SCÈNE XIL LA REINE, SALVOISY
LA REINE , s^aaseyant près de la toUette, et après om moment de silencn.
Un duel avec M. de Lauzun ! voilà qui est grave ; car il tôt puissant, il a grand crédit ; le savez-vous?
SALVOISY.
Oui, Madame.
LÀ RKINE.
Il fallait donc des motifs bien forts ?
SALVOISY.
Jogez-en vous-même , Madame : il outrageait devant moi, par une indigne calomnie , la venu la plus noble et la plus pure.
L/L BEINE.
Je comprends : une grande dame dont vous étiez le chevalier?
SALVOISY.
Non , Madame ; tant d'honneur ne m'appartient pas, et cependant je donnerais ma vie pour elle : car cette personne-là c'est Votre Majesté.
LA BEINE.
Moi 1 que dites-vous? calomniée par M. de Lanzun. Oh 1 non , non , vous vous êtes trompé , vous avez mal entendu; ce n'est pas possible. (Étendant
la main yen la toilette, et prenant le papier qu*eUe y roit.)
Son dévouement pour moi , son respect, me sont
trop bien connus.... (jetant les yeux sur le papier.) Dieu ! qu'ai -je vu ? (Froissant le papier avec indignation
et se levant.) L'iusolentl oscr m'adrcsser de pareils vœuxl àmoil
SALVOISY, timidement.
Votre Majesté refuse de me croire ?
LA REINE , vivement.
Non, Monsieur, non, je crois tout maintenant Des outrages , des calomnies , voilà ce que je dois attendre de mes amis. Quel sort me réservent donc les autres ?
SALVOISY.
Ah 1 si vos ennemis vous connaissaient tous, ils seraient comme moi. ( s*inciioant. ) Ils se prosterneraient devant vous , ils vous demanderaient grâce, comme je le fais en ce moment, pour ces paroles indiscrètes, injurieuses, que sur des bruits mensongers je n'ai pas craint de vous adresser, sans vous connaître.
LA BEINE , sourian'»
Oui, le soir, sur la terrasse de Trianon. Ah ! vous vous rappelez notice conversation? vous avez meilleure mémoire que moi; je l'ai tout à fait oubUée.
SALVOISY , fléchissant le genou.
Ah I Madame , c'est trop de générosité.
LA REINE
Relevez-vous, Monsieur; quoique je ne pense pas mériter tous les reproches que l'on m'adresse, je ne me crois pas non plus une divinité.
SALVOISY , se relevant.
Daignez me dire, au moins, que vous ne me croyez plus au nombre de vos ennemis.
LA REINE , avec bonté.
J'en suis persuadée.
SALVOISY.
Ah 1 que je siii heureux! car mes torts pe-
saient là, sur mon cœur, comme un crime ! Et pour les racheter, les expier tout à fait , que ne puis-je répandre jusqu'à la dernière goutte de mon sang !
LA REINE , à part.
Pauvre homme ! ( Regardant sa main. ) 0 â dé^
commencé, (nauu ) Je vous ordonne , Monâev, de ne plus vous exposer ainsi ; nos défeoseun sont trop rares pour que nous ne devions pas les ménager, et nous attendons de vous , en ce moment, un service qui vous coûtera moins cher.
SALVOISY.
Que Votre Majesté daigne commander.
LA REINE
Une de vos parentes, la marquise de Salvoby, qui demeure à Clermont-en-Argonoe, a ai ik qui a disparu.
SALVOISY , à part et trooblé.
0 ciel !
LA REINE
Savez-vous ce qu'il est devenu, et qad est soi sort?
SALVOISY, hésitanU
Oui , Madame.
Dites-le-moi donc, car je m'y intéresse beaucoup, et j'ai promis de le rendre à sa mère.
S^ALVOISY.
Votre Majesté ne le pourra pas , car fl est impossible qu'il s'éloigne maintenant de Versailles.
LA REINE , vivement.
U y est donc ?
SALVOISY.
Oui, Madame ; le jour, errant dans ces jardins, sous ces portiques ; la nuit, couché sous k marbre de vos balcons , ou les yeux fixés sur vos fenêtres.
LA REINE
Que me dites-vous ! Serait-ce ce jeune horaoe dont on me parlait ce matin , qui suit partout nés pas , et qu'on ne désigne ici que sous le nom d^Amoureux de la reine?
SALVOISY.
Oui, Madame.
LA REINE
C'est là votre parent , et vous n'avez pas essayé de le rendre à la raison ; de lui représenter qu'A exposait ainsi, à la poursuite d'une vaine chimère, son repos, son bonheur et ses jours pemélre?
SALVOISY.
U le sait , Madame ; mais il aime mieux mourir que de ne plus voir Votre Majesté; c'est sa vie, c'est son eue; il n'existe qne de votre présence.
SALVOISY.
LA. REINE
En vérité, c'est delà folie , et Je m'étonne qne faisant profession d'un pareil dé?daement , il n'ait pas été arrêté un instant par la crainte de me compromettre ou de me déplaire.
SALVOISY.
Vous déplaire , vous compromettre I 0 ciel! et comment? est-ce votre faute si l'on vous aime? est-ce la sienne s'il n'a pu se défendre d'un pareil amour? et jugez vous-même. Madame, s'il est si coupable. Dans ces jardins de Versailles, dans ce parc magniûque ouvert à tout le monde, une femme se trouve assise près de vous; vous êtes frappé du charme de sa personne ; vous lui parlez, elle répond ! le son de sa voix vibre jusqu'au fond de votre âme , vous vous laissez aller sans méfiance à l'entraînement de ses discours; et quand une passion vous est bien entrée jusqu'au fond du cœur, il se trouve que cette femme est une reine I une reine ! Ah ! que n'est-elle votre égale I on Tadorerait sans crime , on pourrait l'avouer, le lui dire à elle-même, et pâle, tremblant, les yeux baissés vers la terre, on ne rougirait pas devant elle de honte et de crainte, comme je le fais en ce moment.
0 ciel I que dites-vous ?
SALVOISY.
Que je suis cet insensé, ou plutôt ce coupable.
LA REINE, arec dignité et faisant un pas pour sortir.
Monsieur 1...
SALVOISY.
Ah ! ne me punissez pas , ne prononcez pas mon arrêt ; je ne crains pas la prison , Je ne crains pas la mort ; mais je crains de ne plus vous vohr. Grâce, Madame! grâce et pitié...
LA REINE, à part.
Mon Dieu ! si j'appelle , il est perdu !
SALVOISY , avec chaleur.
Je ne veux rien , Je ne demande rien , que vous voir, vous voir encore , les jours où tout le monde est admis à ce bonheur; et, si dans la foule indifférente qui souvent se presse autour de vous, il est un homme qui vous aime, pourquoi sa vue vous irriterait-elle ? son silence et ses tourments
seraient-ils une offense? ( La reine fait encore quelques pas pour sortir.) Oh! UOU, UOU, CCla U'CSt paS pOS-
sible ! et peut-être émue d'un attachement si pur et si vrai , vous direz : Pauvre homme ! il m'aime tant I et vous me souffrirez...
LA REINE
Monsieur!... (a part.) Qne lui répondre? le malheureux me fait de la peine; et cependant, souffrir de pareilles choses est impossible. Allons, allons, qu'il s'éloigne, du moins... (Haut.) Monsieur, Je vous prie... (a part. ) La, ne le voiUi*t-ll
pas immobile devant nM>il (Hant.) Monsieur, retirez-vous, la reine ne saura rien de tout ce qui s'est passé. Allez , allez ; mais surtout plus d'éclat* plus de querelles, ce serait encore une manière de me calomnier... Eh bien ! ne m'entendez-vous pas?
SALVOISY.
Si , Madame , vous venez de me répondre sans colère , avec bonté; je vous reconnais; oui , oui* vous voilà bien , telle que je vous ai vue la première fois. Un mot , un mot encore , de cette voix que peut-être je n'entendrai plus, qu'avant de mourir vous ayez eu pitié de moi ; et quel que soit le châtiment qui m'est réservé , (se jeunt à ses pieds) que je puisse au moins toucher cette main qui me pardonne.
LA REINE , arec dignité et dégageant sa main qoo Salvoisj vient de saisir.
Malheureux ! je vous ordonne de sortir.
( En ce moment, le duc de Lausun , M. de Vassan et quelques personnes de la cour paraissent au fond, )