AU COMTE XAVIER DE MAISTRB
AUTBUR DU LÉPREUX.
Salut au nom des deux, des monts et des rivages
Où s'écoulèrent tes beaux jours, Voyageur fatigué qui reviens sur nos plages Demander à tes champs leurs antiques ombrages , A ton cœur ses premiers amours I
Que de jours ont passé sur ces chères empreintes I Que d'adieux éternels 1 que de rêves déçus !
Que de liens brisés 1 que d'amitiés éteintes I Que d'échos assoupis qui ne répondent plus I Moins de flots ont roulé sur les sables de Laisse*, Moins de rides d'azur ont sillonné son sein , Et des arbres vieillis qui couvraient ta jeunesse, Moins de feuilles d'automne ont jonché le chemin I Ah I de nos jours mortels trop rapide est la course ,
* Nom d'an torrent de Sayoie.
m HARMONIES POÉTIQUE^
On regrette la vie avant d'avoir vécu 1
Et le flot , qui jamais ne remonte à sa source ,
Ne revoit pas deux fois le doux bord qu'il a tu !
Ah ! si du moins dans nos années Les jours perdus ne comptaient pas !
Si les jalouses destinées Les oubliaient sous leur compas!
Mais f hélas ! la mousse ou la lie Du calice étroit de la vie Comble également les contours !
Quand il est tari , l'homme expire ; Les pleurs comptent pour le sourire , Les nuits d'exil pour de beaux jours I
Je sais qu'après un long orage, Brisé d'efforts et de douleur, Tu fus recueilli sur la plage Par un peuple ami du malheur !
Qu'une juste reconnaissance , Comme une seconde naissance, T'apprit à bénir d'autres lieux , Qu'au sein d'une épouse chérie, L^amour te fit une patrie Loin des tombeaux de tes aïeux !
Cependant il est doux de respirer encore Cet air du ciel natal où l'on croit rajeunir, Cet air qu'on respira dès sa première aurore , Cet air tout embaumé d'antique souvenir 1
Il est doux de le voir balancer le feuillage Du chêne couronné qui prêta son ombrage
A nos rêves au fond des bois , Ou comme un vieil ami dont on connaît la voix , De l'entendre siffler sur Therbe des collines , Et prolonger le soir, à travers les ruines,
Les sourds murmures d*autrefois !
Il est doux de s'asseoir au foyer de ses pères ,
A ce foyer jadis de vertus couronné ,
Et de dire , en montrant le siège abandonné :
Ici chantait ma sœur, là méditaient mes frères;
Là ma mère allaitait son charmant nouveau-né ;
Là le vieux serviteur nous contait l'aventure
Des deux jumeaux perdus dans la forêt obscure;
Là le fils de la veuve emportait notre pain ;
Là , sur le seuil couvert de deux figuiers antiques ,
A l'heure où les brebis rentraient aux toits rustiques,
Le chien dir mendiant venait lécher ma main !
Notre âme, en remontant à ses premières heures. Ranime tour à tour ces fantômes chéris , Et s'attache aux débris de ces chères demeures , S'il en reste au moins un débris I
Ainsi quand nous cherchons en vain dans nos pensées D'un air qui nous charmait les traces effacées.
Si quelque souffle harmonieux Effleurant au hasard la harpe détendue , En tire seulement une note perdue.
m HARMONIES POéTÎQtlEâ
Des larmes roulent dans nos yeux !
D*un seul son retrouvé l'air entier se réveille , H rajeunit notre âme, et remplit notre oreille
D'un souvenir mélodieux 1
sensible exilé ! tu les as retrouvées Ces images de loin , toujours, toujours rêvées, Et ces débris vivants de tes jours de bonheur : Tes yeux ont contemplé tes montagnes si chères , Et ton berceau champêtre, et le toit de tes pères; Et des flots de tristesse ont monté dans ton cœur ! Nous passons I nous passons 1 ce refrain monotone , Hélas! est toujours neuf et toujours répété ; Tant l'homme , que toujours son inconstance étonne , Se sent fait pour l'éternité I
Nous passons! et déjà dans la race nouvelle ,
Ton œil sous les vieux noms voit des hommes nouveaux ;
Ton cœur qui l'interroge est étranger pour elle ,
Et tu connaîtrais mieux le peuple des tombeaux.
De ses longs souvenirs retrouvant quelque trace , A peine un vieil ami qui s^éveille à ton nom Demande si c'est là ce conteur plein de grâce Qui , sous son prisme heureux multipliant l'espace, Entre les quatre murs de ton étroit donjon , Voyageait si gaiment autour de sa prison?
Non , non , c'est le lépreux étranger sur la terre , Qui, le soir, du sommet de sa tour solitaire. Contemple en soupirant les fêtes du hameau ,
ET HELlGtËOSEâ. m
Et , dans ce peuple heureux ne comptant plus de frères , Plus d'amante ou de sœur dans toutes ces bergères , Met la main sur ses yeux et demande un tombeau !
Cependant , du génie aimable privilège , Ton front se couvre en vain de sa première neige, L*infortune et Texil , et la mort et le temps Ont en vain décimé tes amis de vingt ans ; Séduits par tes écrits, enchaînés par ta grâce, Des amis inconnus viennent briguer leur place , Ils renaîtront pour toi jusqu'à tes derniers jours; Que dis-je? Quand la mort, sous un vert mausolée, Rendant un peu de terre à ton ombre exilée , Couvrira de gazon le fils de la vallée , Des amis? ta mémoire en gardera toujours ; Ils y viendront pleurer et cette grâce altique, Et cet accent naïf, tendre, mélancolique.
Qui sans les demander fait ruisseler nos pleurs; De leurs jeunes vertus tu nourriras la flamme ; Et se sentant meilleurs, ils diront : C est son âme Qui de ses doux écrits a passé dans nos OBurs 1
Mais quelle est , diras-tu , cette voix inconnue Qui sous mon propre toit m'accueille et me salue? Aux rives de mon lac cet ami m*est-il né?
A-t-il respiré Tair de ma tiède vallée.
Ou foulé sous ses pas l'herbe que j'ai foulée Au pied du Nivolay* d'étoiles couronné?
* MontHM àt Savoie.
De quel droit osc-t-il , étranger sur ces rives?... ...Étranger! J'en appelle à tes vagues plaintives, Beau lac dont j'ai souvent recueilli les accords; Torrents aux flots glacés, j'en appelle à vos bords ! A vous, vallons de paix! à vous, simples demeures Où rhospilalité me fit bénir les heures I Où ton nom si souvent par les tiens répété Me donna sur ton cœur un droit de parenté.
.riinbitai plus que toi ces fortunés rivages , J'adorai , j'aime encor ces monts coiffés d'orages , Où la simplicité des âmes et des mœurs Garde aux vieilles vertus l'asile de vos cœurs; Où la jeune amitié m'accueillit dès l'aurore , Où l'amitié plus mûre est aussi tendre encore , Où l'amour disparu dans l'ombre du trépas Laissa partout pour moi l'empreinte de ses pas, Et colore à mes yeux vos flots et vos collines Ou d'un deuil éternel ou de splendeurs divines ! Où j'ai trouvé plus tard cet unique trésor Plus rare que l'encens, plus précieux que l'or. Charme, ornement, repos, colonne de la vie, Enfin où d'une sœur dort, la cendre chérie 1 Où mes neveux un jour, de ta gloire héritiers , Trouveront nos deux noms unis dans leurs quartiers. Voilà , voilà mes droits , plus chers que les tiens même. On est toujours, crois-moi, du pays que l'on aime ; Mais si ton cœur jugeait ces titres mal acquis. J'aimerais malgré toi la terre où tu naquis I...