‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 4)Chapitre 5 sur 85 · BÉNÉDICTION DE DIEU · texte numérisé non relu

BÉNÉDICTION DE DIEU

DAH8 LA SOLITUDE.

D'où me vient , 6 mon Dieu , cette paix qui m'inonde ? D'où me vient cette foi dont mon cœur surabonde ? A moi qui tout à l'heure incertain , agité , Et sur les flots du doute à tout vent ballotté , Cherchais le bien , le vrai , dans les rêves des sages , Et la paix dans des cœurs retentissans d'orages. A peine sur mon front quelques jours ont glissé , 11 me semble qu'un siècle et qu'un monde ont passé ; Et que^ sépai*é d'eux par un abime immense, Un nouvel homme en moi renaît et recommence.

Ah ! c'est que j'ai quitté pour la paix du désert La foule où toute paix se corrompt ou se perd ; C'est que j'ai retrouvé dans mon vallon champêtre Les soupirs de ma source et l'ombre de mon hêtre, Et ces monts, bleus piliers d'un cintre éblouissant, Et mon ciel étoile d'où l'extase descend !

C'est que l'âme de l'homme est une onde limpide Dont l'azur se ternit à tout vent qui la ride, Mais qui , dès qu'un moment le vent s'est endormi.

Repolit la surface où le ciel a frémi ;

C'est que d'un toit de chaume une faible fumée ,

Un peu d'herbe le soir par le pâtre allumée ,

Suffit pour obscurcir tout le ciel d'un vallon

Et dérober le jour au plus pur horizon !

Qu'un vent vienne à souffler du soir ou de l'aurore,

Le nuage flottant s'entr'ouvre et s'évapore ;

L'ombre sur les ga2ons se séparant du jour ,

Rend à tous les objets leur teinte et leur contour :

Le rayon du soleil, comme une onde éthérée,

Rejaillit de la terre à sa source azurée ;

L'horizon resplendit de joie et de clarté ,

Et ne se souvient plus d'un peu d'obscurité !

Ah ! loin de ces cités où les bruits de la terre

Étouffent les échos de l'âme solitaire ,

Que faut4I , ô mon Dieu ! pour nous rendre ta foi?

Un jour dans le silence écoulé devant toi,

Regarder et sentir, et respirer, et vivre ;

Vivre, non de ce bruit dont l'orgueil nous enivfô ,

Mais de ce paiû du jour qui nourrit sobrement,

De travail , de prière et de contentement ;

Se laisser empotter pat* le flnx des journées.

Vers cette grande mer où roulent nos années ,

Comme sur l'Océan la vague au doux roulis,

Ben^nt du jour au soir une algue dans ses plis ,

Porte et conche à la fin au sable de la rive

Ce qui n'a point de rame, et qui pourtant arrive t

Notre âme ainsi vers Dieu gravite dans son cours.

Pour le cceur plein de lui que manque-t-il aux jours?

Yoici le gai matin qui sort humide et pâle

ET &ELIGIEUSES. 31

Des flottantes vapeurs de Tatabe otiemale y Le joar s'éveille avec k» zéphyrs aiacnipia, La brise qui Sûiil^e et couche les épis^ Avec les pleurs séreitis de la tiède rosée Remontant perle k perle où la nuit Ta puisée, Avec le cri du coq et le chant des oiseaux, Avee les bélemens ptDlongés dm tioupeaut , Avec le bruit des eaM dans le moulin rustique, Les accords de l'airain dans la chapelle antique^ La voix du li^ureur ou de l'enGuit joyeux Sollicitant le pas du boeuf laborieux.

Mon ceeur, à ce réveil du jour que Dieu renvoiey Vers un cM qui sourit s'élève sur sa joie, Et de ces écnas nouveaux rendant grftce au Seigneur, Murmure en s'éveiHant son hymne intérieur; Demande un jour depaix^ debonheur, d'innocence^ Un jour qui pèse entier dans la sainte balance, Quand la main qui les pèse à ses poids infinis, RetrancherA du temps teux qu'il n'a pas bénis! Puis vienneiM: à leur tour les soins de la journée f L'herbe à totidre du pré , h geriie moissonnée A coucher eut les chars, avant que, descendu. Le nuAge encor loin que l'éclair a fendu Ne vienne ebfler l'épi des gouttes de sa phne. Ou de ses blonds tuyaux ternir l'or qui s'essuie i les fruits tombés de l'arbre à relever ; l'essaim Débordant de la ruche à rappeler soudain , La branche à soulager du fardeau qui l'acci^le , Ou la source égarée à chercher sous le sable ;

Puis le pauvre qui vient tendre à vide sa main Où tombe au nom de Dieu son obole ou son pain ; La veuve qui demande, aux cœurs exempts d'alarmes , Cette aumône du cœur, une larme à ses larmes; L'ignorant, un conseil que l'espoir embellit ; L'orphelin, du travail, et le malade un lit; Puis sous l'arbre, à midi, dont l'ombre les rassemble, Maîtres et serviteurs qui consultait ensemble Sur le ciel qui se couvre ou le vent qui fraîchit, Sur le nuage épais que la grêle blanchit.

Les rameaux tout noircis par la dent des chenilles , Ou la ronce aux cent bras qui trompe les faucilles ; Puis montent des enfans à qui, seule au milieu, La mère de famille apprend le nom de Dieu, Enseigne à murmurer les mots dans son symbole, A fixer sous leurs doigts le nombre et la parole, A filer les toisons du lin ou des brebis.

Et du fil de leurs veilles à tisser leurs habits.

De labeur en labeur l'heure à l'heure enchaînée.

Vous porte sans secousse au bout de la journée ;

Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir :

Sur le tronc d'un vieuxormeau seuil on vients'asseoir;

On voit passer des chars d'herbe verte et traînante.

Dont la main des glaneurs suit la roue odorante.

On voit le chevrier qui ramène des bois

Ses chèvres dont les pis s'allongent sous leur poids.

Le mendiant, chargé des dons de la vallée.

Rentrer le col pliant sous sa besace enflée ;

On regarde descendre avec un œil d'amour,

Sous les monts, dans les mers, Tastre poudi'eux du jour ; £t selon que son disque, en se noyant dansFombre, Creuse une ornière d'or ou laisse un sillon sombre, On sait si dans le ciel l'aurore de demain Doit ramener un jour nébuleux ou serein.

Comme à Tœil du chrétien le soir pur d'une vie Présage un jour plus beau dont la mort est suivie ; On entend l'angélus tinter, et d'un saint bruit Convoquer les esprits qui bénissent la nuit.

Tout avec l'horizon s'obscurcit ; l'àme est noire. Le souvenir des morts revient dans la mémoire ; On songe à ses amis dont l'odll ne doit plus voir. Dans le jour étemel , de matin ni de soir ; On sonde avec tristesse au fond de sa pensée La place vide encor que leur mort a laissée.

Et pour combler un peu l'abtme douloureux.

On y jette un soupir, une larme pour eux !

Enfin quand sur nos fronts l'étoile des nuits tremble, On remonte au foyer, on cause, on lit ensemble Un de ces testamens sublimes, immortels.

Que des morts vertueux ont légués aux mortels. Sur les âges lointains phares qu'on aime à suivre, Homère, Fénelon, et surtout ce grand livre Ou les secrets du ciel et de l'humanité Sont écrits en deux mots : Espoir et Charité ! Et quelquefois, enfin, pour enchanter nos veilles. D'une chaste harmonie enivrant nos oreilles.

Nous répétons les vers de ces hommes divins Qui, dérobant des sons aux luths des séraphins. If. s

Ornent la vérité de nombre et de mesure, Et parlent par image ainsi que la nature.

Mais le sommeil , doux fruit des jours laborieux, Avant l'heure tardive appesantit nos yeux ; Comme aux jours de Racbel la prière rustique Rassemble devant Dieu la tribu domestique, Et pour que son encens soit plus pur et plus doux^ C'est la voix d'un enfant qui l'élève pour tous. Cette voix virginale et qu'attendrit encore La présence du Dieu qu'à genoux elle implore^ Invoque sur les nuits sa bénédiction ; On murmure un des chants des harpes de Sion, On y répond en chœur ; et la voix de la mère, Douce et tendre, et l'accent mâle et grave du pêne, Et celui des vieillards que les ans ont baissé, Et celui des pasteurs que les chaoïpsont cassé. Bourdonnant sourdement la parole divine, Forment avec les sons de la voix enfantine Un contraste de trouble et de sérénité, Comme une heure de paix dans un jour agité ; Et l'on croirait, au son de cette voix qui change. Entendre des mortels interroger un ange.

Ainsi coule la vie en paisibles soleils :

Quelle foi peut manquer à des momens pareils? Qu'importe ce vain flux d'opinions mortdles Se brisant l'une l'autre en vagues éternelles, Et ne répandant rien sur l'écueil de la nuit, Que leur brillante écume, et de l'air et du bruit ?

La vie est courte et pleine et suffit à la vie ; De ces soins innocens l'âme heureuse et remplie Ne doute pas du Dieu qu'elle porte avec soi ; C'est sous d'humbles vertus qu'il a caché sa foi ; Un regard en sait plus que les veilles des sages ; Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages, Une nuit découvrant dans son immensité L'infini qui rayonne, et l'espace habité, Un matin qui s'éveille étincelant de joie, Ce poids léger du temps que le travail emploie. Ce doux repos du cœur qui suit un saint soupir. Ces troubles que d'un mot ton nom vient assoupir, Mon Dieu, donnent à l'âme ignorante et docile Plus de foi dans un jour qu'il n'est besoin pour mille ; Plus de miel qu'il n'en tient dans la coupe du sort , Plus d'espoir qu'il n'en faut pour embellir la mort.

Conserve-nous, mon Dieu, ces jours de ta promesse. Ces labeurs, ces doux soins, cette innocente ivresse D'un cœur qui flotte en paix sur les vagues du temps, Comme l'aigle endormi sur l'aile des autans , Conune un navire en mer qui ne voit qu'une étoile. Mais où le nautonier chante en paix sous sa voile ! Conserve-nous ces cœurs et ces heures de miel. Et nous croirons en toi comme l'oiseau du ciel , . Sans emprunter aux mots leur stérile évidence. En sentant le printemps croit à ta providence ; Comme le soir doré d'un jour pur et serein S'endort dans l'espérance et croit au lendemain ;

Comme un juste mourant et fier de son supplice Espère dans la mort et croit à ta justice ; Comme la vertu croit à l'immortalité.

Comme Tœil croit au jour, l'àme à la vérité.

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