréquemment. Les rivages resteraient dépouillés de verdure , si les végétaux qui y croissent n'avaient la faculté de se reproduire de leurs propres tronçons. Il n'en est pas de même des arbres de montagne, comme les palmiers, sapins , cèdres , mélèzes , pins , qui ne sont pas exr posés aux mêmes événements, et qu'on ne peut faire reprendre de bouture. Si Ton coupe même le sommet d'un palmier, il périt.

Nous retrouvons ces mêmes lois de convenance dans les générations des animaux, auxquelles nous attribuons de l'incertitude, dès que nous y découvrons des variétés , ou que nous rapprochons du règne végétal par des relations imaginaires, lorsque nous apercevons des effets qui leur sont communs. Ainsi, par exemple, si les pucerons sont vivipares l'été, c'est que leurs petits trouvent dans cette saison la température et la nourriture qui leur convient, dès qu'ils viennent au monde ; et s'ils sont ovipares en automne , c'est que la postérité de ces insectes délicats n'aurait pu passer l'hiver, si elle n'avait été renfermée dans des œufs. C'est par ces mêmes raisons que, si l'on arrache une patte à un crabe ou à une écrevisse , il lui en

repousse une autre, qui sort de son corps, comme une branche sort d'un végétal. Ce n'est pas que cette reproduction animale soit Teffet de quelque analogie mécanique entre les deux règnes ; mais ces animaux étant destinés à vivre sur les rivages, parmi les rochers , où ils sont exposés aux mouvements des flots, la nature leur donne de reproduire les membres exposés à être retranchés, ou rompus par le roulement des cailloux, comme elle a donné aux végétaux qui croissent sur les rivages, de se reproduire de leurs tronçons, parce qu'ils sont exposés à être renversés par le débordement des eaux.

La médecine a tiré de ces analogies apparentes des règnes une multitude d'erreurs. Il suffit d'examiner la marche de ses études , pour les regarder comme fort suspectes. Elle cherche les opérations de rame dans des cadavres, et les fonctions de la vie dans la léthargie de la mort. Aperçoit - elle quelque propriété dans un végétal, elle en fait un remède universel. Écoute» ses adages. Les plantes sont utiles à la vie ; elle en conclut qu'en se nourrissant de végétaux, on doit vivre des siècles. Dieu sait que de livres, de discours et d'éloges ont été faits sur les vertus des plantes! Cependant une multitude de malades meurent, l'estomac plein de ces merveilleux simples. Ce n'est pas que je nie leurs qualités appliquées bien à propos , mais je rejette absolument les raisonnements qui atta-

chcnt à Tusage du régime végétal la durée de la vie humaine. La vie de Thomme est le résultat de toutes les convenances morales , et tient plus à la sobriété, à la tempérance et aux autres vertus, qu'à Id nature des aliments. Les animaux qui ne vivent que de plantes, parviennent-ils seulement à Tâge des hommes ? Les daims et les chamois qui paissent les admirables vulnéraires de la Suisse , ne devraient jamais mourir; cependant leur vie est courte. Les mouches qui sucent le nectar de leurs fleurs, meurent aussi, et plusieurs de leurs espèces , dans Tespace d'un an. La vie a un terme fixé pour chaque genre d'animal , et un régime qui lui est propre ; celle de l'homme seul s'étend à tout. Le Tartare vit de chair crue de cheval , le Hollandais de poissons , un autre peuple de racines, un autre de laitage, et par tout pays on trouve des vieillards. Le vice seul et le chagrin abrègent la vie ; et je suis persuadé que les affections morales s'étendent si loin pour les hommes, que je ne crois pas qu'il y ait une seule maladie qui ne leur doive son origine.

Voici ce que pensait Socratc de la philosophie systématique de son siècle; car elle s'est livrée, dans tous les âges , aux mêmes égarements. « Il » ne s'amusait point, dit Xénophon , à traiter des » secrets de la nature , ni à rechercher comment » a été fait ce que les sophistes ont appelé le » monde, ni quel puissant ressort gouverne toutes

les choses célestes : au contraire , il mon* trait la folie de ceux qui s^adonnent à ces con-templations, et il demandait si C^ëtait après avoir acquis une parfaite connaissance des choses humaines , qu'ils entreprenaient la recherche des divines Cou s'ils croyaient être fort sages de négliger ce qui les touche, pour s'occuper à ce qui est au-dessus d'eux. Il s'étonnait encore comment ils ne voient pas qu'il est impossible aux hommes de rien comprendre à toutes ces merveilles , puisque ceux qui ont la réputation d'y être les plus savants , ont des opinions toutes contraires , et ne peuvent s'ac-* corder non plus que des insensés ; car, comme entre les insensés, les uns n'ont point de peur des accidents les plus épouvantables , et les au^ très craignent ce qui n'est pas à craindre , de même entre ces philosophes, les uns ont cm qu'il n'y a point d'action qui ne se puisse faire en public , ni de parole qu'on ne puisse dire li- . brement devant tout le' monde ; les autres, au contraire, ont pensé qu'il fallait fuir la conversation des hommes , et se tenir dans une perpétuelle solitude : les uns ont méprisé les temples et les autels, et ont enseigné de ne point honorer les dieux ; les autres ont été si supersti- ► tieux que d'adorer le bois, les pierres et les » animaux irraisonnablcs. Et quant à la science » des choses naturelles , les uns n'ont reconnu

» qu^un seul être, les autres en ont admis un » nombre infini : les uns ont voulu que toutes » choses fussent dans un mouvement perpétuel , » les autres ont cru que rien ne se meut : les uns » ont dit que le monde était plein de continuelles » générations et corruptions, et les autres assu- » rent que rien ne s'engendre ni ne se détruit. Il » disait encore qu'il eût bien voulu savoir de ces » gens-là, s'ils avaient espérance de mettre quel- » que jour en pratique ce qu'ils apprennent ; » comme ceux qui savent un art peuvent l'exer- » cer quand il leur plaît , soit pour leur utilité » particulière , soit pour le service de leurs amis ; » et s'ils s'imaginaient aussi, après avoir trouvé » les causes de tout ce qui se fait , pouvoir don- » ner les vents et les pluies , et disposer les temps » et les saisons selon leurs besoins, ou s'ils se » contentaient de leur simple connaissance, sans » en attendre jamais d'autre utilité. * »

Ce n'est pas que Socrate n'eût très-bien étudié la nature ; mais il n'avait cessé d'en rechercher les causes que pour en admirer les résultats. Personne n'avait plus recueilli d'observations à ce sujet que lui. Il les employait fréquemment dans ses conversations sur la Providence divine.

La nature ne nous présente de toutes parts que des harmonies et des convenances avec nos be-

* Xénophon , des Choses mémorables de Socrate, liv. i.

soins, et nous nous obstinons à remonter aux causes qu'elle emploie , comme si nous voulions lui enlever le secret de sa puissance. Nous ne connaissons pas seulement les principes les plus communs qu'elle a mis dans nos mains et sous nos pieds. La terre , Teau, Tair et le feu sont des éléments , disons-nous. Mais sous quelle forme doit paraître la terre pour être un élément? Cette couche, appelée humus, qui la couvre presque par - tout , et qui sert de base au règne végétal , est un débris de toutes sortes de matières, de marne, de sable, d'argile, de végétaux. Est-ce le sable qui est sa partie élémentaire ? mais le sable paraît être un débris de rocher. Est-ce le rocher qui est un élément? mais il parsdt à son tour une agrégation de sable, comme nous le voyons dans les masses de grès. Lequel des deux, du sable ou du rocher, a été le principe de l'autre, et l'a précédé dans la formation du globe ? Quand nous serions instruits de cette époque , nous ne tiendrions rien. Il y a des rochers formés de toutes sortes d'agrégations : le granit est composé de grains ; les marbres et les pierres calcaires, de pâte de coquilles et de madrépores. Il y a aussi des bancs de sable composés des débris de toutes ces pierres : j'ai vu du sable de cristal. Les poissons à coquilles, qui semblent nous donner des lumières sur la nature de la pierre calcaire , ne nous indiquent point l'origine primitive de cette matière ;

3o KTUDES

car ils forment eux-mêmes leurs coquilles de ses débris qui nagent dans la mer. Les difficultés augmentent quand ou veut expliquer la formation de tant de corps qui sortent et se nourrissent de la terre. On a beau appeler à son secours les analogies , les assimilations , les homogénéités et les hétérogénéités. N^est-il pas étrange que des milliers d^ espèces de végétaux résineux, huileux, élastiques, mous et combustibles, diffèrent en tout du sol dur et pierreux qui les produit ? Les philosophes siamois ne sont point embarrassés à ce sujet, car ils admettent dans la nature un cinquième élément, qui est le bois. Mais ce supplément ne peut pas les mener bien loin ; car il est encore plus étonnant que la matière animale se forme de la matière végétale , que celle-ci de la fossile. Comment devient-elle sensible , vivante et passionnée ? On y fait intervenir, à la vérité , Faction du soleil. Mais comment le soleil pourrait-il être , dans les animaux, la cause de quelque affection morale, ou si Ton aime mieux, de quelque passion, lorsqu^on ne voit pas qu^il agisse comme ordonnateur sur les parties mêmes des plantes ? Par exemple , son effet général est de dessécher ce qui est humide. Gomment arrive -t -il donc que dans une pèche exposée à son action, la pulpe soit fondante audehors, et le noyau qui est caché au -dedans soit très-dur; tandis que le contraire arrive dans le fruit du cocotier, qui est plein de lait au-dedans,

DE LA NATURE. 3l

et revêtu en dehors d'une ccalle dure comme une pierre ? Le soleil n'a pas plus d'influence sur la construction mécanique des animaux : leurs partics intérieures les plus abreuvées d'humeurs, de sang et de moelle , sont souvent les plus dures i comme les dents et les os ; et les parties les plus exposées à l'action de sa chaleur sont souvent très -molles, comme les poils, les plumes, les chairs et les yeux. Comment se fait-il encore qu'il y ait si peu d'analogie entre les plantes tendres, ligneuses, sujettes à pourrir, et la terre qui les produit ; et entre les coraux et les madrépores de pierre , qui forment des bancs si étendus entre les tropiques, et l'eau de la mer où ils sont formés? Il semble que le coïKrairc eût dû arriver : l'eau eût dû produire des plantes molles, et la terre des plantes solides. Si les choses existent ainsi, il y en a sans doute plus d'une raison ; mais j'en entrevois une qui me paraît fort bonne : c'est que , si ces analogies avaient lieu, les deux éléments seraient inhabitables en peu de temps; ils seraient bientôt comblés par leur propre végétation. La mer ne pourrait briser des madrépores ligneux, ni l'air dissoudre des forêts pierreuses.

On peut établir les mêmes doutes sur la nature de l'eau. L'eau, disons-nous, est formée de petits globules qui roulent les uns sur les autres : c'est i la forme sphérique de ses éléments qu'il faut attribuer sa fluidité. Mais si ce sont des glo-

bules, il doit y avoir entre eux des intervalles et des vides, sans lesquels ils ne seraient pas susceptibles de mouvement. Pourquoi donc Feau est-elle incompressible? Si vous la comprimez fortement dans un tuyau , elle passera au travers de ses pores, s'il est d'or; et elle le fera crever, s'il est de fer. Quelque effort que vous y employiez , vous ne pourrez jamais la réduire à un plus petit volume. Mais loin de connaître la forme de ses parties intégrantes, nous ignorons quelle est celle de leur ensemble. Est-ce d'être répandue en vapeurs invisibles dans l'air, comme la rosée, ou rassemblée en brouillards dans les nuages, ou consolidée en masse dans les glaces, ou fluide enfin comme dans les rivières ? La fluidité, disonsnous , est un des principaux caractères de l'eau. Oui, parce que nous la buvons dans cet état , et que c'est sous ce rapport-là qu'elle nous intéresse le plus. Nous déterminons son caractère principal, comme celui de tous les objets de la nature , par la raison que j'ai déjà dite , par notre principal besoin ; mais ce caractère même lui paraît étranger : elle ne doit sa fluidité qu'à l'action de la chaleur ; si vous l'en privez, elle se change en glace. Il serait bien singulier que , malgré nos définitions fondamentales, l'état naturel de l'eau fût d'être soUdc , et que l'état naturel de la terre fut d'être fluide ; et c'est ce qui doit être , si l'eau ne doit sa fluidité qu'à la chaleur, et si la terre n'est

qu^une agrégation de sables réunis par différents glutens , et rapprochés d'un centre commun par Faction générale de la pesanteur.

Les qualités élémentaires de Tair i^e sont pas plus £siciles à déterminer. L'air est , disons-nous , un corps élastique : lorsqu'il est renfermé dans les grains de la poudre à canon , Faction du feu le dilate au point de lui donner la puissance de chasser un boulet de fer à une distance prodigieuse. Mais comment, avec tant de ressort, pouvait-il être comprimé dans des grains d'une poudre friable .f* Si vous mettez même quelque matière liquide en fermentation dans un bocal , il en sortira mille fois plus d'air que vous ne pourriez y en renfermer sans le rompre. Comment cet air pouvait-il être contenu dans une matière molle et fluide , sans se dégager de lui-même ? L'air chargé de vapeurs est réfrangible , disons-nous encore. Plus on avance dans le nord, plus on y voit le soleil élevé sur l'horizon , au-dessus du lieu qu'il occupe dans le ciel. Les Hollandais qui passèrent, en 1597, l'hiver dans la Nouvelle-Zemble, après une nuit de plusieurs mois, virent reparsdtre le soleil quinze jours plus tôt qu'ils ne s'y attendaient. Voilà qui va bien. Mais si les vapeurs rendent l'air réfrangible , pourquoi n'y a-t-il ni aurore , ni crépuscule , ni aucune réfraction durable de la lumière , entre les tropiques , sur la mer même , où tant de vapeurs sont élevées par 2. 3

Faction constante du soleil, que l'horizon en est quelquefob tout embrumé ?

Ce ne sont pas les vapeurs qui réfractent la lumière, dit un autre philosophe, c'est le froid ; car la réfraction de Tatmosphère n'est pas si grande à la fin de Tété qu'à la fin de l'hiver , à réquinoxe d'automne qu'à celui du printemps.

Je tombe d'accord de cette observation ; cependant, après des jours d'été très-chauds, il y a réfraction dans le nord ainsi que dans nos climats tempérés , et il n'y en a point entre les tropiques : ainsi , le froid ne me paraît point être la cause mécanique de la réfraction , mais il en est la cause finale. Cette admirable multiplication de la lumière , qui augmente dans Tatmosphère , à proportion de l'intensité du froid, me paraît une suite de cette même loi , qui fait passer la lune dans les signes septentrionaux à mesure que le soleil les abandonne , et qui lui fait éclairer les longues nuits de notre pôle , pendant que le soleil est sous l'horizon ; car la lumière, de quelque espèce qu'elle soit, est chaude. Ces harmonies merveilleuses ne sont point dans la nature des éléments, mais dans la volonté de celui qui les a ordonnés pour les besoins des êtres sensibles.

Le feu nous offre encore de plus incompré-* hensibles phénomènes. Le feu d'abord est-il matière? La matière, suivant les définitions de la philosophie, est ce qui se divise en longueur.

largeur et profondeur. Le feu ne se divise que suivant sa longueur perpendiculaire. Vous ne partagerez jamais une flamme ou un rayon de soleil dans sa largeur horizontale. Voilà donc une matière qui n'est divisible que dans deux dimensions. De plus , elle n'a point de pesanteur , car elle s'élève toujours ; ni de légèreté, car elle descend et pénètre les corps les plus bas. Le feu est, dit-on , renfermé dans tous les corps. Mais puisqu'il est dévorant f comment ne les consume-t-il pas ? Conmient peut-il rester dans Feau sans s'éteindre ? Ces difficultés et plusieurs autres , ont porté Newton à croire que le feu n'était pas un élément, mais une certaine matière subtile mi^e en mouvement. A la vérité , les frottements et les chocs font paraître le feu dans plusieurs corps. Mais pourquoi l'air et l'eau , quelque agités qu'ils soient , ne s'enflamment-ils point ? Pourquoi l'eau même se refroidit-elle par le mouvement, elle qui n'est fluide que parce qu'elle est imprégnée de feu ? Pourquoi , contre la nature de tous les mouvements, celui du feu va-t-il en se propageant, au lieu de s'arrêter .'^ Tous les corps perdent leur mouvement en le communiquant. Si vous frappez plusieurs billes avec une seule, le mouvement se communique entre elles, se partage et se perd. Mais une étincelle de feu d^age d'une pièce de bois les particules de feu , ou de matière subtile, si l'on veut , qui y sont renfer^

mées , et toutes ensemble accroissent leur rapidité au point d'incendier une foret. Nous ne connaissons pas mieux ses qualités négatives. Le froid, disons-nous, est produit par Tabsence de la chaleur ; mais , si le froid n'est qu'une qualité négative , pourquoi a-t-il des effets positifs ? Si vous mettez dans Teau une bouteille de vin glacé, comme je Tai vu faire plus d'une fois en Russie , vous voyez en peu de temps la glace couvrir d'un pouce d'épaisseur les parois externes de la bouteille. Un bloc de glace refroidit l'atmosphère qui l'environne. Cependant les ténèbres, qui sont une négation de la lumière, n'obscurcissent point le jour qui les avoisine. Si vous ouvrez, dans un jour d'été , une grotte à-la-fois obscure et froide, la lumière environnante ne sera point du tout obscurcie par les ténèbres qui y étaient renfermées ; mais la chaleur de l'àir voisin sera sensiblement affaiblie par l'air froid qui y était contenu. Je sais bien qu'on peut dire que s'il n'y a point d'obscurcissement sensible dans le premier cas , c'est à cause de l'extrême rapidité de la lumière qui remplace les ténèbres ; mais ce serait augmenter la difficulté , plutôt que la résoudre , et supposer que les ténèbres ont aussi des effets positifs que nous n'avons pas le temps d'observer.

C'est cependant sur ces prétendues connaissances fondamentales que nous avons élevé la

plupart des systèmes de notre physique. Si nous sommes dans Terreur ou dans Tignorance au point du dëpart , nous ne tarderons pas à nous égarer dans le chemin ; aussi il est incroyable avec quelle facilité , après avoir posé aussi légèrement nos principes , nous nous payons , dans les conséquences , de mots vagues et d'idées contradictoires.

J'ai vu , par exemple , la formation du tonnerre expliquée dans des livres de physique fort estimés. Les uns vous démontrent qu'il est produit par le choc de deux nuées , comme si des nuées ou des brouillards pouvaient jamais se choquer ! D'autres vous disent que c'est l'effet de l'air dilaté par l'inflammation subite du soufre et du nitre qui nagent dans l'air. Mais, pour qu'il pût produire ces terribles détonnations , il faudrait supposer que l'air fût renfermé dans un corps qui fît quelque résistance. Si vous enflammez un grand volume de poudre à. canon à l'air libfe, elle ne détonne point. Je sais bien qu'on imite l'explosion du tonnerre dans l'expérience de là poudre fulminante; mais les matières qu'on y emploie ont une sorte de ténacité. Elles éprouvent de la part de la cuiller de fer qui les contient, une résistance contre laquelle elles réagissent quelquefois avec tant de force , qu* elles la percent. Après tout , imiter un phénomène n'est pas l'expliquer. Les raisons qu'on donne des autres effets du ton-

nerre , n^ont pas plus de vraisemblance. Comme Pair se trouve rafraîchi après mi orage , c'est , dit-on , le nitre qui est répandu dans l'atmosphère qui en est la cause ; mais ce nitre n'y étaitil pas avant la dëtonnation , pendant qu'on étouffait de chaleur ? Le nitre ne rafraîchit - il que quand il est enflammé ? A ce compte , nos batteries de canon devraient devenir des glacières au milieu d'un combat , car il s'y brûle bien du nitre ; cependant on est obligé de rafraîchir les canons avec du vinaigre ; car , quand ils ont tiré de suite une vingtaine de coups , on n'y peut supporter la main : la flamme du nitre , quoique instantanée, pénètre très-fortement le métal, malgré son épaisseur. Il est vrai que leur chaleur peut venir aussi de l'ébranlement intérieur de leurs parties. Quoi qu'il en soit , le refroidissement de l'air , après un orage , provient , à mon avis , de cette couche d'air glacial qui nous envivîronne , à douze ou quinze cents toises d'élévation , et qui , étant divisée et dilatée à sa base , par le feu des nuées orageuses , s'écoule subitement dans notre atmosphère. C'est son mouvement qui détermine le feu du tonnerre à se diriger , contre sa nature , vers la terre. Elle produit encore d'autres effets , que ni le temps ni le lieu ne me permettent pas de développer. *

* Jjat plupart de ces objections tombent sur les expériences à\\nt physique qui n'existe plus, et dont elles contribuèrent à

D£ LA NATURE. , Sg

Nous disions, le siècle dernier, que la terre était alongée sur ses pôles , et nous assurons au^ jourd'hui qu'elle y est aplatie. Je ne m'engagerai pas ici dans l'examen des principes d'où Ton a tiré cette dernière conséquence , et des observations dont on Ta appuyée. On fait dériver l'aplatissement de 1* terre aux pôles d'une force centrifuge, à laquelle on attribue son mouvement même dans les cieux, quoique cette prétendue force, qui a donné plus de diamètre à l'équateur de la terre , n'ait pas la force d'y élever une paille en l'air. On a vérifie , dit-on , l'aplatissement des pôles , par les mesures de ^deux degrés, terrestres , prises à grands frais , l'une au Pérou près de l'équateur , et l'autre en Laponie dans le voisinage des cercles polaires. * Ces expériences ont sans doute été

renverser les idées systématiques. Il nous serait CaKrile de phcer ici le tableau des théories nouvelles ; mais de combien d^ objections elles pourraient, à leur tour, devenir le sujet ! que de contradictions dans nos expériences , nos classifications , nos explications ! Un pareil travail serait donc inutile , puisqu^il ne rappellerait que des systèmes qui doivent changer avec le temps. Ainsi , quoique les objections de Bernardin de Saint-Kerre ne «^adressent pas à la science du jour, elles ne perdent rien de leur intérêt pour les esprits habitués aux méditations profondes ; car ils ont appris , par ces méditations mêmes , à ne voir dans les sciences que des opinions passagères, et non des vérités immuables. ( Note de l'Éditeur. )

* Il est évident qu^on doit conclure de ces mesures mêmes f <{ae la terre est alongée aux pôles. Voyez TexpUcation des figures, à ta fin du troisième volume.

4o ÉTXîDES

faites par des savants célèbres. Mais des savants aussi célèbres avaient prouvé, d'après d^autres principes et par d^autres expériences, que la terre était alongée sur ses pôles. Cassini évalue à cinquante lieues la longueur dont Taxe de la terre surpasse ses diamètres , ce qui donne à chacun des pôles vingt-cinq lieues d'élévation sur la circonférence du globe. Nous nous rangerons à Topinion de ce fameux astronome , si nous nous en rapportons au témoignage de nos yeux, puisque Tombre de la terre parait ovale sur ses pôles dans les éclipses centrales de lune , comme Font observé Tycho-Brahé et Kepler. Ces noms-là en valent bien d^autres.

Mais , sans nous en rapporter , sur des vérités naturelles , à l'autorité d'aucun homme , nous pouvons conclure par de simples analogies , le prohmgement de Taxe de la terre. Si nous considérons y ainsi que nous Tavons dit, les deux hémisphères comme deux montagnes, dont les bases sont à réquateur , les sommets aux pôles ; et Focéan qui découle alternativement d'un de ces sommets , comme un grand fleuve qui descend d^unc montagne ; nous durons sous ce point de vue, des objets de comparaison qui nous serviront à déterminer le point d'élévation d'où part Focéan , par la distance du lieu ou il termine son cours. Ainsi le sommet du Chimboraço , la plus élevée des Andes du Pérou, d'où sort F Amazone, ayant près

DE LA NATURE. ^l

(Vune lieue et un tiers d^ëldvation au-dessus de rcmbouchure de ce fleuve , * qui en est éloigne en ligne droite de 26 degrés environ , ou de six cent cinquante lieues , on en peut conclure que le sommet du pôle doit ^tro élevé sur la circon* fcrence de la terre, de près de cinq lieues, pour avoir une hauteur proportionnée au cours de Tocéan, qui s^étend jusque sous la Ligne à 90 degrés de là , cVst-à-dire , à deux mille deux cent cinquante iicues en ligne droite.

Si nous considérons maintenant que le cours de Tocéan ne se teimine pas à la Ligne , mais ijue lorsqu'il descend en été de notre pôle , il s'étend au-delà du cap de Bonne -Espérance, jusqu^aux extrémités orientales de l'Asie , où il forme le courant qu'on y appelle mouvsson occidentale, qui entoure presque le globe sous Téquateur , nous serons obligés de supposer au pôle d'où il part une élévation proportionnée au chemin qu'il parcourt , et de la tripler au moins pour que ses eaux aient une pente suHisante. Je la suppose donc de quinze lieues : et si on ajoute à cette hauteur celle des glaces qui y sont accumulées , et dont les prodigieuses pyramides ont, quelquefois , dans les montagnes à glace , le tiers de l'élévation des hauteui^ qui les supportent, nous trouverons que le pôle n'a guère moins

'^ Voyei U note placée à la page i37 du tome T'.

des vingt-cinq lieues de hauteur que Gassinilui d assignées.

Des flèches de glace de dix lieues de hauteur ne sont pas disproportionnées au centre des coupoles de glace de deux mille lieues de diamètre , qui couvrent, en hiver, notre hémisphère septentrional , et qui ont encore dans Thémisphère austral , au mois de février , c'est-à-dire , dans le plein été de cet hémisphère , des bords aussi élevés que des promontoires, et trois mille lieues au moins de circonférence , comme Ta reconnu le capitaine Gook, qui en a fait le tour en 1778 et 1774-

L'analogie que j'établis entre les deux hémisphères de la terre , les pôles , et l'océan qui en découle , avec deux montagnes , leurs pics , et les fleuves qui en sortent, est dans l'ordre des consonnances du globe, qui en présente un grand nombre de semblables dans les continents , et dans la plupart des îles, qui sont de petits continents en abrégé.

Il semble que la philosophie ait affecté, de tout temps, de chercher des causes fort obscures pour expliquer les effets les plus communs , afin de se faire admirer du vulgaire , qui en effet n'admire guère que ce qu'il ne comprend pas. Elle n^a pas manqué, pour profiter de cette faiblesse des hommes , de s'envelopper du faste des mots , ou des mystères de la géométrie pour leur en imposer

DE LA NATITRE. 4*^

davantage. Combien de siècles, n^a-t-elle pas fait retentir dans nos écoles Thorreur du vide qu'elle attribuait à la nature ! Que de démonstrations prétendues savantes en ont été faites, qui devaient couvrir d'une gloire immortelle leurs auteurs , dont on ne parle plus ! D'un autre côté , eUe dédaigne de s'arrêter aux observations simples, qui mettent à la portée de tous les hommes les harmonies qui unissent tous les règnes de l'univers* Par exemple, la philosophie de nos jours refuse à la lune toute influence sur les végétaux et sur les animaux : cependant il est certain que le plus grand accr||||tement des plantes se fait pendant la nuit ; qivtFy a plusieurs végétaux même qui ne fleurissent que pendant ce temps -là; que des classes nombreuses dUnsectes, d'oiseaux, de quadrupèdes et de poissons , règlent leurs amours , leurs chasses et leurs voyages sur les différentes phases de l'astre des nuits. * Mais comment s'arrêter à l'expérience des jardiniers et des pêcheurs? comment se résoudre à penser et à parler comme eux ? Si la philosophie nie l'influence de la lune sur les petits objets de la terre, elle lui en sup-

* Ces observations ont été confirmées par plusieurs observations récentes, et sur-tout par celles de Spallansani, sur les anguilles qui naissent dans les lagunes du lac de Comacchio , près de Venise. Ce n^est qu^au milieu des nuits sombres et orageuses que ces poissons sortent par troupes du sein des eaux^ glissent dans les prairies , traversent les champs , et sans autre

44 lÎTITDES

posfî une très - grande sur le globe même , sans s'embarrasser de se contredire : elle affirme que la lune, en passant sur rOcean , le presse ou Fattire, et occasione ainsi le flux des marées sur ses rivages. Mais comment la lune peut-elle comprimer ou attirer notre atmosplière, qui ne s^étend, dit-on, qu^à une vingtaine de lieues de nous? Et quand on supposerait une matière subtile et capable d'un grand ressort, qui s'étendrait depuis la surface de nos mers jusqu'au globe de la lune, comment cette matière pourrait - elle éprouver cette influence , si on ne la suppose renfermée dans un canal 1' Me doit -elle pas^^Mp l'état actuel , s'étendre à droite et a gauche ,lKis que l'action de la planète [misse se faire sentir sur aucun point d<.*termiué de la circonférence de notre globe 1* D'ailleurs, pourquoi la lune n'agit -elle pas sur les lacs , et sur les mers de peu d'étendue, où il n^y a pas de marées 1' Leur petitesse ne doit pas p^us les soustraire à sa gravitation qu'a sa lumière. Pourquoi sont-elles presciue insensibles au fond de la Méditerranée» i* Pourquoi éprouventelles, en beaucoup de lieux, des mouvements d'in-

giiide que leur instinct, se dirigcnl vers la mer, oh ils vont se pr<k:ipilcr. Tant que la troupe est dans Tobscurité , elle continue son voyage ; mais si le plus Giible rayon de la lune vient i briller (Lins le riel , toutes les anguilles restent immobiles : b nuit !a plus sombre peut seule leur rendre le mouvement {NoU de r Éditeur.)

DE LA NATliR£. 4^

termittencc, et des retards de deux ou trois joui*s 1^ Pourquoi enfin, au nord , viennent-elles du noixl, de Test ou de Touest, et non du sud, connue font observé avec surprise Martens, Barents, Linschotcn et Ellis, qui s'atlendaient à les voir venir de réquateur, comme sur les côtes de l'Europe? A la vérité les principaux mouvements de la mer arrivent, dans notre hémisphère, dans les mêmes temps que les principales phases de la lune ; mais on n'en doit pas conclure leur dépendance , et encore moins l'expliquer par des lois qui ne sont pas démontrées. Les courants et les marées de rOcéan viennent, comme je crois l'avoir prouvé, des effusions des glaces des pôles, qui dépendent, à leur tour, de la variété du cours du soleil , qui s^approche plus ou moins de l'un ou l'autre pôle ; et comme les phases de la lune sont elles-mêmes ordonnées avec le cours de cet astre , voila pourquoi les unes et les autres arrivent dans les mêmes temps. De plus, la lune dans son pleui a une chaleur effective et évaporante, connue je l'ai déjà dit : elle doit donc a^^ir sur les glaces des pôles , sur-tout lorsqu'elle est pleine. * L'Académie des sciences avait assuré autrefois que sa lumière n'échauffait pas , d'après des expériences faites sur

* ' Voyci la note première, placée à la fin du prciiiîrr volume des Études , où Fauteur rapporte un morceau de Pliiie relatif à ce sujet. (^Note de l'Éditeur.)

46 ÉTITDES

SCS rayons cl la boule d^uii llicnnomctre , avec un miroir ardent ; mais ce n^est pas la première erreur où nous ayons clc induits par nos livres et par nos machines , comme nous le verrons lorsque nous parlerons de la décomposition du rayon solaire , par le prisme. Ce n^est pas non plus la première fois qu'une assemblée de savants a adopté sans examen une opinion , d'après Taulorité de ceux qui fout des expériences avec beaucoup de faste et d'appareil. Voilà comme les erreurs s'accréditent. On a détruit celle-ci d'abord à Rome, ensuite i\ Paris, par une expérience fort simple. Quelqu'un s'est avisé d'exposer un vase plein d'eau à la lumière de la lune , et d'en mettre un semblable h l'ombre. L'eau du premier vase s'est évaporée bien plus promptement que celle du second.

Nous avons beau faire , nous ne pouvons saisir dans la nature, que des résultats et des harmonies ; par-tout les premiers principes nous échappent. Ce qu'il y a de pis dans tout ceci , c'est que les méthodes de nos sciences ont influé sur nos mœurs et sur la religion. Il est fort aisé de faire méconnaître aux hommes une intelligence qui gouverne toutes choses, lorsqu'on ne leur présente plus pour causes premières que des moyeas mécaniques. Oh ! ce n'est pas par eux que noa<& nous dirigerons vers ce ciel que nous prétendons connaître. Les plus grands hommes ont cherché

vers lui leur dernier asylc. Cicéroa se flattait, après sa mort, d'habiter les étoiles, et César d'^ veiller aux destins des Romains. Une infinité d'autres hommes ont borné leur bonheur futur à présider à des mausolées, à des bocages, à des fon* laines ; d'autres , à se réunir à Tobjet de leurs amours. Et nous, qu'espérons - nous maintenant de la terre et du ciel , où nous ne voyons plus que les leviers de nos faibles machines ? Quoi ! pour prix de nos vertus , notre sort serait d'être confondus avec les éléments! Votre ame, ô sublime Fénélon! serait exhalée en air inflammable, et elle aurait eu, sur la terre, le sentiment d'un ordre qui n'était pas même dans les cieux ! Comment , parmi ces astres si lumineux , il n ^ aurait que des globes matériels; et dans leurs mouvements si constants et si variés, que d'aveugles attractions! Quoi! tout serait matière insensible autour de nous ; et l'intelligence n'aurait été donnée à l'homme, qui ne s'est rien donné, que pour le rendre misérable! Quoi! nous serions trompés par le sentiment involontaire qui nous fait lever les yeux au ciel, dans l'excès de la douleur, pour y chercher du secours ! L'animal , près de finir sa carrière, s'abandonne tout entier à ses instincts naturels : le cerf, aux abois , se réfugie aux lieux les plus écartés des forêts, content de rendre l'esprit forestier quàl'animc, sous leurs ombres hospitalières ; l'abeille mourante abandonne les fleurs»

vient expirer à l'entrée de sa ruche , et léguer son instinct social à sa chère république ; et Thomme, en suivant sa raison , ne trouverait rien dans l'univers digne de recevoir ses derniers soupirs ! Ni des amis inconstants , ni des parents avides, ni une patrie ingrate , ni une terre rebelle à ses travaux, ni des cieux indifférents au crime et à la vertu, ne peuvent être le but de sa dernière espérance ! Ah! ce n'est pas ainsi que la nature a fait ses répartitions. C^est nous qui nous égarons avec nos sciences vaines. £n portant les recherches de notre esprit jusqu'aux principes de la nature et de la divinité même, nous en avons détruit en nous le sentiment. Il nous est arrivé la même chose qu à ce paysan qui vivait heureux dans une petite vallée des Alpes. Un ruisseau qui descendait de ces montagnes fertilisait son jardin. Il adora longtemps en paix la Naïade bienfaisante qui lui distribuait ses eaux , et qui lui en augmentait Tabondancc et la fraîcheur avec les chaleurs de Tété. Un jour il lui vint en fantaisie de décou>Tir le lieu où elle cachait son urne inépuisable. Pour ne pas s'égarer, il remonte d'abord le cours de son ruisseau. Pcu-à-pen il s'élève dans la montagne. Chaque pas qu'il y fait lui découvre mille objets nouveaux, des campagnes, des forêts, des fleuves, des royaumes, de vastes mers. Plein de ravissement, il se flatte de parvenir biAtôt au séjour où les dieux président aux destins de la terre. Mais

après une pénible marche , il arrive au pied d'un eflroyablc glacier. 11 ne voit plus autour de lui que des -brouillards , des rochers , des torrents et des précipices. Douce et tranquille vallée , liumble toit f bienfaisante Naïade, tout a disparu. Son patrimoine n'est plus qu'un nuage , et sa divinité qu un affreux monceau de glace.

Ainsi la science nous a menés , par des routes séduisantes, à un terme aussi effrayant. Elle traîne à la suite de ses recherches ambitieuses , cette malédiction anciemie prononcée contre le premier honmie qui osa manger du fruit de son ai*bre : * M Voilà rhomme devenu comme l'un de nous, » sachant le bien et le mal ; empêchons qu'il ne » vive éternellement.» Que de troubles littéraires, politiques et religieux, notre prétendue science a excités parmi nous ! Que d'hommes elle a empêché de vivre même un seul jour !

Sans doute le génie sublime et l'ame pure de Newton ne s'arrêteraient pas au terme d'une ame vulgaire. En voyant les nuages aborder de toutes parts aux montagnes qui divisent l'Italie de l'Europe, il eût reconnu l'attraction de leurs sommets, et la direction de leurs cliaînes aux bassins des mers et au cours des venls ; il en eût conclu des dispositions équivalentes pour les différents sommets du continent et des îles; il eût vu les va-

* Geoèse, chap. ni, ^ aj. • 2. 4

5o ILTUDES

peurs élevées du sein des mers de F Amérique, apporter, à travers les airs, la fécondité au centre de TËurope , se fixer en glaces solides sur les hauts pitons des rochers , afin de rafraîchir Tatmosphère des pays chauds, subir de nouvelles combinaisons pour produire de nouveaux effets , et retourner fluides à leurs anciens rivages, en répandant Tabondance sur leur route par mille et mille canaux. Il eût admiré l'impulsion constante donnée à tant de mouvements diflérents, par Taction d'un seul soleil placé à trente-deux millions de lieues de distance ; et au lieu de méconnaître le séjour d'une Naïade à la cime des Alpes, il s'y fût prosterné devant le Dieu dont la prévoyance embrasse les besoins de tout l'univers.

Pour étudier la nature avec intelligence , il en faut lier toutes les parties ensemble. Pour moi , qui ne suis pas un Newton, je ne quitterai pas les bords de mon ruisseau. Je vais rester dans mon humble vallée, occupé à cueillir des herbes et des fleurs ; heureux si j'en peux former quelques guirlandes pour parer le frontispice du temple rustique que mes faibles mains ont osé élever k la majesté de la nature !

Le système des harmonies de la nature, dont je vais m'occuper, est, à mon avis, le seul qui soit à la portée des hommes. Il fut mis au jour par

DE LA NATURE. 5l

Pythagore de Samos, qui fut le père de la philosophie , et le chef des philosophes connus sous le nom de Pythagoriciens. Il n^y a point eu. de sa* vanta qui aient été aussi éclairi^s qu'eux dans les sciences naturelles, et dont les découvertes aient fait plus d'honneur à Tesprit humain. Il y avait alors des philosophes qui soutenaient que Teau, le feu j Fair , les atomes étaient les principes des choses. Pythagore prétendit au contraire, que les principes des choses étaient les convenances et les proportions dont se formaient les harmonies, ' etqae la bonté et Tintelligence faisaient la nature de Dieu. Il fut le premier qui appela Tunivers Monde, à cause de son ordre. Il soutint qu'il était gouverné par la Providence , sentiment tout-àfait conforme à nos livres sacrés et à Texpérience. Il inventa les cinq zones et l'obliquité du zodiaque. Il assura que la zone torridc était habitable. Il iu tribuait les tremblements de terre à Feau. En effet , leur foyer , ainsi que celui des volcans , comme nous l'avons déjà indiqué , est toujours dans le voisinage de la mer ou de quelque grand lac. Il croyait que chacun des astres était un monde contenant une terre , un air et un ciel ; et cette opinion était déjà bien ancienne, car elle se trouve dans les vers d'Orphée. Enfin , il découvrit le Ctirré de Thypothénusc , d'où sont sortis une infinité de théorèmes et de solutions géo« métriques. Pfailolaiis de Crotoue , un de ses dis-

5a ETUDES

ciples, prëtendait que le soleil recevait le feu répandu dans Tunivers , et le réverbérait , ce qui explique mieux sa nature^ que les émanations perpétuelles de chaleur et de lumière que nous lui supposons sans réparation et sans épuisement. U tenait que les comètes étaient des astres qui se montrent après une certaine révolution. Oëcette, autre pythagoricien, soutenait quUl y avait deux terres , celle-ci et celle qui lui est opposée , ce qui ne convient qu à TÂmérique. Ces philosophes croyaient que Tame était.une harmonie composée de deux parties , Tune raiisonnablc , Tautre irraisonnable. Ils plaçaient la première dans la tête , et Fautre autour du cœur. Ils assuraient qu^elle était immortelle, et qu^après la mort de Thomme, elle retournait à Tame de Funivers. Ils approuvaient la divination en songes et en augures, et réprouvaient celle qui se fait par des sacrifices. Ils étaient si remplis d'humanité, qu'ils s'abstenaient même de verser le sang des animaux , et d'en manger la chair. La nature récompensa leurs vertus et la douceur de leurs mœurs par taijit de découvertes , et leur donna la gloire d'avoir pour sectateurs Socrate , Platon , Ârchitas , général tarentin, qui inventa la vis , Xénophon , Ëpaminondas qui fut élevé par le pythagoricien Lysis, et le bon roi Numa, qui apprit des pré- . très toscans à conjurer le tonnerre , enfin ce que la philosophie , les lettres , Fart militaire et le

trône ont, peut-être, eu de plus illustre sur la terre. On a calomnié Pythagore, en lui attribuant quelques superstitions, entre autres, l'abstinence des fèves, etc. Mais, comme la vërité est souvent obligée de se présenter voilée aux hommes , ce philosophe , sous cette allégorie , donnait à ses disciples le conseil de s'abstenir d'emplois publics, parce qu'on se servait alors de fèves pour procéder aux élections des magistrats. Dans ces derniers temps, un écrivain très-célcbre , à qui toutes les grandes réputations ont fait ombrage , a osé attaquer celle de Xénophon , qui a réuni en lui les différents mérites qui peuvent illustrer les hommes, la piété, la pureté des mœurs, la vertu militaire et l'éloquence. Son style est si doux « qu'il lui a fait donner chez les Grecs le surnom d'Abeille Attique. Ce grand homme a été blâmé, de nos jours , à l'occasion de cette fameuse retraite, où il ramena dix mille Grecs dans leur patrie, du fond de la Perse, et leur fit faire onze cents lieues, malgré les efforts de leurs ennemis. Un homme de lettres a prétendu que la retraite de ce grand. général fut un effet de la bienveillance ou de la pitié d'Artaxerxès ; et en conséquence , il a traité la marche de Xénophon par le nord de la Perse , de précaution superflue. Mais .comment le roi de Perse aurait-il eu de l'indulgence pour les Grecs, lui qui avait fait mourir , par una lâche perfidie, vingt-cinq de leurs cheb ?

Comment les Grecs am'aient-ils pu retom'ner par le même chemin par lequel ils étaient venus, puisque tout y était en mouvement pour les faire périr, et que les Perses en avaient dévasté les vil^ lages ? Xénophon dérouta toutes leurs précautions, en prenant son chemin par un côté qu^ils Bravaient pas prévu. Pour moi, je regarde cet acte militaire comme le plus illustre qu^il y ait au monde, non-seulement par une multitude infinie de combats et de passages de montagnes et de rivières, devant des ennemis innombrables ; mais parce qu^il n*a été souillé d'aucune injustice , et qu^il n'a eu d'autre but que de sauver des citoyens. Les plus fameux guerriers de l'antiquité l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'art militaire. 11 y a un mot qui le couvrira à jamais de gloire , qui a été dit dans un siècle et ches un peuple où la science de la guerre était portée à sa perfection, et dans une circonstance où on ne dissimule pas ; c'est celui d'Antoine , engagé dans le pays des Parthes. Ce général , qui avait de grands talents militaires, à la tête d'une armée de cent treize mille hommes , dont soixante mille étaient des Romains naturels , obligé, comme Xénophon, de faire une retraite en présence des Parthes, et vingt fois sur le point de succomber, sMcriait souvent en soupirant : « O dix mille ! * »

* Vojrei PkrtârqoË.

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