SCÈNE IV
EDMOND, DENNEVILLE, GAROUNE, sortant
de ton appartement.
GABOLINB, & la cantonade.
Eh bien ! Mademoiselle , cherchez-le , il ne peut pas être perdu. Je l'avais hier soir dans ma chambre à coucher, et je n'en suis pas encore sortie.
DEIVNEVILLE.
Eh bien ! mon Dieu , qu'est-ce donc I
CAROLINE
Ahl c'est vous, mon ami! <H>«cefantSdAondt
<iii*eUeMia« froidement.) MoDsieor le comte deSaiut- Elme.
DENNEVILLE.
Qae TOUS est-il donc arrivé ?
CAROLINE
Rien, rien, je tous jure : une maladresse de ma femme de chambre.
DENNEYILLB.
Mais encore?
GABOLINE.
Un mouchoir qu'hier soir en rentrant j'avais placé sur un meuble , et qui , ce matin , ne se retrouve plus.
DENNEVILLE.
( Edmond pane à la gauche de Caroline. )
C'était donc bien précieux?
CAROLINE
Nullement , un mouchoir brodé, garni en valenciennes. Mais cela m'inquiète, cela me fâche; je n'aime pas que les choses se perdent
DENNEVILLE.
Voilà de Tordre, voilà une vraie femme de
CAROLINE
Oui; faites-moi des compliments. Hier sou*, j'étais fâchée contre vous; j'étais d'un dépit, d'une humeur? Je ne sais pas ce que j'aurais fait.
DENNEVILLE , riant.
Vrahnent?
CAROLINE
Heureusement que votre attention de ce matin m'a désarmée.
DENNEVILLE , étonné.
Mon attention!
CAROLINE
Oui , cette corbeille de fleurs que j'ai trouvée à mon réveil.
DENNEVILLE , de même.
Une corbeille!
CAROLINE
Ne vous en défendez pas , vous vous êtes rappelé que c'était demain mon jour de naissance.
DENNEVILLE, à part.
Ah ! mon Dieu !
CAROLINE
Et je vous remercie d'y avoir pensé. Ce souvenir eiTace tout; et c'est moi qui suis seule coupable.
DENNEVILLE.
Certainement , chère amie , je pense toujours à vous; et aujourd'hui surtout, c'était bien mon intention d'y penser tantôt, dans la journée ; mais ce n'est pas moi qui ce matin...
CAROLINE
Qui donc vous a prévenu?
EDMOND, tHndinant.
C'est moi, Madame, qui me suis permis cette surprise.
Air : Yauderille du Piège.
PouvaiH® mieux qu'avec ces fleun Féier votre jour de naissance?
Fraîches écloses, leurs couleurs Semblent du moins de circonstance.
Le même jour tous vit naître.
DENNEVILLE, aonriant.
Charmant.
EDMOND
Du même éclat votre jeunesse brille ; Et j'ai voulu qu'en vous éveillant Vous pussiez vous croire en famille.
DENNEVILLE.
Ah! le joli petit madrigal! Ma foi, de mon temps , j'en ai entendu au Vaudeville qui ne valaient pas celui-là; c'est très-bien, (a CaroUoe.) Mais cela ne m'étonne pas. Edmond est la galanterie même : il est rempli de petits soins , de prévenances ; il faut être né comme cela : moi , je ne pourrais pas.
CAROLINE
Autt*efois, cependant..
DENNEVILLE.
n est certain que , quand je vous faisais la cour... mais entre mari et femme ce n'est plus cela ; c'est mieux encore , n'est-il pas vrai ? Voyons, chère amie , qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? avez-vous quelque idée?
CAROLINE
J'attends les vôtres ; et si vous avez des projets...
DENNEVILLE.
Aucun. (Faisant un signe à Edmond.) Voici le moment.
La journée est superbe , et si ce matin nous allions tous les trois au bois de Boulogne ?
DENNEVILLE.
C'est une bonne idée; cela délasse des travaux du matin; qu'en pensez-vous?
CAROLINE
J'aimerais autant rester à Paris.
DENNEVILLE.
Pourquoi donc? Nous reviendrons dîner, vous irez ce soir au bal.
CAROLINE
Comment ? est-ce que vous ne m'accompagnerez pas?
DENNEVILLE.
Je le voudrais , ma chère amie ; mais aux termes où j'en suis avec votre tante , cela paraîtrait fort singulier ; et puis j*ai ce soir un rendez-vous d'affaire ; tu sais , Edmond, cette affaire dont je t*ai parlé.
EDMOND , gravement.
Oni« Madame, une affaire conaaerdak qu'il
LA StCONDE ANNÉE.
ne font pas négliger , à cause de la concurrence.
CAROLINE
Gomme yousYondrez, tous êtes le maître.
BENNEYILLE.
Cela TOUS fâche?
CAROLINE
Nullement, j'y suis habituée^ Autrefois j'étais assez bonne pour m'en affliger, et quand monsieur refusait de m'accompagner, je restais seule ici à pleurer.
DENNEYILLS.
Quel enfantillage !
CAROLINE
C'est ce que je me suis dit. J'ai eu un peu de peine à prendre mon parti ; mais on prétend que les larmes et les chagrins enlaidissent Je le croirais assez : c'est si aflreux d'avoir les yeux rouges !
AiR : J'en guette un petit de mon dge. De mon miroir les conseils salutaires Forent par moi trop longtemps méconnus ; Je les écoute, et changeant de manières, Je me résigne, et je ne pleure plus!... Pour être heureux, tout doit en mariage Se partager... et quand monsieur gaiement Va s'amuser, hélas! J'en fais autant!
Afin de taire bon ménage.
EDMOND
Le sourire vous va si bien; et si tous saviez comme la gaieté vous embellit, combien vous êtes séduisante dans un bal I
DENNETILLE.
C'est ce que tout le monde dit
CAROLINE
Il parait que monsieur ne voit pas par lui-même.
EDMOND
Heureusement que d'antres ont des yeux pour lui. Et moi qui n'ai point d'affaires commerciales, moi qui compte bien aller à ce bal , si j'osais réclamer la première contredanse...
CAROLINE , montrant Denneville.
Si monsieur le permet.
DENNEVILLE.
Certainement, je l'autorise même à danser hi galope.
CAROLINE
C'est bien heuremu J'en entends parler de tous letcôtést et je ne l'ai pas encore daiùée de l'hiver*
EDMOND
n serait poflsiMe!
CAROLINE
Oui* vraiment Les bals finissent parla; et neos nous en allons toujours à onze heures; ■MDsieur a envie de dormir.
DENNETILLE.
G*e8t naturel; moi je n*aime pasb danse, surtout ceOe^à.
Ah ! n'en dis pas de mal ; c^est bien autrement amusant que vos insipides pastourelles ^ vos éternels étés. La galope, une danse si vive , si animée ! une danse vraiment nationale.
DENNEVILLE.
Oui, je conçois, ces passes continuelles, ces dames que l'on prend, que l'on quitte , c'est amusant pour vous autres jeunes gens ; mais pour les gens respectables qui ne dansent plus, pour les mamans et les maris , c'est différent. ( a Caroline.) Aussi je n'autorise qu'avec lui.
CAROLINE
Et pourquoi pas avec d'autres?
DENNEVILLE.
Pourquoi? parce que cela ne peut se danser qu'entre amis intimes , et qu'il faut être sûr des
personnes. (U ▼« s'aawoir pr^ de la table. ) EDMOND i vivement.
U a raison , il faut être sAr de son danseur. Y at-il rien de plus déplorable qu'dn cavalier mhabile qui brouille toutes les figures , et qui fait manquer reflet générât
CAROLINE
S'n en est ainsi , Monsieur, c'est moi qui craindrais de ne pas être digne de vous ; car je ne suis encore qu'une écollère.
EDMOND
Pour les dames, rien de plus facile; il n'y a qu'à se laisser conduire ; et je suis certain qu'avec une seule leçon...
Vous êtes trop bon.
EDMOND
Du tout : c'est l'usage. Quand on doit danser le
soir, on répète le matin» ( a DennevlUe, qui est Mdi auprès de U table. ) N'CSt-U paS Vral ? DENNEVILLE.
Certainement; et dès qu'Edmond veut bien prendre cette peine-là, que diable ! chère amie , profites-en : car il n'a pas de temps à perdre.
CAROLINE
Quoi? vous voulez!...
EDMOND , vivement.
Eh ! oui, sans doute. Je suppose d'abord que vous savez les premiers éléments?
CAROLINE
Moi, je ne sais rien.
EDMOND , au fond à gaucbe , avec Caroline.
C'est charmant Vous tenez toujours en avant le pied opposé à celui du danseur, et, dès qu'il change, vous changez aussi.
CAROLINE
Vous croyez?
EDMOND
C'est de rigueur.
OEUVRES œMPLËTES DE SCRIBE.
DBNNEYILLB » à It ubl«, et tenant on jonnial.
Eh! oui , puisqull le dit
CABOLINE.
Je me le rappellerai , Monsieur.
EDMOND
Maintenant la taille plus inclinée, pins cambrée, et ne craignez rien. Cest à votre cavalier à voos aider , à vous soutenir ; c*est son devoir. ( A d«mi-ToU. ) £ t il est si doux !
CABOLINE.
Monsieur...
EDMOND, loi préientantU main.
Votre main dans la mienne.
CABOLINE.
Je verrai bien sans cela.
EDMOND
C'est impossible.
DENNBVILLB , toajonn i la table, et aant tourner U tète.
Fais donc ce qu'on te dit !
EDMOND , commençant à danier.
Tra, la, la, la , la. Id nous changeons de main.
Trà , la , la , la , la. ( Arrivant joMpi^à la chaiae de Den.
neruie.) Prends donc garde , tu nous gênes.
DENNEVILLE , reculant «a chaue.
n fallait donc le dire!
EDMOND, t*arrètant.
Et puis ça essouffle de chanter en dansant.
DENNEVILLE.
N'est-ce que cela? je ferai l'orchestre ; que je serve au moins à quelque chose, (il prend an noion
qui est dans une boite lur une chaiae, et joue, pendant qu*Edmond et Caroline dament quelques mcaurea de la galope.)
EDMOND , à Caroline , tout en danaant.
Très-bien, Madame, à merveille; des dispositions admirables.
CABOLINE , danaant toujoun.
Vous trouvez?
DENNEVILLE, jouant toujoun.
Je suis de son avis ; c'est très-gracieux.
CABOLINE , danaant toujoun.
Au fait, c'est très-amusant
EDMOND
M'est-U pas vrai? (a Denneriiie. ) Va toujours, mon ami , ne te fatigue pas.
DENNEVILLE , I part.
Air de la Galope»
Dieux! mon rendez-roos !
L'beares'aTance, Et par prudence.
D'un moment si doux Ëcartons les regards jaloux.
EDMOND, «'arrêtant.
Pourquoi l'arrêter?
DENNEVILLE, loi faisant signe.
11 faut nous apprêter, Je pense.
Puisqu'au bois Tous trois On nous attend.
BDMOND , le regardant.
Ab! je conçois.
( A Caroline. ) II a raison , Laissons là la leçon ; Notre toilette à faire; Mais à ce soir :
J'ai l'espoir De vous voir Surpasser mon savoir.*
kusemblr.
CABOLINE.
A ce soir donc Ma seconde leçon ; J'y prends goût, et j'espère
Que dés ce soir Je puis peut-être avoir Sa grAce et son savoir.
Il a raison , Je m'éloigne : adieu donc.
Ma gentille écoliére ; Mais à ce soir :
J'ai l'espoir De vous voir Surpasser mon savoir.
DENNEVILLE.
A ce soir donc La seconde leçon.
Ta gentille éooliére.
J'en ai l'espoir, Pourra bien , dés ce soir, Surpasser ton savoir.
( Edmond tort par la porte do fond ; Caroline rentre da: son appartement*)