‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 43 sur 49 · I^ PATR · texte numérisé non relu

I^ PATR

Et leur ami près d'eux.

MOI

Quoi! Jocelyn ici? Vous vous trompez.

LE PATRE

Lui-même.

Il repose en ces lieux auprès de ce qu'il aime. Instruite, on ne sait trop comment, des grands secrets, Quand Marthe eut tout trahi par des mots indiscrets. Ses pauvres paroissiens , par pitié pour son âme , Rapportèrent son corps au tombeau de la dame , Et depuis deux saisons ils sont couchés tous trois Aux lieux qu'ils ont aimés et sous la même croix.

MOI

Ah ! vers ces'trois tombeaux , berger, menez-moi vite ; J'aime à fouler le sol que sa dépouille habite, Comme on aime à s'asseoir sur le bloc attiédi Où le rayon du jour à peine est refroidi.

Allons! le jour encore éclaire la montagne!

LE PATRE

M'atteVidez pas. Monsieur, que je vous accompagne; Pour la dernière fois j'ai foulé ces sommets , Allez-y seul ; mes pieds n'y monteront jamais !

MOI

Avez- vous donc, berger, peur de ce coin de terre ?

LE PÂTRE

Il se passe. Monsieur, là-haut quelque mystère

Que l'homme encor pécheur profane en regardant ; C'est comme un Dieu caché dans un buisson ardent.

MOI

Qu'avez-vous vu ? Parlez !

LE PATRE

Oh ! des choses étranges Et faites seulement pour les regards des anges !

MOI

Ne m'ouvrez pas ainsi votre cœur à demi ; Je crois en Dieu , berger, et j'étais leur ami !

LE PATRE

Vous voulez donc, Monsieur, que je vous le raconte? Dieu sait si je vous mens, et pourtant j'en ai honte. Vous direz, c'est un rêve ! et je ne dormais pas ! Un jour, près des tombeaux j'avais porté mes pas; Pour ces trois chers défunts j'avais dit mes prières, Fait trois signes de croix et baisé leurs trois pierres; Puis , les yeux par mes pleurs encor tout obscurcis, Non loin , au bord du lac , pensif, j'étais assis. Aucun vent n'en frôlait la surface limpide.

L'eau profonde y dormait , transparente et sans ride , Et je laissais mes yeux , qui regardaient sans voir. Avec distraction flotter sur ce miroir.

La cime des glaciers avec ses neiges blanches , La grotte et ses tombeaux, les chênes et leursbrancbes. Et le dôme serein d'un pan de firmament ,

Tout s'y réfléchissait ^ clair , dans i'âoignaiiient ;

Soudain l'onde iimnoUlle , où mon r^ard se plonge ,

S'illumine ; et je vois, comme l'on voit en songe y

Deux figures sortir du ciel resplendissant ,

Aux cimes du glacier descendre en s'emlnrassajal.

Et j comme deux oiseaux dont l'aile est éclairée ,

S'abattre sur la grotte et planer à l'entrée.

Ébloui des clartés que l'eau semblait daixier ,

Sans haleine j j'osais à peine regai^dw ;

Mais l'image dans l'eau s'éclairant à mesure ,

Je reconnus y Monsieur , l'une et l'autre figure.

MOI

Et c'était?...

LE PATRE

Jocelyn! et Laurence avec lui!

Si j'avais pu marcher je me serais enfui ; Mais je restai cloué de terreur à ma place , Et mes yeuxt maligré moi , les voyaient dans la glace. Vêtus d'air et de jour au lieu de vêtemens , Se tenant par la main ainsi que deux amans ;, Sur l'herbe qui frémit leurs pieds joints s'ari:ètèf*ent , Et / de là y sans parler ^ leurs regar<k se portèient Sur le$.sites> les eaux , les arbres du beau Ueu , Comme quand on arrive j ou qu'on va dire adieu ; Tour à tour l'un à l'autre , ils se montraient du geste. Du temps de leurs amours , hélas;! le peu qui leate. Les plantes, les rochers , les chênes éclairais ,. La moussé au bord du lac où l'on s'était assis,

La source exiravasée et les nids d'hirondelke ^ Et la plume par terre arrachée à kurs ailes i Puis ils se regardaient ^ souriant , elle et lui , Comme quelqu'un qui voit son idée en autrui ) Et Laurence, abaissait une main jusqu'aux herbes. , Des mille fleurs des prés cueilhût de grosseti gerbes , Feuille à feuUle , au hasard , nuançait leur$ couleurs , Et de la %é^ aux pieds se vétissaii (fe fleurs , Comme une aurore au ciel se revêt de la nue ; Et l'amant embaumé s^enivrait de sa vue.

Et comme poiur venir assister à leurs jeux , Tout ce qu'ik appelaient ressuscitait pour eux ^ Et les plantes croissaient à leur seule pensée, Et la biche accourait lécher leur ^lain baissée , Et le chien au soleil se couchait à leurs pies , Et les pigeons enfuis de leurs nids effrayés Par Taurence nommés revenaient d'un coup d'aile Béqueter son épaule et planer autour d'elle ; Et puis je vis venir d'en haut , monter d'en bas, Hommes , femmes , enfans , que je ne connus pas ; A ces noces du ciel , foule que Dieu convie , Qui viennent retracer et bénir une vie !

Jocelyn , lui du moins , tous les reconnaissait , Car par son nom mortel chacun le bénissait ; Et deux anges de Dieu sur l'herbe descendirent ; Sur le couple béni leurs ailes s'étendirent , Et ces ailes formaient comme un grand dôme bleu Pour ombrager leurs fronts d'un invisible feu ; Et j'entendis les voix d'un million de génies Se répandre sur l'onde en vagues d'harmonies ;

Et pendant qu'ils chantaient , les anges du Seigneur, Aux doigts des deux amans , rougissant de bonheur, Passaient le double anneau des noces étemelles, Et sur leurs fronts baissés , ouvrant un peu leurs ailes , Laissaient percer du ciel un rayon de l'amour : Et mes yeux, foudroyés de ce céleste jour.

Virent les deux amans ne former qu'un seul être Où l'un ne pouvait plus de l'autre se connaître , Et dans un lumineux évanouissement Fondre comme une étoile au jour du firmament ! Et comme , pour mieux voir , je détournais la tête, Tout le lac frissonna du vol de la tempête, Et roula dans ses bruits, avec solennité, Laurence ! Jocelyn ! amour! éternité !

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