‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 143 sur 756 · SCÈNE XVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI

PHILIPPE, M4PEM0ISELLE D'HARVILLE.

MADEMOISELLE D*HARVILLB.

Eh bien , Philippe , Tavez-vous vu? lui avez-vous signifié mes ordres?

PHILIPPE , montrant la porte à gauche.

Parlez bas , Madame , il est là.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Là ! (R-gardant Philippe. ) QuC S'e8t«fl dODC paSSé?

Vos traits sont bouleversés.

PHILIPPE

Je suis arrivé à temps , U allait se battre.

MADEMOISELLE D*HARVILLE , effrayée.

Se battre !

PHILIPPE

Avec votre neveu.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

0 ciel ! il fallait le lui défendre.

PHILIPPE

C'est ce que j'ai fait, je l'ai consigné dans sa chambre , et jusqu'à nouvel ordre il n'y a rien à craindre ; mais en me servant de mon autorité , il a bien fallu lui prouver que j'en avais le droit, il sait que je suis son père.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Grand Dieu !

PHILIPPE

Rassurez-vous, il n'en sait pas davantage : le reste du secret ne m'appartenait pas , je Tai respecté. Mais il ne faut pas s'abuser. Madame; les demi-mesures ne mèneraient à rien , ces jeunes gens se sont défiés , et plus tard...

MADEMOISELLE d'HARVILLE.

Malgré votre défense?

PHILIPPE

A leur âge , quand on a de l'honneur, la défense de se battre n'en donne que plus d'envie. Je sais ce que j'éprouvais , ce que j'éprouve encore à l'idée d'un affront; il n'y a qu'uu moyen d'empêcher ce malheur, et vous seule pouvez l'empêcher.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Moi, Philippe?

PHILIPPE

En faisant disparaître entre eux tout motif de querelle.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Et comment?

PHILIPPE

Frédéric aime votre nièce.

MADEMOISELLE d'UABVILLEi avec impaUeiKe»

Je le sais.

PHILIPPE

Monsieur de Beauvoisis n'aime que sa dot; U lui sera facile d'y renoncer, et d'abjurer tout projet de vengeance, si vous le lui ordonnez.

Quanta Frédéric, je réponds de lai, sMl obtient la main de Mathilde.

MADEMOISELLE D^HARYILLE , mement.

La main de Mathilde ! qu*osez-vous dire?

PHILIPPE, froidemfnU

Il le faut. Madame.

MADEMOISELLE D*HARVILLE

Vous avez pu croire que je consentirais à une pareille union ?

PHIUPPE.

Il le faut, vousdis-je.

MADEMOISELLE D'HARVILLB.

Vous n*y pensez pas, Philippe ; m'aliaisser à ce point ! donner des armes contre moi I

PHILIPPE

Eh I qu'importe? il y va de la vie.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Je trouverai un autre moyen de sauver votre fils ; mais je ne puis accorder ma nièce à un jeune homme obscur.

PHILIPPE

Je vous le demande comme une grâce.

MADEMOISELLE D'HARVILLE

Non, vous dis-je. (Avec hauteur.) FlUÎSSOnS ,

Philippe ; c*est oublier étrangement ce que vous inc devez , et qui vous êtes.

PHILIPPE, avec une iDdigoation concentrée.

Qui je suis! c'est vous qui Foubliez; mais je vous le rappellerai.

MADEMOISELLE D'HARVILLE , inquiète.

Philippe !

PHILIPPE , lui prenant la main.

Écoutez-moi. Lorsqu'un arrêt de proscription frappait et vous et votre famille ; lorsque seule , séparée d'une mère chérie, vous alliez payer de votre têie l'éclat de votre nom , où vfntes-vous chercher un refuge? sous la tente d'un soldat, sous la mienne , car alors ce n'était que là que Ton trouvait la pitié ! et des milliers de cœurs généreux battaient sous le modeste uniforme. Je vous reçus , je vous cachai , au risque de ma vie.

Air : Je n'ai point vu ces bosquets de lauriers. Pour vous sauver en ce moment d'horreur, Sur mes dangers je devins insensible, Kl res dangers même avaient pour mon cœar Je ne sais quoi de doux et de terrible.

Alors, vous le rappelez-vous?

Il n'était plus de rang ni de distance;

Le trépas nous menaçait tous; Et quand la mort est si proche de nous,

Déjà l'égalité commence.

MADEMOISELLE D^HARVILLE, ae cachant la figure. Philippe I

PHILIPPE, continuant.

Oui , j'étais jeune , j'étais brave ; mais je n^étais rien... qu'un soldat... vous l'avez oublié un mo-

ment; et de ce jour votre sauveur est devenu votre esclave.

MADEMOISELLE d'HARVILLE, cffrajée, et noatraDt la porte de Frédéric.

Plus bas , de grâce.

PHILIPPE

Alors , ému de vos regrets , de votre désespoir, je me soumis à tout ; plus tard , pour rendre le calme à votre conscience, vous vouliez un mariage, j'y ai souscrit. Pour le monde , pour votre orgueil , vous avez exigé qu'il fût secret, j'y ai consentL Et votre époux ignoré , confondu dans la foule de vos gens, n'a jamais laissé échapper une plainte,

un murmure. (Avec une émoUon profonde. ) SaveZ-VOOS

cependant ce que je vous sacriûais? je ne vous l'ai jamais dit, Madame; mais, au fond de mon village, près de mon vieux père, une jeune fille, douce , modeste , attendait le retour du pauvre soldat ! elle avait reçu mes serments ; elle m'aimait, elle était fière de moi, celle-là, et mon bonheur eût été son ouvrage. Eh bien ! je lui écrivis que je l'avais oubliée, que je ne l'aimais plus, qu'elle ne me reverrait jamais ! Bien plus, pour rester près de mon fils , je me résignai à le voir orphelin , élevé par pitié dans la maison de sa mère , qui , pour cacher sa faute , le prive de SCS droits ; je me condamnai à ne jamais le serrer dans mes bras, à ne l'aimer qu'en secret, à la dérobée ; et pour prix de tant de courage , je ne vous demande qu'une chose, qu'une seule, le bonheur de votre enfant , et vous me le refusez!

MAOEMOISELLE D'hARVILLE.

Je le fais à regret ; mais je le dois , et je sois surprise d'un pareil éclat; après vingt-cinq ans de silence, je ne m'attendais pas que vous, Philippe , vous auriez une prétention qui peut m'enlever en un jour ce que j'ai de plus cher au monde, Testime et la considération de tous ceux qui m'environnent. Le maiiage de Mathilde et de Frédéric me les ferait perdre sans retour ; car il m'accuserait d'oubli de mon rang, de ma naissance; il trahirait une faiblesse dont on chercherait la cause, et que la malignité aurait bientôt expliquée; et si cette faute que je déplore depuis si longtemps, a ce fatal secret étaient connus , oh ! dieux t je frémis d'y penser, je n'y survivrais pas, Philippe! Ainsi brisons là , je vous prie , ne m'en parlez plus, ce mariage est impossible , et ne se fera jamais.

PHILIPPE

Jamais?

MADEMOISELLE D'HABVILLE , voulant sortir.

Laissez-moi.

PHILIPPE, le ramenant avec force.

Non , Madame, je ne vous quitte pas ; j'ai pu me sacrifier à votre repos, à votre vanité ; mais en échange de tant de supplices, de tant d'humi-

PHILIPPE

nations, il me faut le bonheur de mon fils , il me le faut ; je le veux , et je Tobtiendrai par tous les moyens, même ceux que vous redoutez.

MADEMOISELLE D^HARVILLE

Qu'entends-je ! et votre devoir, vos serments !

Vous qui parlez, tenez-vous les vôtres?

MADEMOISELLE d'HARVILLE, aperceTant JoMph.

On vient; silence , je vous en conjure. ( Philippe

rrpreod rar-le-champ une cootenaDce respectueuse. Mademoist'lle d'Qarrille s*éioigae et descend vers la gauche du théâtre.)

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