‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 22 sur 88 · LE CHÊNE · texte numérisé non relu

LE CHÊNE

SUITB DB JÉHOVA.

Voilà ce chêne solitaire

Dont le rocher s'est couronné ;

Parlez à ce tronc séculaire ,

Demandez comment il est né.

Un gland. tombe de Tarbre et roule sur la terre, L'aigle à la serre vide , en quittant les vallons , S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire Pour aiguiser le bèc de ses jeunes aiglons ; Bientôt du nid désert qu'emporte la tempête Il roule confondu dans les débris mouvants, Et sur la roche nue un grain de sable arrête Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents ;

L'été vient , l'aquilon soulève La poudre des sillons , qui pour lui n'est qu'un jeu , Et sur le germe éteint où couve encor la sèvo

En laisse retomber un peu !

Le printemps de sa tiède ondée III. Il

12i HARMO.VtES POÉTIQUES

L'arrose comme avec la main ; Cette poussière est fécondée , Et la vie y circule enfin !

La vie ! à ce seul mot tout œil , toute pensée , S'inclinent confondus et n'osent pénétrer; Ati seuil de Tlnfini c'est la borne placée, Où la sage ignorance et l'audace insensée Se rencontrent pour adorer!

Il vit , ce géant des collines , Mais avant de paraître au jour, Il se creuse avec ses racines Des fondements comme une tour.

Il sait quelle lutte s'apprête , Et qu'il doit contre la tempête Chercher sous la terre un appui ; II sait que l'ouragan sonore L'attend au jour ! ... ou , s'il l'ignore , Quelqu'un du moins le sait pour lui !

Ainsi quand le jeune navire Où s'élancent les matelots , Avant d'affronter son empire , Veut s'apprivoiser sur les flots , Laissant filer son vaste câble , Son ancre va chercher le sable Jusqu'au fond des vallons mouvants, Et sur ce fondement mobile Il balance son mât fragile

ET RËLtGIEtlâËâ. lis

Et dorl au vain roulis des vents!

Il vit! le colosse superbe

Qui couvre un arpent tout entier,

Dépasse à peine le brin d'herbe

Que le moucheron fait plier!

Mais sa feuille boit la rosée ,

Sa racine fertilisée

Grossit comme une eau dans son cours ,

Et dans son cœur qu'il fortifie

Circule un sang ivre de vie

Pour qui les siècles sont des jours !

Les sillons où les blés jaunissent Sous les pas changeants des saisons, Se dépouillent et se vêtissent Comme un troupeau de ses toisons ; Le fleuve naît, gronde et s'écoule, La tour monte, vieillit, s'écroule; L*hiver effeuille le granit ; Des générations sans nombre Vivent et meurent sous son ombre , Et lui? voyez ! il rajeunit !

Son tronc que l'écorce protège , Fortifié par mille nœuds, Pour porter sa feuille ou sa neige S'élargit sur ses pieds noueux ; Ses bras que le temps multiplie , Comme un lutteur qui se replie

m HARMONIES POÉTIQUES

Pour mieux s'élancer en avant, Jetant leurs coudes en arrière , Se recourbent dans la carrière Pour mieux porter le poids du venl I

Et son vaste et pesant feuillage, Répandant la nuit à Tenlour, S'étend , comme un large nuage , Entre la montagne et le jour ; Comme de nocturnes fantômes , Les vents résonnent dans ses dômes , Les oiseaux y viennent dormir, Et pour saluer la lumière S'élèvent comme une poussière , Si sa feuille vient à frémir !

La nef dont le regard implore

Sur les mers un phare certain ,

Le voit tout noyé dans l'aurore ,

Pyramider dans le lointain !

Le soir fait pencher sa grande ombre

Des flancs de la colline sombre

Jusqu'au pied des derniers coteaux.

Un seul des cheveux de sa tète

Abrite contre la tempête

Et le pasteur et les troupeaux I

Et pendant qu'au vent des collines Il berce ses toits habités, Des empires dans ses racines,

ET ItELtGtEUSES. 1^

Sous son écorce des cités; Là , près des ruches des abeilles , Arachné tisse ses merveilles, Le serpent siffle , et la fourmi Guide à des conquêtes de sables Ses multitudes innombrables Qu'écrase un lézard endormi 1

Et ces torrents d*âme et de vie , Et ce mystérieux sommeil , Et cette sève rajeunie Qui remonte avec le soleil ; Cette intelligence divine Qui pressent , calcule , devine Et s'organise pour sa fin , Et cette force qui renferme Dans un gland le germe du germe D'êtres sans nombres et sans fin 1

Et ces mondes de créatures Qui , naissant et vivant de lui , Y puisent être et nourritures Dans les siècles comme aujourd'hui ; Tout cela n'est qu'un gland fragile Qui tombe sur le roc stérile Du bec de l'aigle ou du vautour!

Ce n'est qu'une aride poussière Que le vçnt sème en sa carrière , Et qu'échauffe un rayon du jour !

tu ' HARMONIES POÉTIQUES.

Et moi , je dis : Seigneur I c'est toi seul , c'est ta force ,

Ta sagesse et ta volonté ,

Ta Tîe et ta fécondité ,

Ta piévoyaoce et ta boulé!

Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce.

Et mon œil , dans sa masse et son éternité !

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