‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 15 sur 88 · LA PERTE DE L'ANIO · texte numérisé non relu

LA PERTE DE L'ANIO

A M. LE MARQUIS TANGRÈDB DB BAROL.

J'avais rêvé , jadis , au bruit de ses cascades ; Couché sur le gazon qu'Horace avait foulé ,

A l'ombre des vieilles arcades Où la Sibylle dorl sous son temple écroulé ; Je Favais vu tomber dans les grottes profondes Où la flottante Iris se jouait dans ses ondes, Comme avec les crins blancs d'un coursier des déserts Le vent aime à jouer pendant qu'il fend les airs ; Je l'avais vu plus loin sur la mousse écumante Diviser en ruisseaux sa nappe encor fumante , Étendre , resserrer ses ondoyants réseaux , Jeter sur le gazon le voile errant des eaux , Et , rx)mblant le vallon de bruit et de poussière , Poursuivre au loin sa course en vagues de lumière 1

Mes regards, à ses flots suspendus tout le jour,

Les cherchaient , les suivaient , les perdaient tour à tour,

Comme un esprit flottant de pensée en pensée ,

Qui les perd , et revient sur leur trace effacée;

Je le voyais monter, rouler, s'évanouir,

Et de ses flots brillants j'aimais à m'éblouir !

Il me semblait revoir ces longs rayons de gloire ,

Dont la ville éternelle avait ceint sa mémoire ,

Remonter vers leur source , à travers l'âge obscur,

Et couronner encor les sommets de Tibur ;

Et quand des flots hurlant dans leurs larges abîmes

Mon oreille écoutait les murmures sublimes ,

Dans ces convulsions, ces voix , ces cris des flots,

Multipliés cent fois par de roulants échos ,

Il me semblait entendre à travers la distance

Les secousses , les pas , les voix d'un peuple immense ,

Qui , pareil à ces eaux , mais plus prompt dans son cours,

Fit du bruit sur ses bords, et s'est tu pour toujours...

fleuve ! lui disais-je : ô toi qui vis les âges Prêter et retirer l'empire à tes rivages !

Toi dont le nom chanté par un humble affranchi Vient braver, grâce à lui , le temps qu'il a franchi ! Toi , qui vis sur tes bords les oppresseurs du monde Errer et demander du sommeil à ton onde *^ Tibulle soupirer les délires du cœur, Scipion dédaigner les faisceaux du licteur.

César fuir son triomphe au fond de tes retraites , Mécène y mendier de la gloire aux poètes , Brulus riHer le crime , et Caton la vertu ,

4. jMccène ^ dans les derniers temps de sa \ie, ne pouvait dormir qu'à Tibur, au bruit des cascatelles. ( Hiatoriqne. )

Dans tes cent mille voix, fleuve, que me dis-lu? M'apporte&-tu dos sons de la lyre d'Horace?

Ou la voix de César qui flatte et qui menace? Ou l'orageux Forum d'un peuple de héros , Dont la voix des tribuns précipitait les flots, Et qui , dans sa fureur montant comme ton onde , Trop vaste pour son lit, débordait sor le monde?

Ilélas ! ces bruits divers ont passé sans retour ; Plus d'armes , de Forum , de lyre ni d'amour ! Ce n'est qu'une eau qui pleut sur le rocher sonore , Ce n'est que toi qui tombe , et qui murmure encore ! Que dis-je? il murmurait; il ne murmure plus! De leur lit desséché ses flots sont disparus ! Et ces rochers pendants , et ces cavernes vides , Et ces arbres privés de leurs perles liquides , Et la génisse errante , et la biche , et l'oiseau Qui vient sur le rocher chercher sa goutte d'eau , Attendent vainement que l'onde évanouie Rende au vallon muet le murmure et la vie.

Et dans leur solitude , et dans leur nudité , Semblent prendre une voix , et dire : Vanité I...

Ah ! faut-il s'étonner que les empires tombent. Que de nos faibles mains les ouvrages succombent , Quand ce que la nature avait fait d'éternel S'altère par degrés , et meurt comme un mortel ; Quand un fleuve écumant qu'ont vu couler les âges , Disparu tout à coup , laisse à nu ses rivages ? Un fleuve a disparu î mais ces trônes du jour,

Ces gigantesques morits crouleront à leur tour ;

Mais dans ces cieux semés de leur sable splendide ,

Tous ces astres éteints laisseront la nuit vide ;

Mais cet espace même à la fin périra ,

Et de tout ce qui fut , un jour, rien ne sera.

Rien ne sera , Seigneur I Mais toi , source des mondes ,

Qui fais briller les feux , qui fais couler les ondes ,

Qui sur Taxe des temps fais circuler les jours ,

Tu seras ! tu seras ce que tu fus toujours !

Tous ces astres éteints , ces fleuves qui tarissent,

Ces sommets écroulés , ces mondes qui périssent ,

Dans l'abîme des temps ces siècles engloutis ,

Ces temps et cet espace eux-méme anéantis,

Ce pouvoir qui se rit de ses propres ouvrages ,

 celui qui survit ce sont autant d'hommages ,

Et chaque être mortel , par le temps emporté ,

Est un hymne de plus à ton éternité 1

Italie l Italie ! ah ! pleure tes collines , Où l'histoire du monde est écrite en ruines 1 Où l'empire , en passant de climats en climats , A gravé plus avant l'empreinte de ses pas I Où la gloire, qui prit ton nom pour son emblème ,. Laisse un voile éclatant sur ta nudité même.

Voilà le plus parlant de tes sacrés débris I Pleure ! un cri de pitié va répondre à tes cris ! Terre que consacra l'empire et l'infortune.

Source des nations , reine , mère commune I Tu n'es pas seulement chère aux nobles enfants Que ta verte vieilleàse a portés dans ses flancs ;

De tes ennemis même enviée et chérie,

De tout ce qui naît grand ton ombre est la patrie !

Et l'esprit inquiet, qui dans l'antiquité

Remonte vers la gloire et vers la liberté ,

Et l'esprit résigné qu'un jour plus pur inonde , '

Qui dédaignant ces dieux qu'adore en vain le monde ,

Plus loin , plus haut encpr, cherche un unique autel

Pour le Dieu véritable , unique , universel ,

Le cœur plein , tous les deux, d une tendresse amèrç,

T'adorent dans ta poudre , et te disent : Ma mère I

Le vent , en ravissant tes os à ton cercueil ,

Semble outrager la gloire et profaner le deuil !

De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome,

On croit voir s'exhaler les mânes d'un grand homme,

Et dans ce temple immense , où le Dieu du chrétien

Règne sur les débris de Jupiter païen ,

Tout mortel , en entrant, prie et sent mieux encore

Que ton temple appartient à tout ce qui l'adore !...

Sur tes monts glorieux chaque arbre qui périt, Chaque rocher miné, chaque urne qui tarit.

Chaque fleur que le soc brise sur une tombe , De tes sacrés débris chaque pierre qui tombe , Au cœur des nations retentissent longtemps , Comme un coup plus hardi de la hache du temps ! Et tout ce qui flétrit ta majesté suprême Semble en te dégradant nous dégrader nous-même ! Le malheur pour toi seule a doublé le respect , Tout cœur s'ouvre à ton nom ! tout œil à ton aspect I Ton soleil , trop brillant pour une humble paupière ,

ÔO HARMONIES POÉTIQUES.

Semble épancher sur toi la gloire et la lumière ; Et la voile qui vient de sillonner tes mers , Quand tes grands horizons se montrent dans les airsy Sensible et frémissante à ces grandes images , S'abaisse d'elle-même en touchant tes rivages !

Ah 1 garde-nous longtemps , veuve des nations , Garde au pieux respect des générations Ces titres mutilés de la grandeur de l'homme Qu'on retrouve à tes pieds dans la cendre de Rome ! Respecte tout de toi , jusques à les lambeaux ! Ne porte point envie à des destins plus beaux ! Mais , semblable à César à son heure suprême , Qui du manteau sanglant s'enveloppe lui-même. Quel que soit le destin que couve l'avenir, Terre ! enveloppe-loi de ton grand souvenir î Que l'importe où s'en vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal à ta mémoire !

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