‹ Œuvres complètes de Jules LaforgueChapitre 103 sur 151 · LE MYSTÈRE DES TROIS CORS · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE DES TROIS CORS

Un cor dans la plaine Souffle à perdre haleine,

Un autre, du fond des bois, Lui répond ;

L’un chante ton taine Aux forêts prochaines,

Et l’autre ton ton Aux échos des monts.

Celui de la plaine Sent gonfler ses veines,

Ses veines du front ;

Celui du bocage,

En vérité, ménage Ses jolis poumons.

POÉSIES

— Où donc tu te caches, Mon beau cor de chasse ?

Que tu es méchant !

— Je cherche ma belle, Là-bas, qui m’appelle Pour voir le Soleil couchant.

— Taïaut ! Taïaut ! Je t’aime !

Hallali ! Roncevaux!

— Être aimé est bien doux ;

Mais, le Soleil qui se meurt, avant tout !

Le soleil dépose sa pontificale étole,

Lâche les écluses du Grand-Collecteur En mille Pactoles Que les plus artistes De nos liquoristes

Attisent de cent fioles de vitriol oriental !...

Le sanglant étang, aussitôt s’étend, aussitôt s’étale, Noyant les cavales du quadrige Qui se cabre, et qui patauge, et puis se fige Dans ces déluges de bengale et d’alcool !...

DERNIERS VERS

Mais les durs sables et les cendres de l’horizon Ont vite bu tout cet étalage des poisons.

Ton ton ton taine, les gloires!...

Et les cors consternés Se retrouvent nez à nez ;

Ils sont trois ;

Le vent se lève, il commence à faire froid.

Ton ton ton taine, les gloires !

— « Bras dessus, bras dessous,

» Avant de rentrer chacun chez nous,

» Si nous allions boire » Un coup ? »

Pauvres cors ! pauvres cors !

Comme ils dirent cela avec un rire amer !

(Je les entends encor.)

Le lendemain, l’hôtesse du Grand- Saint- Hubert Les trouva tous trois morts.

POÉSIES

On fut quérir les autorités De la localité,

Qui dressèrent procès-verbal De ce mystère très immoral.

DERNIERS VERS

DIMANCHES

Bref, j’allais me donner d’un « Je vous aime »

Quand je m’avisai non sans peine

Que d’abord je ne me possédais pas bien moi-même.

(Mon Moi, c’est Galathée aveuglant Pygmalion ! Impossible de modifier cette situation.)

Ainsi donc, pauvre, pâle et piètre individu Qui ne croit à son Moi qu’à ses moments perdus,

Je vis s’effacer ma fiancée Emportée par le cours des choses,

Telle l’épine voit s’effeuiller,

Sous prétexte de soir sa meilleure rose.

POÉSIES

Or, cette nuit anniversaire, toutes les Walkyries du vent Sont revenues beugler par les fentes de ma porte :

Væ soli !

Mais, ah ! qu’importe ?

Il fallait m’en étourdir avant !

Trop tard ! ma petite folie est morte !

Qu’importe Væ soli !

Je ne retrouverai plus ma petite folie.

Le grand vent bâillonné,

V S’endimanche enfin le ciel du matin.

Et alors, eh ! allez donc, carillonnez,

Toutes cloches des bons dimanches !

Et passez layettes et collerettes et robes blanches Dans un frou-frou de lavandes et de thym Vers l’encens et les brioches !

Tout pour la famille, quoi ! Væ soli ! C’est certain.

La jeune demoiselle à l’ivoirin paroissien Modestement rentre au logis.

On le voit, son petit corps bien reblanchi Sait qu’il appartient A un tout autre passé que le mien !

Mon corps, ô ma sœur, a bien mal à sa belle âme...

DERNIERS VERS

Oh ! voilà que ton piano Me recommence, si natal maintenant !

Et ton cœur qui s’ignore s’y ânonne En ritournelles de bastringues à tout venant, Et ta pauvre chair s’y fait mal !...

A moi, Walkyries !

Walkyries des hypocondries et des tueries !

Ah, que je te les tordrais avec plaisir.

Ce corps bijou, ce cœur à ténor,

Et te dirais leur fait, et puis encore La manière de s’en servir De s’en servir à deux.

Si tu voulais seulement m’approfondir ensuite un peu !

Non, non ! C’est sucer la chair d’un cœur élu,

Adorer d’incurables organes S’entrevoir avant que les tissus se fanent En monomanes, en reclus !

Et ce n’est pas sa chair qui me serait tout.

Et je ne serais pas qu’un grand cœur pour elle,

Mais quoi s’en aller faire les fous Dans des histoires fraternelles !

L’âme et la chair, la chair et l’âme,

POÉSIES

C’est l’esprit édénique et fier

D’être un peu l’Homme avec la Femme.

En attendant, oh ! garde-toi des coups de tête,

Oh ! file ton rouet et prie et reste honnête.

— Allons, dernier des poètes,

Toujours enfermé tu te rendras malade !

Vois, il fait beau temps, tout le monde e i,

Va donc acheter deux sous d’ellébore, Ça te fera une petite promenade.

DERNIERS VERS

DIMANCHES

C’est l’automne, l’automne, l’automne.

Le grand vent et toute sa séquelle De représailles ! et de musiques!...

Rideaux tirés, clôture annuelle,

Chute des feuilles, des Antigones, des Philomèles : Mon fossoyeur, Alas poor Yorick !

Les remue à la pelle !...

Vivent l’Amour et les feux de paille !...

Les Jeunes Filles inviolables et frêles Descendent vers la petite chapelle Dont les chimériques cloches Du joli, joli dimanche

Hygiéniquement et élégamment les appellent.

POÉSIES

Comme tout se fait propre autour d’elles ! Comme tout en est dimanche !

Comme on se fait dur et boudeur à leur approche !...

Ah ! moi, je demeure l’Ours Blanc !

Je suis venu par ces banquises

Plus pures que les communiantes en blanc...

Moi, je ne vais pas à l’église,

Moi je suis le Grand Chancelier de l’Analyse,

Qu’on se le dise.

Pourtant ! pourtant ! Qu’est-ce que c’est que cette anémie ? Voyons, confiez vos chagrins à votre vieil ami...

Vraiment ! Vraiment !

Ah ! Je me tourne vers la mer, les éléments Et tout ce qui n’a plus que les noirs grognements !

Oh, que c’est sacré !

Et qu’il y faut de grandes veillées !

Pauvre, pauvre, sous couleur d’attraits !...

DERNIERS VERS

Et nous, et nous,

Ivres, ivres, avant qu’émerveillés...

Qu’émerveillés et à genoux !...

Et voyez comme on tremble,

Au premier grand soir Que tout pousse au désespoir D’en mourir ensemble !

O merveille qu’on n’a su que cacher !

Si pauvre et si brûlante et si martyre ! Et qu’on n’ose toucher Qu’à l’aveugle, en divin délire !

O merveille.

Reste cachée, idéale violette, L’Univers te veille,

Les générations de planètes te tettent, De funérailles en relevailles !...

Oh, que c’est plus haut Que ce Dieu et que la Pensée !

Et rien qu’avec ces chers yeux en haut, Tout inconscients et couleur de pensée !...

POÉSIES

Si frêle, si frêle !

Et tout le mortel foyer Tout, tout ce foyer en elle !...

Oh, pardonnez-lui si, malgré elle,

Et cela tant lui sied,

Parfois ses prunelles clignent un peu Pour vous demander un peu De vous apitoyer un peu !

O frêle, frêle, et toujours prête Pour ces messes dont on a fait un jeu, Penche, penche ta chère tête, va, Regarde les grappes des premiers lilas, Il ne s’agit pas de conquêtes, avec moi, Mais d’au-delà !

Oh ! puissions-nous quitter la vie Ensemble dès cette Grand’Messe, Ecœurés de notre espèce Qui bâille assouvie Dès le parvis !...

DERNIERS VERS

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