‹ Œuvres complètes de M.A. de LamartineChapitre 12 sur 35 · VI · texte numérisé non relu

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aurai donné, moi, ce que je pouvais i^outer à ces dons célestes, le spectacle des scènes les plus mer^ veilleuses, les plus eochanlees de la terre! Quel élre ce sera à vingt ans ! Tout aura été bonheur , piété, amour et merveilles dans sa vie ! Oh ! qui sera digne de la compléter 'par l'amour? Je pleurais et je priais avec ferveur et «confiance, car je ne puis jamais avoir un sentiment fort dans le cœur, sans qu'il teqde k l'infini , sans qu'il se résolve en un hymne ou en une invocation à celui qui est la fin de tous nos sentimens, à celui qui les produit et qui les absorbe tous ; à Dieu. Comme j'allais m'endormir, j'entendis sur le pont quelques pas précipités, comme pour une manœuvre; je fus étonné, car le silence était complet depuis longtemps, et la mer ne rendait qu'un petit frémissement de lame, qui m'annonçait que le brick marchait encore. Bientôt j'entendis les anneaux sonores de la chaîne de l'ancre se dérouler pesamment du cabestan ; puis je sentis ce coup sec qui fait vibrer tout le navire quand l'ancre a roulé jusqu'au fond solide et mord enfin le sable ou l'herbe marine. Je me levai, j'ouvris mon étroite fenêtre. Nous étions arrivés ; nous étions en rade devant Bayruth ; j'apercevais quelques lumières disséminées sur un rivage éloigné ; j'entendais les aboiemens des chiens sur la plage. Ce fut le premier bruit qui m'arriva de la côte d'Asie ; il me réjouit le cœur. Il était minuit. Je reudUs grâce à Dieu, et je m'endormis d'un profond et paisible sommeil : personne n'avait été réveitlé que moi sous le pont.

BAYRllTH.

6 septembre 1832, neuf heures du matin.

Nous étions devant Bayruth , une des villes les plus peuplées de la côte de Syrie, anciennement Beryte, devenue colonie romaine sous Auguste, qui lui donna le nom de Félix Julia. Cette épithète d'heureuse lui fut attribuée à cause de la fertilité de ses environs, de son incomparable climat et de la magnificence de sa situation . I^ ville occupe une gracieuse colline qui descend en pente douce vers la mer; quelques bras de terre ou de rochers s'avancent dans les flots , et portent des fortifications turques de l'eflet le plus pittoresque; la rade est fermée par une langue de terre qui défend la mer des vents d'est; toute cette langue de terre, ainsi que les collines environnantes, sont couvertes de la plus riche végétation ; les mûriers à soie sont plantés partout et élevés d'étage en étage sur des terrasses artificielles; les caroubiers à la sombre verdure et au dôme majestueux , les figuiers, les platanes, les orangers, les grenadiers, et une quantité d'autres arbres ou arbustes étrangers à nos climats, étendent sur toutes les parties du rivage voisines de la mer le voile harmonieux de leurs divers feuillages; plus loin, sur les premières pentes des montagnes, les forêts d'oliviers louchent le paysage de leur verdure grise et cendrée; à une lieue environ de la ville , les hautes montagnes des

16i VOYAGE

chaînes du Liban commencent à se dresser; elles y ouvrent leurs gorges profondes où l'œil se perd dans les ténèbres du lointain ; elles y versent leurs larges torrens devenus des fleuves; elles y prennent des directions diverses, les unes du côté de Tyr et de Sidon, les autres vers Tripoli et Latakie, et leurs sommets inégaux , perdus dans les nuages ou blanchis par la répercussion du soleil, ressemblent à nos Alpes couvertes de neiges éternelles.

Le quai de Bayruth, que la vague lave sans cesse et couvre quelquefois d'écume, était peuplé d'une foule d'Arabes, dans toute la splendeur de leurs costumes éclatans et de leurs armes. On y voyait un mouvement aussi actif que sur le quai de nos grandes villes maritimes ; plusieurs navires européens étaient mouillés près de nous dans la rade, et les chaloupes, chargées des marchandises de Damas et de Bagdad, allaient et venaient saris cesse de la rive aux vaisseaux ; les maisons de la ville s'élevaient confusément groupées, les toits des unes servant de terrasses aux autres ; ces maisons à toits plats, et quelques-unes à balustrades crénelées, ces fenêtres à ogives multipliées, ces grilles de bois peint qui les fermaient hermétiquement comme un voile de la jalousie orientale, ces têtes de palmiers qui semblaient germer dans lapierre, et qui se dressaient jusqu'au-dessus des toits, comme pour porter un peu de verdure à l'œil des femmes prisonnières dans les harems, tout cela captivait nos yeux et nous annonçait l'Orient; nous entendions le cri aigu des Arabes du désert qui se disputaient sur

]es quais , et les âpres et lugubres gémissemens des chameaux qui poussent des cris de douleur quand on leur fait plier les genoux pour recevoir leurs charges. Occupés de ce spectacle si nouveau et si saisissant pour nos yeux , nous ne songions pas à descendre dans notre patrie nouvelle. Le pavillon de France flottait cependant au sommet d'un mât sur une des maisons les plus élevées de la ville j et semblait nous inviter à aller nous reposer, sous son ombre, de notre longue et pénible navigation.

Mais nous avions trop de monde et trop de bagages pour risquer le débarquement avant d'avoir reconnu le pays et choisi une maison si nous pouvions en trouver une. ie laissai ma femme, Julia et deux de mes compagnons sur le brick, et je fis mettre le canot à la mer pour aller en reconnaissance.

En peu de minutes , une belle lame plane et argentée me jeta sur le sable , et quelques Arabes, les jambes nues, m'emportèrent dans leurs bras jusqu'à l'entrée d'une rue sombre et rapide qui conduisait au consulat de France. Le consul, M. Guys, pour qui j'avais des lettres, et que j'avais même déjà vu à Marseille, n'était pas arrivé. Je trouvai à sa place M. Jorelle, gérant du consulat et drogman de France en Syrie, jeune homme dont la physionomie gracieuse et bienveillante nous prévint en sa faveur, et dont toutes les bontés, pendant notre long séjour en Syrie, justifièrent cette première impression. Il nous offrit une partie de la maison du consulat pour premier asile, et nous promit de nous faire chercher une

maison dans les environs de la ville , où nous pourrions établir notre campement. En peu d'heures, les chaloupes de plusieurs navires et les portefaix de Bayruth , sous la surveillance des janissaires du consulat, eurent opéré le débarquement de notre monde et de nos provisions de tous genres , et avant la nuit nous étions tous à terre, logés provisoirement et comblés de soins et d'égards par M. et madame Jorelle. C'est un moment délicieux que celui où, après une longue et orageuse traversée, arrivés à peine dans un pays inconnu, vous jetez les yeux du haut d'une terrasse parfumée et riante sur l'élément que vous quittez enGn pour longtemps, sur le brick qui vous a apportés à travers les tempêtes et qui danse encore dans une rade houleuse, sur la campagne ombragée et paisible qui vous entoure, sur toutes ces scènes de la vie de terre qui semblent si douces quand on en a été longtemps sevré : il y a quelque chose du sentiment de la convalescence après une longue maladie, dans l'impression des premières heures, des premières journées passées à (erre après une navigation. Nous en avons joui toute la soirée. Madame Jorelle, jeune et charmante femme née à Alep, a conservé le riche et noble costume des femmes arabes : le turban , la veste brodée, le poignard à la ceinture ; nous ne nous lassions pas d'admirer ce magnifique costume qui relevait encore sa beauté tout orientale.

Quand la nuit fut venue, on nous servit un souper à l'européenne , dans un kiosque dont les laides fenêtres grillées ouvraient sur le port , et où le vent

rafr^cbissant du soir jouait dans la flamme des bou* gies ; je fis défoncer une caisse de vins de France que j'a^utai à ce festin de' Thospitalitéi et nous passâmes ainsi notre première soirée à causer des deux patries que nous quittions et que nous venions chercher ; une question sur la France répondait à une question sur l'Asie. Julia jouait avec les longues tresses de quelques femmes arabes ou de quelques esclaves noires qui vinrent nous visiter ; elle admirait ces cos< tûmes nouveaux pour elle; sa mère tressait les longues boucles de ses cheveux blonds, à l'imitation de celles des dames de Bayruth, ou lui arrangeait son chàle en turban sur la tête. Je n'ai rien vu de plus ravissant, parmi tous les visages de femmes qui sont gravés dans ma mémoire , que la figure de Julia coiffée ainsi du turban d'Alep, avec la calotte d'or ciselé, d'où tombaient des franges de perles et des chaînes de sequtns d'or, avec les tresses de ses cheveux pendantes sur ses deux épaules, et avec ce regard étonné, levé sur sa mère et sur moi, et ce sourire qui semblait nous dire : — Jouissez et voyez comme je suis belle aussi !

Après avoir parlé cent fois dé la patrie et nommé tous les noms des lieux et des personnes qu'un Souvenir commun pouvait nous rappeler ; après que nous nous fûmes donné tous les renseignemens mutuels qui pouvaient nous intéresser, on parla de poésie ; madame Jorelle me pria de lui faire entendre quelques morceaux de poésie française et nous traduisit elle-même quelques fragmens de poésie d' Alep.

Je lui dis que la nature était toujours plus complètement poétique que les poètes, et qu'elle-même en ce moment, à cette heure, dans ce beau site, à ce clair de lune , dans ce costume étranger, avec cette pipe orientale à la main, et ce poignard à manche de diamant à sa ceinture, était un plus beau sujet de poésie que tous ceux que nous avions parcourus par la seule pensée. Et comme elle me répondit qu'il lui serait très-agréable d'avoir un souvenir de notre voyage à envoyer à son père à Alep, dans quelques vers faits pour elle, je me retirai un moment et je lui rapportai les vers suivans, qui n'ont de mérite que le lieu où ils furent écrits et le sentiment de reconnaissance qui me les inspira.

Qui ? toi? me demander rencens de poésie ! Toi, fille d'Orient, née aux vents du désert I Flear des jardins d'Alep, que Balbul ' eût choisie Pour languir et chanter sur son calice ouvert !

Rapporte-t-on Todeur au baume qui Texhale ? Aux rameaux d'oranger rattache-t-on leurs fruits? Va-t-on prêter des feux à Taube orientale. Ou des étoiles d*or au ciel brillant des nuits?

Non, plus de vers ici ! Mais si ton regard aime Ce que la poésie a de plus enchanté.

Dans Teau de ce bassin * contemple-toi toi-même ; Les vers n'ont point d'image égale à ta beauté !

t Nom du rossignol en Orient.

* Tontes les cours des maisons en Orient ont un jet d'eau au milieu, et nn bassin de marbre.

Quand le soir, dans le kiosqae à l*ogive grillée, Qui laisse entrer la lane et la brise des mers, Ta t'assieds sur la natte, à Palmyre émaiUée, Où du moka brûlant fument les flots amers ;

Quand, ta main approchant de tes lèvres mi-closes Le tuyau de jasmin vêtu d'or effilé.

Ta bouche, en aspirant le doux parfum des roses, Fait murmurer Teau tiède au fond du narguilé ;

Quand le nuage ailé qui flotte et te caresse D'odorantes vapeurs commence à t'enivrer ; Que les songes lointains d'amour et de jeunesse Nagent pour nous dans l'air que tu fais respirer ;

Quand de l'Arabe errant tu dépeins la cavale Soumise au frein d'écume entre tes mains d'enfant. Et que de ton regard l'éclair oblique égale L'éclair brûlant et doux de son œil triomphant ;

Quand ton bras, arrondi comme l'anse de l'urne, Sur le coude appuyé soutient ton front charmant. Et qu'un reflet soudain de ta lampe nocturne Fait briller ton poignard des feux du diamant ;

n n'est rien dans les sons que la langue murmure. Rien dans le front rêveur des bardes comme moi. Rien dans les doux soupirs d'une âme fraîche et pure. Rien d'aussi poétique et d'aussi frais que toi !

J'ai passé l'âge heureux où la fleur de la vie.

L'amour, s'épanouit et parfume le cœur ;

Et l'admiration, dans mon âme ravie.

N'a plus pour la beauté qu'un rayon sans chaleur.

De mon cœur attiédi la harpe est seule aimée ; Mais combien à seize ans j'aurais donné de vers Pour un de ces flocons d'odorante fumée Que ta lèvre distraite exhale dans les airs ;

Ou pour fixer du doigt la forme euchaiitereMe Qu'une invisible main trace en contour obscur. Quand le rayon deâ nuits, dont le jour te caresse. Jette, en la dessinant, ton ombre sur le mur I

Nous ne pouvions nous arracher à cette première scène de la vie arabe. Enfm nous allâmes, pour la première fois après trois mois, nous reposer dans des lits et dormir sans craindre la vague. Un vent impétueux mugissait sur la mer, ébranlait les murs de la haute terrasse sôus laquelle nous étions couchés, et nous faisait sentir plus délicieusement le prix d'un séjour tranquille après tant de secousses. Je pensais que Julia et ma femme étaient enfin pour longtemps à Tabri de tous périls, et je combinais dans ma veille les moyens de leur préparer un séjour agréable et sûr pendant que je poursuivrais moi-même le cours de mon voyage dans ces lieux que mon pied touchait enfin.

7 septembre 1839.

Je me suis levé avec le jour, j'ai ouvert le volet de bois de cèdre, seule fermeture de la chambre où l'on dort dans ce beau climat. J'ai jeté mon premier regard sur la mer et sur la chaîne étincelante des côtes qui s'étendent en s'arrondissant depuis Bayruth jusqu'au cap Batroun, à moitié chemin de Tripoli.

Jamais spectacle de montagnes ne m'a fait une telle impression. Le Liban a un caractère que je n'ai vu ni aux Alpes ni au Taurus : c'est le mélange de la

EN ORIENT. i71

sublimité imposante des lignes et des cimes avec la grâce des détails et la variété des couleurs; c'est une montagne solennelle comme son nom ; ce sont les Alpes sous le ciel de TAsie, plongeant leurs cimes aériennes dans la profonde sérénité d'une éternelle splendeur. Il semble que le soleil repose éternellement sur les angles dorés de ces crêtes ; la blancheur . éblouissante dont il les imprime se laisse confondre avec celle des neiges qui restent jusqu'au milieu de Tété sur les sommets les plus élevés. La chaîne se développe à l'œil dans une longueur de soixante lieues au moins, depuis le cap de Saîde, l'antique Sidon, jusqu'aux environs de Latakie où elle commence à décliner, pour laisser le mont Taurus jeter ses racines dans les plaines d'Alexandrette.

Tantôt les chaînes du Liban s'élèvent presque perpendiculairement sur la mer avec des villages et de grands monastères suspendus à leurs précipices; tantôt elles s'écartent du rivage, forment d'immenses golfes, laissent des marques verdoyantes ou des lisières de sable doré entre elles et les flots. Des voiles sillonnent ces golfes et vont aborder dans les nombreuses rades dont la côte est dentelée. La mer y est de la teinte la plus bleue et la plus sombre, et , quoiqu'il y ait presque toujours de la houle, la vague, qui est grande et large , roule à vastes plis sur les sables et réfléchit les montagnes comme une glace sans tache. Ces vagues jettent partout sur la côte un murmure sourd, harmonieux, confus, qui monte jusque sous l'ombre des vignes et des caroubiers, et

qui remplit les campagnes de vie et de sonorité. A ma gauche, la côte de Bayruth était basse ; c'était une continuité de petites langues de terre tapissées de verdure et garanties seulement du flot par une ligne de rochers et d*écueils couverts pour la plupart de ruines antiques. Plus loin^ des collines de sable rouge comme celui des déserts d'Egypte s'avancent comme un cap, et servent de reconnaissance aux marins ; au sommet de ce cap, on voit les larges cimes en parasol d'une forêt de pins d'Italie, et l'œil, glissant entre leurs troncs disséminés, va se reposer sur les flancs d'une autre chaîne du Liban et jusque sur le promontoire avancé qui portait Tyr (aujourd'hui Sour). Quand je me retournais du côté opposé à la mer , je voyais les hauts minarets des mosquées, comme des colonnettes isolées, se dresser dans l'air bleu et ondoyant, du matin ; les forteresses moresques qui dominent la. ville et dont les murs lézardés donnent racine à une forêt de plantes grimpantes, de figuiers sauvages et de giroflées ; puis les crénelures ovales des murs de défense ; puis les cimes égales des campagnes plantées de mûriers ; ça et là les toits plats et les murailles blanches des maisons de campagne ou des chaumières des paysans syriens ; et enfin au-delà, les pelouses arrondies des collines de Bayruth, portant toutes des édifices pittoresques, des cou vens grecs, des couvens maronites, des mosquées ou des santons, et revêtues de feuillages et de culture comme les plus fertiles collines de Grenoble ou de Chambéry. Pour fonda tout cela, toujours le Liban : le Liban prenant

mille courbes , se groupant en gigantesques niasses, et jetant ses grandes ombres, ou faisant ëtinceler ses hautes neiges sur toutes les scènes de cet horizon.

Même date.

J'ai passe la journée entière à parcourir les environs de Bayruth et à chercher un lieu de repos pour y établir une maison.

Tsi loué cinq maisons qui forment un groupe, et que je réunirai par des escaliers de bois, des galeries et des ouvertures. Chaque maison ici n'est guère composée que d'un souterrain qui sert de cuisine, et d'une chambre où couche toute la famille, quelque nombreuse qu'elle soit. Dans un tel climat, la vraie maison, c'est le toit construit en terrasse. C'est laque les femmes et les enfans passent les journées et souvent les nuits. Devant les maisons, entre les troncs de quelques mûriers ou de quelques oliviers, l'Arabe construit un foyer avec trois pierres, et c'est là que sa femme lui prépare à manger. On jette une natte de paille sbr un bâton qui va du mur aux branches de l'arbre. Sous cet abri se fait tout le ménage. Les femmes et les filles y sont tout le jour accroupies , occupées à peigner leurs longs cheveux, à les tresser, à blanchir leurs voiles, à tisser leurs soies, à nourrir leurs poules, ou à jouer et à causer entre elles, comme dans nos villages du midi de la France, le dimanche matin , les filles se rassemblent sur les portes des chaumières. .

Même date, an soir.

Toute la joamée a été employée à décharger le brick, et à porter de la ville à notre maison de campagne les bagages de notre caravane. Chacun de nous aura sa chambre. Un vaste champ de mûriers et d'orangers s'étend autour des cinq maisons réunies, et donne à chacun quelques pas à faire devant sa porte, et un peu d'ombre pour respirer. J'ai acheté des nattes d'Egypte et des tapis de Damas, pour nous servir de lits et de divans. J'ai trouvé des charpentiers arabes très-actifs et très-inteliigens qui sont déjà à l'ouvrage pour nous faire des portes et des fenêtres, et ce soir nous irons coucher déjà dans notre nouvelle habitation.

8 septembre 18Sa.

Rien de plus délicieux que notre réveil après la première nuit passée dans notre maison. Nous avons fait apporter le déjeuner sur la plus large de nos terrasses, et nous avons reconnu de l'œil tous les environs.

La maison est à dix minutes de la ville. On y arrive par des sentiers ombragés d'immenses aloès qui laissent pendre leurs figues épineuses sur la tète des passans. On longe quelques arches antiques et une immense tour carrée, bâtie par l'émir des Druzes, Fakardin, tour qui sert aujourd'hui d'observation à

cfiielques sentinelles de Tarmée d'Ibrahim - Pacha , .qui observant de la toute la campagne. On se glisse ensuite entre les troncs de mûi^ers, et on arrive à un groupe demaifions basses cachées dans les arbres et ^bnquéas d'unibois de citronniers et d'orangers. Ces maisons sont irrëgulièresi et celle du milieu.s'élève comme .une tour carrée^ pyramide gracieusement sur les autres. Les toits de toutes ces maisonnettes communiquent au moyen de quelques degi*és de bois, et forment ainsi un ensemble assez cpmmode pour des hôtes qui viennent de passer tant de jours .aous l'entre-pont d'un navire marchand.

A quelques cents pas devons la jner s'avance dans les terres; et .vue.d'ici, au-dessus des têtes vertes des citronniers et .des aloès^elle ressemble à un beau lac intérieur, ou k un lai;ge fleuve dont on n'aperçoit qu'un tronçon. .Quelques barques arabes y sont à l'ancre et se balancent mollement sur ses ondulations .insensibles. Si nous montons sur la terrasse supérieure y ce beau lac se change en un immense golfe , clos d'un côté par le château moresque de Bayruth, et de l'autre par les immenses murailles sombres de la chaîne de montagnes qui court vers Tripoli. Mais en face de nous l'horizon s'étend davantage : il commence par courir sur une plaiue de champs admirablement cultivés y jalonnés d'arbres qui cachent entièrement le sol, semés çà et là de maisons semblables à la nôtre , et qui élèvent leurs toits comme autant de voiles blanches sur un océan de verdure ; il se rétrécit ensuite entre une longue et gracieuse

colline au sommet de laquelle un couvent grec montre ses murailles blanches et ses dômes bleus ; quelques cimes de pins parasols planent , un peu plus haut, sur les dômes mêmes du couvent. La colline descend par gradins soutenus de murailles de pierrç.y et portant des forets d'oliviers et de mûriers. La mer vient baigner les derniers gradins; elle s'écarte ensuite, et une seconde plaine plus éloignée s'arrondit et se creuse pour laisser passer un fleuve qui serpente longtemps parmi des bois de chênes verts, et va se jeter dans le golfe que ses eaux jaunissent sur les bords. Cette plaine ne se termine qu'aux flancs dorés des montagnes. Ces montagnes ne s'élèvent pas d'un seul jet; elles commencent par d'énormes collines semblables à des blocs immenses, les uns arrondis, les autres presque carrés : un peu de végétation couvre les sommets de ces collines, et chacune d'elles porte ou un monastère ou un village qui réfléchit la lueur du soleil et attire les regards. Les pans des collines brillent comme de l'or : ce sont des murailles de grès jaunâtre , concassées par les tremblemens de terre, et dont chaque parcelle réfléchit et darde la lumière. Au-dessus de ces premiers monticules, les degrés du Liban s'élargissent ; il y a des plateaux d'une ou deux lieues : plateaux inégaux, creusés, sillonnés, labourés de ravins, de lits profonds des torrens, de gorges obscures où le regaiti se perd. Après ces plateaux, les hautes montagnes recommencent à se dresser presque perpendiculairement ; cependant on voit les taches noires des cèdres et des

sapins qui les garnissent, et quelques couvens inaccessibles, quelques villages inconnus qui semblent penchés sur leurs précipices. Au sommet le plus aigu de cette seconde chaîne , des arbres qui semblent gigantesques forment comme une chevelure rare sur un front chauve. On distingue d'ici leurs cimes inégales et dentelées qui ressemblent à des créneaux sur la crête d'une citadelle.

Derrière ces secondes chaînes, le vrai Liban s'élève enfin ; on ne peut distinguer si ses flancs sont rapides et adoucis, s'ils sont nus ou couverts de végétation : la distance est trop grande. Ses flancs se confondent, dans la transparence de l'air, avec l'air même dont ils semblent faire partie ; on ne voit que la réverbération ambiante de la lumière du soleil qui les enveloppe, et leurs crêtes enflammées qui se confondent avec les nuages pourpres du matin , et qui planent comme des îles inaccessibles dans les vagues du firmament.

Si nos regards redescendent de ce sublime horizon des montagnes, ils ne trouvent partout à se poser que sur des gerbes majestueuses de palmiers plantés çà et là dans la campagne auprès des maisons des Arabes, sur les vertes ondulations des têtes de pins laryx , semés par petits bouquets dans la plaine ou sur les revers des collines, sur les haies de nopal, ou d'autres plantes grasses dont les lourdes feuilles retombent comme des décorations de pierre sur les petits murs à hauteur d'appui qui soutiennent les terrasses. Ces murs eux-mêmes sont tellement revêtus de lichens Yi. - «

en fleurs, de lierres terrestres, de vignes sauvages, de plantes bulbeuses à fleurs de toutes les nuances , k grappes de toutes les formes, qu'on ne peut distinguer les pierres dont ces murs sont bâtis : ce ne sont que des remparts de verdure et de fleurs.

Enfin, tout près de nous, là, sous nos yeux, deux ou trois maisons semblables aux nôtres , et à demi voilées par les dômes des orangers en fleurs et en fruits , nous offrent ces scènes animées et pittoresques qui sont la vie de tout paysage. Des Arabes assis sur des nattes fument sur les toits des maisons. Quelques femmes se penchent aux fenêtres pour nous voir et se cachent quand elles s'aperçoivent que nous les regardons. Sous notre terrasse même, deux familles arabes, pères, frères, femmes et enfans , prennent leurs repas à Tombre d'un petit platane sur le seuil de leurs maisons ; et à quelques pas de là, sous un autre arbre , deux jeunes filles syriennes , d'une beauté incomparable, s'habillent en plein air, et couvrent leurs cheveux de fleui's blanches et rouges. Il y en a une dont les cheveux sont si longs et si touffus qu'ils la couvrent entièrement , comme les rameaux d'un saule pleureur recouvrent le tronc de toutes parts ; on aperçoit seulement , quand elle secoue cette ondoyante crinière, son beau front et ses yeux rayonnans de gaieté naïve qui percent un moment ce voile naturel. Elle semble jouir de notre admiration ; je lui jette une poignée de ghazis, petites pièces d'or dont les Syriennes se font des colliers et des bracelets en les enfilant avec un lM*in de soie.

Elle joint ses mains et les porte sur sa tête pour me remercier, et rentre dans la chambre basse pour les montrer à sa mère et à sa sœur.

19 septembre 1882.

Habib-Barbara y Grec-Syrien, établi à Bayruth et dont la maison est voisine de la nôtre, nous sert de drogman, c'est-à-dire d'interprète. Attaché pendant vingt ans en cette qualité aux dilTérens consulats de France, il parle français et italien; c'est un des hommes les plus obligeans et les plus intelligens que j'aie rencontrés dans mes voyages : sans son assistance et celle de M. Jorelle, nous aurions eu des peines infinies à compléter notre établissement en Syrie; il nous procure plusieurs domestiques, les uns grecs, les autres arabes ; j'achète d'abord six chevaux arabes de seconde race, et je les établis, comme font les gens du pays, au gros soleil, dans un champ devant la porte, les jambes entravées par des anneaux de fer et attachées par un pieu fiché en terre. Je fais dresser une tente auprès des chevaux pour les sais ou palefreniers arabes. Ces hommes paraissent doux et intelligens ; quant aux animaux , en deux jours ils nous connaissent et nous flairent comme des chiens. Habib-Barbara nous présente à sa femme et à sa fille qu'il doit marier dans peu de jours : il nous invite à sa noce : curieux d'observer une noce syrienne, nous acceptons , et Julia prépare ses présens pour la fiancée. Je lui donne une petite montre d'or dont j'ai

apporté provision pour les circonstances de ce genre ; elle y joint une petite chaîne de perles. Nous montons à cbeval pour reconnaître les environs de Bayruth ; superbe cheval arabe de madame Jorelle ; harnais de velours bleu plaqué d'argent; poitrail de bosses du même métal sculpté qui flottent en guirlandes et résonnent sur le poitrail de ce bel animal. M. Jorelle me vend un de ses chevaux pour ma femme; je fais faire des selles et des brides arabes pour quatorze clievaux.

A une demi-lieue environ de la ville ^ du côté du levant , l'émir Fakardin a planté une forêt de pins parasols sur un plateau sablonneux, qui s'étend entre la mer et la plaine de Bagdhad, beau village arabe au pied du Liban: l'émir planta, dit-on, cette magnifique forêt pour opposer un rempart à l'invasion des immenses collines de sable rouge qui s'élèvent un peu plus loin et qui menaçaient d'engloutir Bayruth et ses riches plantations. La forêtest devenue superbe; les troncs des arbres ont soixante et quatre-vingts pieds de haut d'un seul jet, et ils étendent de l'un à l'autre leurs larges têtes immobiles qui couvrent d'ombre un espace immense; des sentiers de sable glissent sous les troncs des pins et présentent le sol le plus doux aux pieds des chevaux. Le reste du terrain est couvert d'un léger duvet de gazon semé de fleurs du rouge le plus éclatant ; les oignons de jacinthes sauvages sont si gros , qu'ils ne s'écrasent pas sous le fer des chevaux. A travers les colonnades de ces troncs de sapin, on voit d'un côté les dunes blanches et

rougeâlres de sable qui cachent la mer, de l'autre, la plaine de Bagdhad et le cours du fleuve dans cette plaine, et un coin du golfe, semblable à un petit lac, tant il est encadré par l'horizon des terres, et les douze ou quinze villages arabes jetés sur les dernières pentes du Liban, et enfin les groupes du Liban même, qui font le rideau de cette scène. La lumière est si nette et l'air si pur, qu'on distingue , à plusieurs lieues d'élévation, les formes des cèdres ou des caroubiers sur les montagnes, ou les grands aigles qui nagent sans remuer leurs ailes dans l'océan de l'Éther. Ce bois de pins est certainement le plus magnifique de tous les sites que j'ai vus dans ma vie. Le ciel, les montagnes, les neiges, l'horizon bleu de la mer, l'horizon rouge et funèbre du désert de sable; les lignes serpentantes du fleuve; les têtes isolées des cyprès; les grappes des palmiers épars dans les campagnes ; l'aspect gracieux des chaumières couvertes d'orangers et de vignes retombant sur les toits ; l'aspect sévère des hauts monastères maronites faisant de larges taches d'ombre ou de larges jets de lumière sur les flancs ciselés du Liban ; les caravanes de chameaux chargés des marchandises de Damas , qui passent silencieusement entre les troncs d'arbres; des bandes de pauvres Juifs montés sur des ânes, tenant deux enfans sur chaque bras; des femmes enveloppées de voiles blancs, à cheval, marchant au son du fifre et du tambourin, environnées d'une foule d'enfans vêtus d'étofies rouges brodées d'or, et qui dansent devant leurs chevaux ; quelques cavaliers arabes cou'^

rant le dgérid autour de nous sur des chevau!i dont la crinière balaie littéralement le sable; quelques groupes de Turcs assis devant un café bâti en feuillage et fumant la pipe ou faisant la prière ; un peu plus loin les collines désertes de sable sans fin , qui se teignent d'or aux rayons du soleil du soir , et où le vent soulève des nuages de poussière enflammée; enfin j le sourd mugissement de la mer qui se mêle au bruit musical du vent dans les têtes de sapins et au chant de milliers d'oiseaux inconnus; tout cela offre à l'œil et à la pensée du promeneur le mélange le plus sublime, le plus doux , et à la fois le plus mélancolique, qui ait jamais enivré mon Ame : c'est le site de mes rêves, j'y reviendrai tous les jours.

16 septembre 183i.

Nous avons passé tous ces jours dans le plaisir de la connaissance générale que nous avions à faire des hommes, des mœurs, des lieux , et dans les détails amusans d'un établissement au sein d'un pays entièrement nouveau. Nos cinq maisons sont devenues, avec l'assistance de nos amis et des ouvriers arabes , une espèce de villa italienne comme celles que nous avons si délicieusement habitées sur les montagnes de Lucques ou sur les côtes de Lîvourne, en d'autres temps. Chacun de nous a son appartement; et un salon, précédé d'une terrasse ornée de fleurs, est le centre de réunion. Nous y avons établi des divans; nous y avons rangé sur des tablettes notre biblio-

thèque du vaisseau ; ma femme et Julia ont peint les murs à fresque, ont étalé, sur une table de cèdre, leurs livres, leurs nécessaires, et tous ces petits objets de femme qui ornent, à Ijondres et à Paris, les tables de marbre et d'acajou; c'est là que nous nous rassemblons dans les heures brûlantes du jour, car le soir notre salon est en plein air, sur la terrasse même ; c'est là que nous recevons les visites de tous les Européens que le commerce avec Damas, dont fiayruth est l'échelle, fixe dans ce beau pays. Le gouverneur égyptien pour Ibrahim-Pacha est venu nous offrir, avec une grâce et une cordialité plus qu'européennes, sa protection et ses services pour le séjour et pour les voyages que nous voudrions tenter. Je lui ai donné à dtner aujourd'hui ; c'est un homme qui ne déparerait aucune réunion d'hommes nulle part. Vieux soldat du pacha d'Egypte, il a pour son maître, et surtout pour Ibrahim, ce dévouement aveugle et confiant dans la fortune que je me souviens d'avoir vu jadis dans les généraux de l'empereur ; mais ce dévouement turc a quelque chose de plus touchant et de plus noble, parce qu'il tient à un sentiment religieux et non à un intérêt personnel. Ibrahim-Pacha, c'est la destinée, c'est Allah pour ses officiers; Napoléon, ce n'était que la gloire et l'ambition pour les siens. Il a bu avec plaisir du vin de Champagne et s'est prêté à tous nos usages comme s'il n'en avait jamais connu d'autres ; les pipes et le café, pris à plusieurs reprises, ont rempli l'après-dinée. Je lui ai remis une lettre pour Ibrahim-Pacha, lettre dans laquelle je lui an-

nonce l'arrivée d'un voyageur européen dans le pays soumis à ses armes, et lui demande la protection que l'on doit attendre d'un homme qui combat pour la cause de la civilisation européenne. Ibrahim a passé il y a peu de temps avec son armée ; il est maintenant du côté de Homs, grande ville entre Alep et Damas, dans le désert; il a laissé peu de troupes en Syrie; les principales villes, comme Bayruth, Saide, JafTa, Acre, Tripoli, sont occupées d'accord avec Ibrahim par les soldats de l'émir Beschir, ou grand prince des Dr uzes, qui règne sur le Liban. Ce prince n'a pas résisté à Ibrahim ; il a abandonné la cause des Turcs, en apparence au moins, après la prise de Sain t-Jean*d' Acre par Ibrahim, et il confond ses troupes avec celles du pacha. L'émir Beschir, si Ibrahim venait à être battu à Homs, pourrait lui fermer la retraite et anéantir les débris des Égyptiens. Ce prince, habile et guerrier, règne depuis quarante années sur toutes les montagnes du Liban. Il a fondu en un seul peuple les Druzes, les Métualis, les Maronites, les Syriens et les Arabes, qui vivent sous sa domination; il a des fils, guerriers comme lui, qu'il envoie gouverner les villes qu'Ibrahim lui confie : un de ses fils est campé à un quart de mille d'ici , dans la plaine qui touche au Liban, avec cinq ou six cents cavaliers arabes. Nous devons le voir; il nous a envoyé complimenter.

Un Arabe me contait aujourd'hui l'entrée d'Ibrahim dans la ville de Bayruth. A quelque distance de la porte, comme il traversait un chemin creux dont les douves sont couvertes de racines grimpantes et

d'arbustes entrelacés , un énorme serpent est sorti des broussailles et s'est avancé lentement , en rampant sur le sable, jusque sous les pieds du cheval d'Ibrahim; le cheval, épouvanté, s'est cabré, et quelques esclaves qui suivaient à pied le pacha se sont élancés pour tuer le serpent ; mais Ibrahim les a arrêtés d'un geste, et, tirant son sabre, il a coupé la tête du reptile qui se dressait devant lui el a foulé les tronçons sous les pieds de son cheval ; la foule a poussé un cri d'admiration , et Ibrahim , le sourire sur les lèvres, a continué sa route enchanté de cette circonstance qui est l'augure assuré de la victoire chez les Arabes. Ce peuple ne voit aucun incident de la vie, aucun phénomène naturel, sans y attacher un sens prophétique et moral ; est-ce un souvenir confus de cette première langue plus parfaite qu'entendaient jadis les hommes, langue dans laquelle toute la nature s'expliquait par toute la nature? Est-ce une vivacité d'imagination plus grande qui cherche entre les choses des corrélations qu'il n'est pas donné à l'homme de saisir? Je ne sais, mais je penche pour la première interprétation ; l'humanité n'a pas d'instincts sans motifs, sans but, sans cause; l'instinct de la divination a tourmenté tous les âges et tous les peuples, surtout les peuples primitifs; la divination a donc dû ou pourrait donc peut-être exister ; mais c'est une langue dont l'homme aura perdu la clef en sortant de cet état supérieur, de cet Éden dont tous les peuples ont une confuse tradition ; alors , sans doute, la nature parlait plus haut et plus clair à son

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esprit ; rhomroe concevait la relation cachée de tous les faits naturels, et leur enchaînement pouvait le conduire à la perception de vérités ou d'événemens futurs, car le présent est toujours le germe générateur et infaillible de l'avenir; il ne s'agit que de le voir et de le comprendre.

17 septembre ISSi.

Toujours même vie. La journée se passe à rendre et à recevoir des visites d'Arabes et de Francs, et à parcourir les délicieux environs de notre retraite. Nous avons trouvé autant d'obligeance que de bonté parmi les consuls européens de Syrie, que la guerre a tous concentrés à Bayru th. Le consul de Sardaigne, M. Bianco; le consul d'Autriche, M. Lau relia; les consuls d'Angleterre, MM. Farren et Abost, nous ont mis en peu de temps eh rapport avec tous les Arabes qui peuvent nous aider dans nos projets de voyage dans l'intérieur. Il est impossible de rencontrer plus d'accueil et plus d'hospitalité. Quelquesuns de ces messieurs ont habité de longues années la Syrie, et sont en relation avec des familles arabes de Damas, d' Alep, de Jérusalem, lesquelles en ont ellesmêmes avec les principaux scheiks des Arabes des déserts que nous avons à parcourir. Nous formons ainsi d'avance une chaîne de recommandations , de relations et d'hospitalité, sur différentes lignes qui pourraient nous conduire jusqu'à Bagdad.

M. Jorelle m'a procuré un excellent drogman ou

interprète dans la personne de M. Mazoyer, jeune Français d'origine, mais qui, né et élevé en Syrie, est très-versé dans la langue savante et dans les divers dialectes des régions que nous devons parcourir. 11 est installé d'aujourd'hui chez moi , et je lui remets le gouvernement de toute la partie arabe de ma mai* son. Cette maison arabe se compose d'un cuisinier d'Alep, nommé Aboulias, d'un jeune Syrien du pays, nommé Elias, qui, ayant déjà été au service des consuls , entend un peu d'italien et de français ; d' une jeune fille syrienne, parlant français aussi, et qui servira d'interprète pour les femmes ; enfin de cinq ou six palefreniers grecs, arabes, syriens, des différentes parties de la Syrie, destinés à soigner nos chevaux, à planter les tentes et à nous servir d'escorte dans les voyages.

L'histoire de notre cuisinier arabe est trop singulière pour n'en pas conserver la mémoire.

Il était chrétien, jeune et intelligent; il avait établi à Alep un petit commerce d'étoffes du pays qu'il allait vendre lui-même, monté sur un âne, parmi les tribus d'Arabes errans qui viennent l'hiver camper dans les plaines des environs d'Antioche. Son commerce prospérait ; mais sa qualité d'infîdèle lui donnant quelque inquiétude, il jugea à propos de s'associer à un Arabe mahométan d'Alep. Le commerce n'en alla que mieux, et Aboulias se trouva, au bout de quelques années, un des marchands les plus accrédités du pays. Mais il était épris d'une jeune Grecque- Syrienne; on ne voulait la lui accorder qu'à condition

de quitter Alep, et de venir s'établir dans les environs de Saïde, où demeurait la famille de sa belle fiancée. Il fallut liquider sa fortune : une querelle s*éleva entre les deux associés pour le partage des richesses acquises en commun. L'Arabe mahométan dressa une embûche au pauvre Aboulias : il aposta des témoins cachés qui, dans une dispute avec son associéy Tentendirent blasphémer Mahomet, crime mortel pour un infidèle. Aboulias fut mené au pacha et condamné à être pendu. La sentence fut exécutée ; mais, la corde ayant cassé, le malheureux Aboulias tomba au pied de la potence, et fut laissé pour mort sur la place des exécutions. Cependant les parens de sa fiancée, ayant obtenu du pacha que son cadavre leur serait remis pour l'ensevelir avec les formes de leur religion, emportèrent le corps dans leur maison et, s'apercevant qu'Aboulias donnait encore des signes de vie , ils le ranimèrent , le cachèrent dans une cave pendant quelques jours, et enterrèrent un cercueil vide pour ne donner aucun soupçon aux Turcs. Mais ceux-ci avaient eu quelque vent de la supercherie, et Aboulias fut de nouveau arrêté , au moment où il s'échappait la nuit des portes de la ville. Conduit au pacha, il lui conta comment il avait été sauvé indépendamment de toute volonté de sa part. Le pacha , d'après un texte du Roran qui était favorable à l'accusé, lui donna l'alternative ou d'être pendu une seconde fois, ou de se faire Turc. Aboulias préféra ce dernier parti , et pratiqua pendant quelque temps l'islamisme. Lorsque son aventure fut

oubliée et sa conversion bien constatée, il trouva moyen de s'évader d'Âlep et de s'embarquer pour rtle de Chypre I où il se fit de nouveau chrétien. Il épousa la femme qu'il aimait^ se fit protéger des Français, et put reparaître impunément en Syrie où il continuait son commerce de colporteur parmi les Druzes, les Maronites et les Arabes. Voilà l'homme qu'il nous fallait pour voyager dans ces contrées. Son talent en cuisine consiste à faire du feu en plein champ avec des arbustes épineux ou de la fiente de chameau desséchée ; à suspendre une marmite de cuivre sur deux bâtons qui se croisent à leur extrémité, et à faire bouillir du riz et des poulets ou des morceaux de mouton dans cette marmite. Il chauffe aussi des cailloux arrondis dans le foyer, et quand ils sont presque rouges, il les enduit d'une pâte de farine d'orge qu'il a pétrie , et c'est là notre pain.

19 septembre 1839.

Aujourd'hui, ma femme et Julia ont. été invitées, par la femme et la fille d'un chef arabe des environs, à passer la journée au bain ; c'est le divertissement des femmes de l'Orient entre elles. Un bain est annoncé quinze jours d'avance , comme un bal en Europe. Voici la description de cette fête, telle qu'elle nous a été donnée le soir par ma femme.

Les salles de bain sont un lieu public dont on interdit l'approche aux hommes, tous les jours jusqu'à une certaine heure, pour les réserver aux

femmes; et la journée tout entière, lorsqu'il s*agit d'un bain pour une fiancée, comme celui dont il est question. Les salles sont éclairées d'un faible jour par de petits dômes à vitraux peints. Elles sont pavées de marbres à compartimens de diverses couleurs, travaillés avec beaucoup d'art. Les murailles sont revêtues aussi de marbre et de mosaïque, ou sculpté en moulures ou en colonnettes moresqaes. Ces salles sont graduées de cbaleur : les premières à la température de l'air extérieur, les secondes tièdes, les autres successivement plus chaudes, jusqu'à la dernière où la vapeur de l'eau presque bouillante s'élève des bassins et remplit l'air de sa chaleur étouffante. En général , il n'y a pas de bassin creusé au milieu des salles ; il y a seulement des robinets coulant toujours, qui versent sur le plancher de marbre environ un demi-pouce d'eau. Cette eau s'écoule ensuite par des rigoles et est sans cesse renouvelée. Ce qu'on appelle bains dans l'Orient n'est pas une immei*siou complète, mais une aspersion successive, plus ou moins chaude, et l'impression de la vapeur sur la peau.

Deux cents femmes de la ville et des environs étaient invitées ce jour-là au bain, et dans le nombre plusieurs jeunes femmes européennes; chacune y arriva enveloppée dans l'immense drap de toile blanche qui recouvre en entier le superbe costume des femmes quand elles sortent. Elles étaient toutes accompagnées de leurs esclaves noires, ou de leurs servantes libres; à mesure qu'elles arrivaient, elles

se réunissaient en groupes^ s'asseyaient sur des nattes et des coussins prépares dans le premier vestibule ; leurs suivantes leur ôtaient le drap qui les enveloppait, et elles 2q>parais6aient dans toute la riche et pittoresque magnificence de leurs habits et de leurs bijoux. Ces cosl;umes sont trèfr-variés pour la couleur des étoffes et le nombre et l'éclat des joyaux ; mais ils sont informes dans la coupe des vétemens.

Ces vétemens consistent dans un pantalon à larges plis de satin rayé, noué à la ceinture par un tissu de soie rouge, et fermé au*dessus de la cheville du pied par un bracelet d'or ou d'argent; une robe brochée en or, ouverte sur le devant et nouée sous le sein qu'elle laisse à découvert ; les manches sont serrées au-dessous de l'aisselle, et ouvertes ensuite depuis le coude jusqu'au poignet; elles laissent passer une chemise de gaze de soie qui couvre la poitrine. Elles portent par-dessus cette robe une veste de velours de couleur éclatante, doublée d'hermine ou de martre, et brodée en or sur toutes les coutures; manches également ouvertes. Les cheveux sont partagés audessus de la tête; une partie retombe sur le cou, le reste est tressé en nattes et descend jusqu'aux pieds, allongé par des tresses de soie noire qui imitent les cheveux. De petites torsades d'or ou d'argent pendent à l'extrémité de ces tresses, et par leur poids les font flotter le long de la taille ; la tête des femmes est en outre semée de petites chaînes de perles^ de sequins d'or enfilés, de fleurs naturelles, le tout mêlé et répandu avec une incroyable profusion. C'est

comme si on avait versé péle-méle un écrin sur ces chevelures toutes brillantées, toutes parfumées de bijoux et de fleui^. Ce luxe barbare est de refTet le plus pittoresque sur les jeunes figures de quinze à vingt ans; au sommet de la tête quelques femmes portent encore une calotte d'or ciselé en forme de coupe renversée; du milieu de cette calotte sort un gland d'or qui porte une houppe de perles et qui flotte sur le derrière de la tète.

Les jambes sont nues, et les pieds ont pour chaussures des pantoufles de maroquin jaune que les femmes traînent en marchant.

I^es bras sont couverts de oracelels d'or, d'argent, de perles; la poitrine, de plusieurs colliers qui forment une natte d'or ou de perles sur le sein découvert.

Quand toutes les femmes furent réunies, une musique sauvage se fit entendre; des femmes, dont le haut du corps était enveloppé d'une simple gaze rouge, poussaient des cris aigus et lamentables et jouaient du fifre et du tambourin ; cette musique ne cessa pas de toute la journée, et donnait à cette scène de plaisir et de fête un caractère de tumulte et de frénésie tout à fait barbare.

Lorsque la fiancée parut, accompagnée de sa mère et de ses jeunes amies, et revêtue d'un costume si magnifique, que ses cheveux, son cou, ses bras et sa poitrine disparaissaient entièrement sous un voile flottant de guirlandes de pièces d'or et de perles, les baigneuses s'emparèrent d'elle et la dépouillèrent ,

pièce à pièce, de tous ses vétemens : pendant ce temps-lày toutes les autres femmes étaient déshabillées par leurs esclaves, et les différentes cérémonies du bain commencèrent. On passa, toujours aux sons de la même musique, toujours avec des cérémonies et des paroles plus bizarres, d'une salle dans une autre ; on prit les bains de vapeurs, puis les bains d'ablution, puis on fit couler sur les femmes les eaux parfumées et savonneuses, puis enfin les jeux commencèrent, et toutes ces femmes firent, avec des gestes et des cris divers, ce que fait une troupe d'écoliers que l'on mène nager dans un fleuve, s'éclaboussant, se plongeant la tête dans l'eau, se jetant l'eau à la figure ; et la musique retentissait plus fort et plus hurlante, chaque fois qu'un de ces tours d'enfantillage excitait le rire bruyant des jeunes filles arabes. Enfin, on sortit du bain ; les esclaves et les suivantes tressèrent de nouveau les cheveux humides de leurs maîtresses , renouèrent les colliers et les bracelets, passèrent les robes de soie et les vestes de velours, étendirent des coussins sur des nattes, dans les salles dont on avait essuyé le plancher et tirèrent, des paniers et des enveloppes de soie , les provisions apportées pour la collation ; c'était des pâtisseries et des confitures de toute espèce, dans lesquelles les Turcs et les Arabes excellent ; des sorbets, des fleurs d'orange, et toutes ces boissons glacées dont les Orientaux font usage à tous les momens du jour. Les pipes et les narguilés furent apportés aussi pour les femmes plus âgées; un nuage de fumée odorante

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