‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 5)Chapitre 24 sur 88 · SUITE DE JÉHOVA · texte numérisé non relu

SUITE DE JÉHOVA

Heureux l'œil éclairé de ce jour sans nuage , Qui partout ici-bas le contemple et le lit!

Heureux le cœur épris de cette grande image , Toujours vide et trompé si Dieu ne la remplit !

Âh ! pour celui-là seul la nature est sans ombre I En vain le temps se voile et recule les cieux , Le ciel n'a point d'abîme et le temps point de nombre Qui le cache à ses yeux.

Pour qui ne l'y voit pas tout est nuit et mystères; Cet alphabet de feu dans le ciel répandu Est semblable pour eux à ces vains caractères Dont le sens, s'ils en ont, dans les temps s'est i)erdu !

Le savant sous ses mains les retourne et les brise Et dit : Ce n'est qu'un jeu d'un art capricieux ; Et cent fois en tombant ces lettres qu'il méprise D'elles-mème ont écrit le nom mystérieux!

136 HARMONIE^ POÉTlOtlES

Mais cette laague en vain par les temps égarée

Se lit hier comme aujourd'hui ; Car elle n'a qu'un nom sous sa lettre sacrée,

Lui seul I lui partout ! toujours lui !

Qu'il est doux pour l'âme qui pense Et flotte dans l'immensité Entre le doute et l'espérance , La lumière et l'obscurité , De voir cette idée éternelle Luire sans cesse au-dessus d'elle , Comme un& étoile aux feux constants, La consoler sous ses nuages Et lui montrer les deux rivages Blanchis de l'écume du temps!

En vain les vagues des années Roulent dans leur flux et reflux Les croyances abandonnées Et les empires révolus 1 En vain l'opinion qui lutte Dans son triomphe ou dans sa chute Entraine un monde à son déclin; Elle brille sur sa ruine , *

Et l'histoire qu'elle illumine Ravit son mystère au destin I

Elle est la science du sage , Elle est la foi de la vertu I

Le soutien du faible, et le gage Pour qui le juge a combattu 1 En elle la vie a son juge Et l'infortune son refuge , Et la douleur se réjouit.

. Unique clef du grand mystère, Otez cette idée à la terre , Et la raison s'évanouit!

Cependant le monde qu'oublie L'âme absorbée en son auteur, Accuse sa foi de folie Et lui reproche son bonheur, Pareil à l'oiseau des ténèbres Qui, charmé des lueurs funèbres, Reproche à l'oiseau du matin De croire au jour qui vient d'éclore Et de planer devant l'aurore Enivré du rayon divin I

Mais qu'importe à l'âme qu'inonde

Ce jour que rien ne peut voiler !

Elle laisse rouler le monde

Sans l'entendre et sans s'y mêler I

Telle une perle de rosée

Que fait jaillir l'onde brisée

Sur des rochers retentissants,

Y sèche pure et virginale,

Et seule dans les cieux s'exhale

Avec la lumière et l'encens !

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