LA PERTE DE L'ANIO
A M. LE MARQUIS TANGRÈDB DB BAROL.
J'avais rêvé , jadis , au bruit de ses cascades ; Couché sur le gazon qu'Horace avait foulé ,
A l'ombre des vieilles arcades Où la Sibylle dorl sous son temple écroulé ; Je Favais vu tomber dans les grottes profondes Où la flottante Iris se jouait dans ses ondes, Comme avec les crins blancs d'un coursier des déserts Le vent aime à jouer pendant qu'il fend les airs ; Je l'avais vu plus loin sur la mousse écumante Diviser en ruisseaux sa nappe encor fumante , Étendre , resserrer ses ondoyants réseaux , Jeter sur le gazon le voile errant des eaux , Et , rx)mblant le vallon de bruit et de poussière , Poursuivre au loin sa course en vagues de lumière 1
Mes regards, à ses flots suspendus tout le jour,
Les cherchaient , les suivaient , les perdaient tour à tour,
Comme un esprit flottant de pensée en pensée ,
Qui les perd , et revient sur leur trace effacée;
Je le voyais monter, rouler, s'évanouir,
Et de ses flots brillants j'aimais à m'éblouir !
Il me semblait revoir ces longs rayons de gloire ,
Dont la ville éternelle avait ceint sa mémoire ,
Remonter vers leur source , à travers l'âge obscur,
Et couronner encor les sommets de Tibur ;
Et quand des flots hurlant dans leurs larges abîmes
Mon oreille écoutait les murmures sublimes ,
Dans ces convulsions, ces voix , ces cris des flots,
Multipliés cent fois par de roulants échos ,
Il me semblait entendre à travers la distance
Les secousses , les pas , les voix d'un peuple immense ,
Qui , pareil à ces eaux , mais plus prompt dans son cours,
Fit du bruit sur ses bords, et s'est tu pour toujours...
fleuve ! lui disais-je : ô toi qui vis les âges Prêter et retirer l'empire à tes rivages !
Toi dont le nom chanté par un humble affranchi Vient braver, grâce à lui , le temps qu'il a franchi ! Toi , qui vis sur tes bords les oppresseurs du monde Errer et demander du sommeil à ton onde *^ Tibulle soupirer les délires du cœur, Scipion dédaigner les faisceaux du licteur.
César fuir son triomphe au fond de tes retraites , Mécène y mendier de la gloire aux poètes , Brulus riHer le crime , et Caton la vertu ,
4. jMccène ^ dans les derniers temps de sa \ie, ne pouvait dormir qu'à Tibur, au bruit des cascatelles. ( Hiatoriqne. )
Dans tes cent mille voix, fleuve, que me dis-lu? M'apporte&-tu dos sons de la lyre d'Horace?
Ou la voix de César qui flatte et qui menace? Ou l'orageux Forum d'un peuple de héros , Dont la voix des tribuns précipitait les flots, Et qui , dans sa fureur montant comme ton onde , Trop vaste pour son lit, débordait sor le monde?
Ilélas ! ces bruits divers ont passé sans retour ; Plus d'armes , de Forum , de lyre ni d'amour ! Ce n'est qu'une eau qui pleut sur le rocher sonore , Ce n'est que toi qui tombe , et qui murmure encore ! Que dis-je? il murmurait; il ne murmure plus! De leur lit desséché ses flots sont disparus ! Et ces rochers pendants , et ces cavernes vides , Et ces arbres privés de leurs perles liquides , Et la génisse errante , et la biche , et l'oiseau Qui vient sur le rocher chercher sa goutte d'eau , Attendent vainement que l'onde évanouie Rende au vallon muet le murmure et la vie.
Et dans leur solitude , et dans leur nudité , Semblent prendre une voix , et dire : Vanité I...
Ah ! faut-il s'étonner que les empires tombent. Que de nos faibles mains les ouvrages succombent , Quand ce que la nature avait fait d'éternel S'altère par degrés , et meurt comme un mortel ; Quand un fleuve écumant qu'ont vu couler les âges , Disparu tout à coup , laisse à nu ses rivages ? Un fleuve a disparu î mais ces trônes du jour,
Ces gigantesques morits crouleront à leur tour ;
Mais dans ces cieux semés de leur sable splendide ,
Tous ces astres éteints laisseront la nuit vide ;
Mais cet espace même à la fin périra ,
Et de tout ce qui fut , un jour, rien ne sera.
Rien ne sera , Seigneur I Mais toi , source des mondes ,
Qui fais briller les feux , qui fais couler les ondes ,
Qui sur Taxe des temps fais circuler les jours ,
Tu seras ! tu seras ce que tu fus toujours !
Tous ces astres éteints , ces fleuves qui tarissent,
Ces sommets écroulés , ces mondes qui périssent ,
Dans l'abîme des temps ces siècles engloutis ,
Ces temps et cet espace eux-méme anéantis,
Ce pouvoir qui se rit de ses propres ouvrages ,
 celui qui survit ce sont autant d'hommages ,
Et chaque être mortel , par le temps emporté ,
Est un hymne de plus à ton éternité 1
Italie l Italie ! ah ! pleure tes collines , Où l'histoire du monde est écrite en ruines 1 Où l'empire , en passant de climats en climats , A gravé plus avant l'empreinte de ses pas I Où la gloire, qui prit ton nom pour son emblème ,. Laisse un voile éclatant sur ta nudité même.
Voilà le plus parlant de tes sacrés débris I Pleure ! un cri de pitié va répondre à tes cris ! Terre que consacra l'empire et l'infortune.
Source des nations , reine , mère commune I Tu n'es pas seulement chère aux nobles enfants Que ta verte vieilleàse a portés dans ses flancs ;
De tes ennemis même enviée et chérie,
De tout ce qui naît grand ton ombre est la patrie !
Et l'esprit inquiet, qui dans l'antiquité
Remonte vers la gloire et vers la liberté ,
Et l'esprit résigné qu'un jour plus pur inonde , '
Qui dédaignant ces dieux qu'adore en vain le monde ,
Plus loin , plus haut encpr, cherche un unique autel
Pour le Dieu véritable , unique , universel ,
Le cœur plein , tous les deux, d une tendresse amèrç,
T'adorent dans ta poudre , et te disent : Ma mère I
Le vent , en ravissant tes os à ton cercueil ,
Semble outrager la gloire et profaner le deuil !
De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome,
On croit voir s'exhaler les mânes d'un grand homme,
Et dans ce temple immense , où le Dieu du chrétien
Règne sur les débris de Jupiter païen ,
Tout mortel , en entrant, prie et sent mieux encore
Que ton temple appartient à tout ce qui l'adore !...
Sur tes monts glorieux chaque arbre qui périt, Chaque rocher miné, chaque urne qui tarit.
Chaque fleur que le soc brise sur une tombe , De tes sacrés débris chaque pierre qui tombe , Au cœur des nations retentissent longtemps , Comme un coup plus hardi de la hache du temps ! Et tout ce qui flétrit ta majesté suprême Semble en te dégradant nous dégrader nous-même ! Le malheur pour toi seule a doublé le respect , Tout cœur s'ouvre à ton nom ! tout œil à ton aspect I Ton soleil , trop brillant pour une humble paupière ,
ÔO HARMONIES POÉTIQUES.
Semble épancher sur toi la gloire et la lumière ; Et la voile qui vient de sillonner tes mers , Quand tes grands horizons se montrent dans les airsy Sensible et frémissante à ces grandes images , S'abaisse d'elle-même en touchant tes rivages !
Ah 1 garde-nous longtemps , veuve des nations , Garde au pieux respect des générations Ces titres mutilés de la grandeur de l'homme Qu'on retrouve à tes pieds dans la cendre de Rome ! Respecte tout de toi , jusques à les lambeaux ! Ne porte point envie à des destins plus beaux ! Mais , semblable à César à son heure suprême , Qui du manteau sanglant s'enveloppe lui-même. Quel que soit le destin que couve l'avenir, Terre ! enveloppe-loi de ton grand souvenir î Que l'importe où s'en vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal à ta mémoire !