‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 4)Chapitre 19 sur 85 · JÉHOVA · texte numérisé non relu

JÉHOVA

ou LMDËE DE DIEU.

Sinai ! Sinai ! quelle nuit pour ta cime !

Quels éclairs , sur tes flancs , éblouissent les yeux !

Les noires vapeurs de Tablme Roulent en plis sanglans leurs vagues dans tes cieux!

La nue enflammée Où ton front se perd , Vomit la fumée Comme un chaume vert ; Le ciel d'où s'échappe Éclair sur éclair , Et pareil au fer Que le marteau frappe , Lançant coups sur coups La nuit , la lumière , Se voile ou s'éclaire , S'ouvre ou se resserre y Comme la paupière D'un homme en courroux I II. i

Uiihomme,unhommeseulgravittesflancsquigrondeiiL En vain tes mille échos tonnent et se répondent , Ses regards assurés ne se détournent pas !

Tout un peuple éperdu le regarde d'en bas ; Jusqu'aux lieux oii ta cime et le ciel se confondent, Il monte, et la tempête enveloppe ses pas!

Le nuage crève ; Son brûlant carreau Jaillit comme un glaive Qui sort du fourreau !

Les foudres portées Sur ces plis mouvan$ , Au hasard jetées Par les quatre vents »

Entre elles heurtées , Partent en tou^ sws^ Comme une volétB D'aiglons agiM»rris Qu'un bruit 4e mêU^ A soudain surpris , Qui , battant de l'aile .

Volent péle-méle Autour de leurs nids , Et loin de leur mène »

La mort d;^D6 leur serce f, S'élancent de l'aire En poussant des cris !

Le cèdre s'embrase , Crie , éclate , écrase

Sa brûlante base

Sous ses bras fumans !

I^a flamme en colonne Monte, tourbillonne, Retombe et bouillonne En feux écumans ; La lave serpente , Et de pente en pente Étend son foyer ; La montagne ardente Parait ondoyer ; Le firmament double Les feux dont il luit ; Tout regard se trouble , Tout meurt ou tout fuit ; Et Fair qui s'enflamme , Repliant la flamme Autour du haut lieu , Va de place en place Où le vent le chasse , Semer daos l'espace Des lambeaux de feu !

Sous ce rideau brûlant qui le voile et l'ëclalre. Moïse a seul , vivant , osé s'ensevelir ; Quel regard sondera ce terrible mystère ?

Entre l'homme et le feu que va-t-il s'accomplir? Dissipez , vains mortels , l'efiroi qui vous atterre ! C'est Jëhova qui sort ! Il descend au milieu Des tempêtes et du tonnerre l

C'est Dieu qui se choisit son peuple sur la terre , C'est un peuple à genoux qui reconnaît son Dieu !

L'Indien élevant son âme Aux voûtes de son ciel d'azur , Adore l'étemelle flamme Prise à son foyer le plus pur ; Au premier rayon de l'aurore , Il s'incline , il chante , il adore L'astre d'où ruisselle le jour ; Et le soir^ sa triste paupière , Sur le tombeau de la lumière Pleure avec des larmes d'amour !

Aux plages que le Nil inonde , Des déserts le crédule enfant , Brûlé par le flambeau du monde j Adore un plus doux firmament.

Amant de ses nuits solitaires , Pour son culte ami des mystères , Il attend dans l'ombre les cieux j Et du sein des sables arides Il élève des pyramides Pour compter de plus près ses dieux.

La Grèce adore les beaux songes Par son doux génie inventés ; Et ses mystérieux mensonges p

Ombres pleines de vérités !

Il nait sous sa féconde haleine Autant de dieux que l'âme humaine A de terreurs et de désirs ; Son génie amoureux d'idoles Donne l'être à tous les symboles , Crée un dieu pour tous les soupirs !

Sàhra ! sur tes vagues poudreuses Où vont des quatre points des airs Tes caravanes plus nombreuses Que les sables de tes déserts ?

C'est l'aveugle enfant du prophète , Qui va sept fois frapper sa tète Contre le seuil de son saint lieu !

Le désert en vain se soulève Sous la tempête ou sous le glaive j Mourons , dit-il , Dieu seul est Dieu !

Sous les saules verts de l'Euphrate , Que pleure ce peuple exilé ?

Ce n'est point la Judée ingrate , Les puits taris de Siloé !

C'est le culte de ses ancêtres !

Son arche , son temple , ses prêtres , Son Dieu qui l'oublie aujourd'hui !

Son nom est dans tous ses cantiques ; Et ses harpes mélancoliques Ne se souviennent que de lui 1

Elles s'en souviennent encore, Maintenant que des nations Ce peuple exilé de Taurore Supporte les dérisions !

En vain j lassé de le proscrire , L'étranger d'un amer sourire Poursuit ses crédules enfans ; Comme l'eau buvant cette offense , Ce peuple traîne une espérance Plus forte que ses deux mille ans !

Le sauvage enfant des savanes , • Informe ébauche des humains , Avant d'élever ses cabanes , Se façonne un dieu de ses mains :

Si , chassé des rives du fleuve Où l'ours , où le tigre s'abreuve , Il émigré sous d'autres cieux , Chargé de ses dieux tutélaires, Marchons , dit-il , os de nos pères :

La patrie est où sont les dieux !

Et de quoi parlez-vous, marbres, bronzes, portiques, Colonnes de Palmyre ou de Persépolis !

Panthéons sous la cendre ou l'onde ensevelis , Si vides maintenant ! autrefois si remplis !

Et vous, dont nous cherchons les lettres symboliques, D'un passé sans mémoire incertaines reliques, Mystères d'un vieux monde en mystères écrits !

Et vous y temples debout , superbes basiliques , Dont un souffle divin anime les parvis !

Yousnousparlez desdieux! desdieux! desdieux encore! Chaque autel en porte un , qu'un saint délire adore, Holocauste étemel que tout lieu semble offrir. L'homme et les élémens, pleins de ce seul mystère, N'ont eu qu^une pensée , une œuvre sur la terre : Ck>nfesser cet être et mourir !

Mais si l'homme occupé de cette œuvre suprême Épuise toute langue à nommer le seul Grand , Ah ! combien la nature, en son silence même.

Le nomme mieux encore au cœur qui le comprend ! Voulez-vous , 6 mortels , que ce Dieu se proclame ! Foulez aux pieds la cendre où dort le Panthéon Et le livre où l'orgueil épèle en vain son nom ! De l'astre du matin le plus pâle rayon Sur ce divin mystère éclaire plus votre âme Que la lampe au jour faux qui veille avec Platon.

Montez sur ces hauteurs d'où les fleuves descendent , Et dont les mers d'azur baignent les pieds dorés , A l'heure où les rayons sur leurs pentes s'étendent , Comme un filet trempé ruisselant sur les prés ! Quand tout autour de nous sera splendeur et joie, Quand les tièdes réseaux des heures de midi En vous enveloppant comme un manteau de soie,

Feront épanouir votre sang attiédi !

Quand la terre exhalant son âme balsamique De son parfum vital enivrera vos sens j Et que l'insecte même , entonnant son cantique , Bourdonnera d'amour sur les boui^eons naissans !

Quand vos regards noyés dans un vague atmosphère, Ainsi que le dauphin dans son azur natal , Flotteront incertains entre l'onde et la terre y Et des cieux de saphir et des mers de cristal ,

Écoutez dans vos sens, écoutez dans votre âme Et dans le pur rayon qui d'en haut vous a lui ! Et dites si le nom que cet hymne proclame M'est pas aussi vivant , aussi divin que lui ?

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