‹ Œuvres complètes de M. Eugène ScribeChapitre 732 sur 756 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ABIGAIL, tenant un Uvre, LA REINE, tenant à la main un ouvrage de tapiaserie, entrent par la porte à droite. — Abigall te tient debout près de la reine , qui va 8*asseoir à droite du spectateur , près du guéndon.

abigaIl.

Je ne puis rcvemr de mon bonheur, et quoique depuis deux jours je ne quitte plus votre majesté, je ne puis crofre encore qu'il me soit permis» î

moi, la pauvre Abigall. de vous consacrer m^ vie.

LA BEIIfE.

Ahl ce n*est pas sans peine!. .. Tu as dû penser, lorsque je t'ai si froidement accueillie, que tout était perdu. Mais , vois-tu bien, ma fille , od ne me connaît pas... JTai Tair de céder... je cède même pendant quelque temps; mais je ne penfe pas de vue mes projets, et, à la première occasion qui se présente de montrer du caractère.... C'est ce qui est arrivé !

abigaïl.

Vous avez parlé à la duchesse en reine 1

LA BEINB. naivement.

Non, je ne lui ai rien dit; mais dUe a bien va à ma froideur que je n'étais pas satisfaite... et d'elle-même, quelques heures après, elle est venue , d'un air embarrassé , m*avouer , qn^afsrès tout, et quels que fussent les obstacles qni s'opposaient à ta nomination , elle devait faire céder les convenances à ma volonté... et , ex^M^ès pour la punir... j'ai encore hésité quelques instants... et puis j'ai dit que décidément., je voulais!

ABI6AÎL.

Que de bontés ! (Montrant le livre <{a*eUe fiant 1 la

main.) VotTC majCSté VCUt-ellC ?. .. (La reine loi fait

aigne qu^elle est prête à Tentendre. —~ Abigall va cliercb«r

un tabouret, se place prêt de la reine, ouvre le livre et lit.)

Histoire du parlement 1...

LA BEINE , avec on gaite d'ennui et poia&t la main aor le livre.

Sais-tu que j'avais bien raison de te désirer... car , depuis que tu es avec moi , ma vie n*est plus la même! Je ne m'ennuie plus, je pense tout haut., je suis libre... je ne suis plus reine...

ABIGAÏL , toujours le livre à la main.

Les remes s'ennuient donc?

LA BBIMB , loi prenant des mains le livre qn^eUe jette tac le guéridon qui est près d'elle.

A périr !... Moi surtout.. S'occuper toute la journée de choses qui ne disent rien au cœur, ni à l'imagination. N'avoir afi^e qu'à des gens si positils, si égoïstes, si arides. Avec eux j'écoute... avec toi je cause: tu as des idées si jeunes et sî riantes;

ABIGAÏL

Pas toujours !••. je suis si triste parfois!

LA BEINE.

Ah ! il y a une tristesse qui ne medéplalt pas... comme )iier , par exemple, quand nous pariions de mon pauvre frère qu'ils ont exilé... et que je ne puis revoir ni embrasser, moi, la reine... que par un bill du parlement que je n'obtiendrai peutêtre pas!

ABIGAlU

Ahl c*est afiï^ux.

LE VERRE D EAU

LÀ BEINE«

I^'est-r^ pas?... Et, pendant qne je parlais, je t'ai Yue pleurer; et, depuis ce moment-là, toi, qui as su me comprendre , je t'aime comme une compagne, comme une amie.

ABIGAÎL.

Abl qu'ils ont raison de yous appeler la bonne reioeAnne,

LA BEINE.

Oui , je suis bonne. Ils le savent, et ils en abusent... Us me tourmentent, ils m'accablent d'embarras , d'affaires et de demandes ; il leur faut des places; ils en veulent tous! et tous la même... tous la plus belle I

ABIGAÎL.

Eb bien ! donnez-leur des honneurs et du poa> voir... moi , je ne veux que vos chagrins.

LA RBINB , H levant et Jetant aon ouvrage aur le guéridon.

Ah! c'est ma vie entière que tu me demandes, et queje te donnerai. Tu me tiendras lieu de ceux que je regrette, car nous sommes tous exilés... eux en France , et moi sur ce trône.

ABIGAÎL.

Et pourquoi rester isolée et sans famille, vous qui êtes jeune... qui êtes libre?

LA BEINE.

Tais-toi... tais*toi!... C'est ce qu'ilsdisent tous, et, à les en croire, il faudrait se donnera un époux que je n'aurais pas choisi ; n'écouter que la raison d'État, accepter un mariage imposé par le parlement et la nation... Non, non... j'ai préféré ma liberté... j'ai préféré à l'esclavage la solitude et l'abandon,

abiqaIl*

Je comprends... quand oo est princesse , on ne peut donc pas choisir soi-mêoîef*» ni abner personne?

LA BEIIfE»

Non vraiment I

abigaIl.

Gomment !••« en idée, en rêve, il n'est pas permis de penser à quelqu'un?

LA EEINB, aouriant.

Le partement le défend.

abigaIl.

Et vous n'oseriei le braver ? Vous n'auriez pas ce courage,., vous, la reine?

LA REINB.

Qui sait? Je suis peut-être plus brave que tu ne crois!

ABIGAÎL 9 Tivement.

A la bonne heure !

LA BEINE.

Je plaisante!... C'est, comme tu le disais... un rêve ! une idée... un avenir mystérieux , des projets chimériques où rimagination se complaît et

s'arrête! des songes que l'on fait, éveillée, et qu'on ne voudrait peut-être pas réaliser... même quand ce serait possible. En un mot, un roman à moi seule que je compose... et qui ne sera jamais lu.

ABIGAÎL.

Et pourquoi donc pas? une lecture à nous deux... à voix bas8e.A que j'en connaisse seule^ ment le héros.

LA BEINB, aouriant.

Plus tard... je ne dis pas.

ABIGAÎL.

C'est quelque beau seigneur, j'en suis sûre.

LA BEINE.

Peut-être ! Tout ce que je sais, c'est que depuis deux ou trois mois, à peine lui ai-je adressé la parole... et lui , jamais!... C'est tout shnple... à la reine...

ABIGAIL.

C'est vrai... c'est gênant d'être reine ! Mais avec moi vous m'avez promis de ne pas l'être !••• Alors, entre nous, à vos BAoments perdus, nous pourrons parler de rinconnu.*. sans craindre le parlement!

LA BEINE.

Tu as raison !... Ici il n'y a pas de dangers 1 et ce qu'il y a de charmant, Abigaîl, ce que j'aime en toi, c'est que tu n'es pas comme eux tous, qui me parlent toujours d'aflladres d'État !... toi, jamais!...

ABIGAÎL.

Ah! mon Dieu!...

LA BEINE,

Qu'as-tn donc ?

ABIGAÎL.

C'est que justement j'ai une demande à vous adresser, une demande très-bnportante de la part...

LA BEIIÏB.

De qui?..*

ABIGAÎL.

De lord Bolingbroke... Ah ! que c'est mal !..• ses intérêts que j'oubliais!... et qu'il venait de nous confier, à moi... et à M. Masham,**

LA BEINB, arec émotion*

Masham!.**

ABIGAÎL*

L'i^der qui est aujourd'hui de service au palais. — Imaginez-vous, Madame, qu'autrefois Bolingbroke avait rencontré, dans son voyage en France, un digne gentilhomme... un and... qui lui avait rendu les plus grands services , et il vou« drait, à son tour, obtenir pour cet amL.*

LA BEINB*

Une place ?Mf an titre?..*

GoogJe

ABIGAÎL.

Non... nne andience de votre majesté, ou da moins une invitation pom* ce soir au cerde de la cour.

LA BEINB.

C^est la duchesse qui , en qualité de surintendante, est chargée des invitations. Je vais donner

son nom. (Passant près de la table à gauche et a^aaseyant pour écrire.) QueleSt-il?

ABIGAÎL.

Le marquis de Torcy.

LA BEINB, mement.

Tais-toL

Et pourquoi donc?

LA BEINE , toujours assise.

Un seigneur que j'estime , que jlionore !... mais un envoyé de Louis XIV, et si Ton savait même que tu as parlé pour lui...

ABIGAÎL.

Ëhbien?

LA BEINB.

Eh bien ! ... il n'en faudrait pas davantage pour exciter des soupçons, des jalousies, des exigences... c'est Tamitié la plus fatigante !.,. et si je voyais le marquis...

ABIGAÎL.

Mais lord Bolingbroke y compte... il y attache nne importance... il prétend que tout est perdu, si vous refusez de le recevoir 1

LA BfiINB.

En vérité !

ABIGAÎL.

Et vous, qui êtes la maitrcsse,qui êtes lareine... vous le voudrez, n'est-ce pas?

LA BEINE, avec embarras.

Certainement., je le voudrais...

ABIGAÎL, mement*

Vous promettez?

Mais c'est que. .. silence 1

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