‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 363 sur 756 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Madame DE TRENEUIL, pab DELPHINE.

MADAME DE TRENEUIL, derant la Uble, et écriTant.

Oui , je rai juré , oui , je l'ai signé , cette lettre partira aujourd'hui ; ensuite, et aussitôt après le mariage de ma sœur...

DELPHINE, entrait , à U cantonade.

Courez, dépéchez- vous... d'auu*es fleurs... on arrivera déjà, que je n'aurai pas achevé ma toilette...

MADAME DE TRENEUIL , le levant.

Quoi donc, Delphine ?

DELPHINE

Ah ! ma sœur, une contrariété affreuse :j*en ai presque pleuré. Si l'on savait ce que parfois le plaisir nous coûte de peine! Figure-toi les fleurs de ma coifl'ure qui n'allaient pas avec les bouquets de ma robe... aussi c'est ta faute, quand tu m'abandonnes à moi-même, je ne féiis que des étourderies... Ah çà !... mais toi aussi, en voilà une.

(Begardaot madame de Treoenil, qui eit ea demi-deoil. ) Air da Tanderille de la Bobe «I U$ BoUts, Pourquoi donc être ainsi parée?

Ce costume ne convient plus , Lorsque chez toi ce bal , cette journée , Rassemble tous mes prétendus ;

Quand mon choix, par cette alliance , Va couronner tous leurs désirs.

Te mettre ainsi , c'est paraître d'avance Porter le deuil de mes plaisirs.

MADAME DE TRENEUIL.

Non vraiment; mais tous ces jeunes gens qui te font la cour se croiraient peut-être obligés à inviter la maltresse de la maison ; au lieu que mon costume les en dispense ; c'est comme si je portais écrit : « Messieurs, ne faites pas attention à moi ; allez tout droit à ma sœur. »

DELPHINE

Que je te plains d'être si raisonnable ! se priver 'd'une contredanse... une contredanse!... Ohl pour moi , je n'imagine pas de bonheur plus parfait , c'est si vif, si animé ! la pensée va deux fois plus vite : légère comme nos pas , et c'est si amusant 1 surtout quand on est, comme moi, une demoiselle à marier... n'y eût-il que cette réflexion qui se présente involontairement ; la main qui presse la mi ne avec tant de douceur est celle peut-être qui do me conduire à l'autel; ce cavalier si aimable, si attentif, toujours penché vers mon oreille , pour m'adresser de jolis riens , voilà, peut-être, celui que j'aimerai I... et dire cela à chaque fois qu'on change de danseur, vois-tu, ça produit une variété d'émotions dont on ne pourrait jamais se lasser.

MADAME DE THBNEUIL.

Qa'entends-je? et que BigniQent de pareilles idées? vous, de la coquetterie» Delphine ?

DELPHINE

Comment ! ce serait là de la coquetterie ? alors voilà deux mois que je suis coquette sans le savoir, et à présent que j'en ai pris Thabitude , comment donc faire ?

MADAME DE TRBNEUIL.

Se hâter de faire un choix : car moi qui suis ta sœur aînée , ta tutrice; moi qui ai promis à mon père mourant de te servir de mère et de te marier, je suis obligée de te conduire dans des bals , dans des assemblées qui m'ennuient à la mort , et touours auprès de toi, obligée d'écouter tous les hommages, compliments et déclarations qui te sont adressés.

DELPHINE

C'est tout naturel , vous êtes mon chaperon.

MADAME DE THENEUIL , ftoaHant.

Oui, l'on appelle ainsi dans le monde celles qui, comme moi, ont une jeune fille sous leur garde.

DELPHINE

Un drôle de nom qui me fait toujours penser au Petit Chaperon Rouge.

Air du vaudeville du Baiser au Porteur. Oui , de la ruse et de la médisance

Du méchant, du loup ravisseur.

Savoir préserver l'innocence, D'un chaperon c'est l'emploi protecteur; Tel est le mien... je veille sur ma sœur. Garder autrui ! dangereux privilège!

Souvent moi-môme, en dépit de ce nom , J'aurais besoin , lorsque je te protège,

Qu'on protégeAt le chaperon.

DELPHINE

Oh ! je sais pourquoi tu dis cela.

MADAME DE TaENEUlL.

Comment ?

DELPHINE

Mon Dieu! oui, l'autre jour, au bal, chez M. Dorvilé, ce jeune homme qui te poursuivait si vivement, et qui s'est emparé, malgré toi, de ton bouquet, que tu avais laissé tomber, qu'il a bien fallu lui laisser.

MADAME DE TRENEUIL.

Sans doute, et sous peine de faire scandale, car tous les yeux étaient fixés sur nous ; et avec on fat, on présomptueux comme celui-là, il n'en faudrait pas davantageipour faire croire... Tiens , tu ne peux pas t'imaginer ce que ma position a de faux et de pénible , et il me tarde que tu te sols décidée , pour quitter Paris et rentrer dans la retraite.

DELPHINE

Eh bien l n» sœur, Je ne voulais pas en conve-

nir, mais voilà peut-être encore un des motifs qui retarderont mon chott , parce que je me d^ : Une fois mariée, établie dans le monde, je n'y aurai plus besom de chaperon, et ma sœur le quittera. Oh ! tu ne te trompais pas, c'est mon plaisir que j'y cherche, et voilà pourquoi je t'y retiens.

MADAME DE TBENEUIL, avec amitié.

Voilà de tes mots, quand je veux te faire des reproches. Mais voyons, parlons raison, car c'est elle , et non pas moi , qui te foit un devoir de te prononcer ; il me semblait que parmi tous tes adorateurs tu avais distingué M. Anténor.

DELPHINE

Oh ! je les distingue tous; mais celui-là a l'air de m'aimer davantage.

MADAME DE TBENEUIL.

Et tu l'aimes aussi , je l'ai vu , j'en suis sûre... sage , modeste , d'un excellent natureL

DELPHINE

N'est-ce pas? avec lui, une femme serait DEialtresse absolue.

MADAME DE TRENEUIL.

Il a peu de fortune, mais des espérances.... attaché à une des premières maisons de banque de Paris, héritier d'un oncle très-riche , un des hauts dignitaires du clergé; et puisqu'il t*aime beaucoup, et que tu l'aimes un peu...

DELPHINE

Mon Dieu! ce n'est pas une raison, parce qu'enfin je n'aurais qu'à le prendre aujourd'hoi, et qu'il s'en présentât demain un plus aimable , vois où j'en serais.

MADAME DE TEBNEUIL.

Delphine, y penses-tu ?

DELPHINE

Mais, toi qui parles... toi, qui n'as que vingt ans, et qui es veuve...

Air do Piège.

Toi , si jolie , et qu'entre nous , Avec amour en tous lieux on contemple, Pourquoi ne pas choisir un autre époux

Et me donner le bon exemple?

Puisqu'on effet, si je t'en crois.

Se marier est si bien dans le monde.

Ce qui fut bien une première fois,

Ne peat dtre mal la seconde.

MADAME DE TRENEUIL.

Ne parlons pas de cela. (Montrant u taUe.) Je m'occupai là d'un autre projet, qui deit assiffer mon repos et Mon bonheur»

DELPHINE

Gomme tu me dis cela I est-ce que tu ae serni pasbeuresse? Ah! ne parle pas ainsi , c»* cette idée-là va me faire pleurer, et j'aurais toute la soirée les yeux rooges; juge peur un bal!... tous mes prétendus me trouveraient laide, et ça oV

LE CHAPERON

fancerait pas mon mariage : car, yois-tu , à canse de toi, et pour me punir, Je veux me marier tout de suite; pas plus tard que ce soir, mon choix sera fait; je vais le peser mûrement pendant les contredanses! et Je te promets d'être invariablement fixée , quand on commencera la galope.

Page 1