Voy€z la note page i8, tome III des œuvres anciennes
Philips % abandonnant son chalumeau rustique,
Tous les jours contre Pope élevant leurs clameurs,
Tentèrent de flétrir ses talens et ses mœurs.
Assailli, délaissé, mais fidèle à sa gloire,
Pope aux sifflets vengeurs dévoua leur mémoire,
A leur haine insolente opposa leurs écrits.
Et de Stupidité chanta les favoris.
Peu satisfait de vaincre une horde vulgaire.
Aux Midas en crédit il déclara la guerre.
Montagu de Sapho reconnut le portrait;
Sporus-Harvei rougit d'être peint trait pour trait;
Même dans les boudoirs il devint ridicule :
Faible nain, succombant sous les flèches d'Hercule.
Si Pope se vengea des Bavius puissans,
Au sage Bolingbrocke il offrit son encens;
Et, peu fait pour les cours, fidèle avec audace,
Ami de sa faveur, il aima sa disgrâce.
Yoit-il que, tourmenté par d'envieux accès,
Addison d'un ami redoute les succès?
Ému contre Addison d'un courroux légitime,
11 lance un trait malin qu'émousse encor l'estime.
Jusque dans ses écarts, il s'arrête partout
Où finit la décence, oii s'arrête le goût:
Grand mystère de l'art qui fait tout l'art lui-même;
I. Philips (Ambroise) , poète anglais, connu par un grand noni])re de pastorales et par quelques tragédies reste'es au théâtre.
(Note de l'Éditeur.)
Des talons consommés secret rare et suprême. Qu'avant lui Rochester ' n'avait pas su trouver, Que Churchill * après lui n'a pas su conserver.
Sous l'empire indolent de la folle Régence,
Voltaire, en l'âge heureux oii se mûrit l'enfance,
Vit les ris succéder à ces sombres ennuis
Dont la pompe attristait le déclin de Louis.
Du Maine applaudissait aux chants de Saint- Aulaire,
Quand du riant vieillard la voix jeune et légère
Egayait au printems les bocages de Sceaux.
Dans les jardins du Temple, assis sous des berceaux,
Et Vendôme et son frère, oubliant la victoire,
Déposaient leur grandeur, et délassaient leur gloire.
Loin des cours, loin des camps, ils trouvaient des amis;
Tartufe à leurs festins n'était jamais admis;
Mais Chaulieu, dans l'accès d'une élégante ivresse,
Y soupirait ses vers, enfans de la paresse.
Il couronnait de fleurs sa dernière saison;
Il prêchait le plaisir, et chantait la raison.
Voltaire, de Chaulieu suivant le doux exemple,
Apprit à ses cotés, dans l'école du Temple,
I. Auteur de quelques satires et de plusieurs poésies fugitives , la plupart obscènes, mais où l'on trouve des pense'es hardies, et des traits sublimes. {Note de l'Éditeur.)
a. Poète anglais, auteur de la Rosciade, et de quelques poésies satiriques. {Note de l'Éditeur.)
Cet art si peu cotinii d'orner la vérité,
D'être sage en riant, d'instruire avec gaîté.
Il y puisa surtout l'horreur des fanatiques,
La haine et le mépris des préjugés gothiques,
Domaine des tyrans qui régnent sur les sots:
L^ besoin de tromper rend les tyrans dévots.
A Vénus-Uranie il offrit ses hommages:
Elle a de son poète inspiré les ouvrages.
Il eut tous les talens, ces premiers dons des cieux:
S'il veut de Torquato, rival audacieux,
Emboucher la trompette, et chanter nos ancêtres,
Ou, plus brillant, plus riche, et seul entre les maîtres.
Égaler l'Arioste en ses divins tableaux;
Si Clio lui remet ses austères pinceaux;
Ou si, durant un siècle enrichissant la scène.
Il ceint de vingt lauriers le front de Melpomène,
D'un pas toujours égal en sa route affermi.
Il sait, du fanatisme implacable ennemi.
Affaiblir un pouvoir qu'il eût voulu détruire,
Charmer le genre humain, le venger, et l'instruire.
Pour la philosophie armant jusques aux rois,
De la Satire altière il étendit les droits:
Elle a pris de Minerve et l'égide et la lance.
En vain, pour condamner le grand homme au silence ^
La Sottise en fureur écrit des mandemens,
Soulève les prélats, émeut les parlemens,
Déchaîne ce troupeau de pédans sacrilèges
Oui, dans quelque paroisse, ou du fond des collèges,
De Dieu, par bonté d'âme, intrépides soutiens, Vendent à bon marcbé des libelles chrétiens; Le pétulant sarcasme et la fine ironie. Les bons mots, les bons vers, coulent de son génie. C'est un vin généreux, qui, dans l'air élancé, Loin du liège importun dont il était pressé. Fait jaillir a longs flots la mousse et l'ambroisie, Et l'oubli des chagrins dont notre âme est saisie. Quelquefois la vengeance égara ses pinceaux : Lorsque de traits hideux il peint les deux Rousseaux, De la satire injuste on méconnaît l'empire; Le rire à peine éclos sur les lèvres expire; Le bon mot le plus gai se lit avec douleur. Sacrés par le talent, plus saiuts par le malheur. Que de titres unis pour désarmer sa haine! Mais, tant que sur les bords embellis par la Seine Des charmes du langage on sentira le prix; Tant que d'un art divin les deux mondes épris. Offrant un libre hommage aux muses de la France, De nos chantres fameux chériront l'élégance, L'avenir sifflera Nonotte, Sabatier, Desfontaines, Fréron, Clément, Trublet, Berthier, Et tout ce noir essaim d'immortelles victimes Que le malin Voltaire enchaînait dans ses rimes. Il fut persécuté, même au fond du tombeau; Mais qui peut du génie éteindre le flambeau? Son nom, qui rendait seul la raison triomphante, Son nom, cher aux Français, restera l'épouvante
De tous les imposteurs et de tous les tyrans. SHl caressa les rois, s'il ménagea les grands, Flatteur pour obtenir le droit d'être sincère, Il paya malgré lui ce tribut nécessaire; Mais de loin, sous ses coups, les rois ont succombé; Il ébranla l'autel, et le trône est tombé.
Plus fort qu'ingénieux, moins plaisant que caustique,
Gilbert, de Juvénal émule fanatique.
Du plus sot Mahomet Séide infortuné.
Expira jeune encor et trop tôt moissonné.
Canonisé par lui jusque dans la satire,
Beaumont fit rire un peu: tout nouveau saint fait rire;
Mais Gilbert, consumé d'un délire fatal,
Protégé par Beaumont, mourut à l'hôpital.
Sa muse audacieuse, aux luttes aguerrie.
Semble être d'Apollon la prêtresse en furie.
Terrible, et s'agitant sur le trépied sacré,
Aux approches du dieu par ses cris imploré.
Trop heureux, si, toujours à la raison docile.
Laissant à la colère un accès moins facile.
Et des siècles futurs prévenant les arrêts,
Il n'eût d'un fiel dévot empoisonné ses traits!
Mais souvent dans ses vers, pleins d'un affreux courage?
L'outrage est un éloge, et l'éloge un outrage.
Après avoir vanté Baculard et Fréron ,
Il crut de d'Alembert étouffer le renom ;
Il voulut renverser de sa main trop hardie
Le portique imposant de l'Encyclopédie; Du ton de Bossuet Descartes célébré, L'Éloge d'Antonin par lui-même inspiré, Du chantre des Saisons l'élégante harmonie, Et les pleurs ëloquens que \erse Mêlante: Rien n'a pu de Gilbert désarmer les dégoûts. De Voltaire lui-même osant être jaloux, Jeune homme , il attaqua sa gloire octogénaire : Qui vanta Baculard dut décrier Voltaire. Il prétendit flétrir d'un souffle criminel Les palmes qui couvraient le vieillard solennel; Mais OEdipe et Brutus, mais Tancrède et Zaïre, Mérope, Mahomet, Sémirainis, Alzire^ Accablèrent bientôt de leur poids glorieux Le titan révolté luttant contre les dieux.
Le Parnasse français voyait ternir son lustre; Mais, dans nos derniers tems, déclin d'un âge illustre, La satire eut encor quelques adorateurs, Des demi-dieux du Pinde heureux imitateurs. Aux ris immodérés des doctes immortelles Elle exposa Fréron rampant avec des ailes ' ,
I , Stupidité , qui fait tout de travers , Avait placé les ailes à l'envers ; Si que Fréron , loin de fendre les airs , Était porté , par un essor étrange, Non vers le ciel, mais toujours vers la fange.
Voyez la Dunciade de Palissot, chant IX. [Note de V Editeur. )
Et sur le sombre bord, peu fertile en bons mots, On la vit applaudir à F ombre de Duclos^. Elle n'inspira point un maladroit faussaire, De tous les vrais talens imbécile adversaire, Clément, qui redoutait l'opprobre de son nom. Et signait Despréaux en imitant Gacon; Ni Robe l'impudique^, effroi de la décence; Ni l'aîné Rivarol, jaloux par impuissance, Qui, faute de penser, parodiste bouffon, En quolibets de Gille insultait à Buffon ^. Vains efforts d'une muse inepte et léthargique! Les talens sont armés d'un bouclier magique; Et par son triple airain tous les traits repoussés Vont blesser l'imprudent qui les avait lancés.
Mais d'antiques travers quel immense héritage ! Quel siècle au ridicule a prêté davantage? Pope va-t-il encor, échappé du tombeau, Aux sots mal déguisés présenter le flambeau? Restaurateur du goût, qui peut rendre au Parnasse
1. Allusion à la satire ingénieuse de La Harpe, intitulée: V Ombre de Duclos ; clans laquelle figurent Linguet, Querlon, Clément, l'abbé Aubert, Dorât et Mercier. (JSote de l' Éditeur.)
2. On sait que M. Robe s'est occupé long-tems d'un poème un peu cynique sur le même sujet que la Syphilis de Fracastor. [Note de l'Éditeur.)
3. Voyez la note de Chénier relative au Petit nlmanach des grands hommes, tom. III, œuvres anciennes, page I23, satire du Public et l'Anonyme. {Note de l'Éditeur.)
L'enjoûineiit de Boileau, l'urbanité d'Horace? Ou, de Perse imitant l'utile obscurité, Faire au milieu du Louvre entrer la vérité? Les tems sont différens; les sottises pareilles. Midas, bon roi Midas, qui n'a pas tes oreilles? Voyez dans ce lycée un bataillon d'auteurs. L'un de l'autre envieux, l'un de l'autre flatteurs : Devant Léontium Sapho lit ses ouvrages; Là, de vieux écoliers se vendent leurs suffrages. Ces nains, rétrécissant la scène des Français, Ont un grand amour-propre et de petits succès; Ils chantent le triomphe, et manquent la victoire; Recherchent la louange, et négligent la gloire; Molières d'un boudoir, Sophocles d'un salon, Parlent à cinquante ans de leur jeune Apollon; Et, lassant le public d'une longue espérance, Dans les journaux qu'ils font sont l'honneur de la France. T^aissons-leur ces plaisirs. De plus sombres tableaux Pourraient de Juvénal exercer les pinceaux : Il n'est plus de patrie, et la France fut libre; Des droits et du pouvoir l'imposant équilibre Par le poids d'un seul homme est désormais rompu. Le fer a tout conquis; l'or a tout corrompu; Aux esclaves de cour la tribune est livrée; La flatterie impure, arborant la livrée. Siège dans le conseil, élit les sénateurs. Fait les tribuns du peuple et les législateurs; Et, quand des citoyens l'élite gémissante
3oo ESSAI
Célèbre dans le deuil la République absente, De scandaleuses voix, que hait la liberté. Aux jeux républicains chantent la royauté ^ Voltaire est au cercueil, et les Welches renaissent; Du fanatisme ardent les cent têtes se dressent; A régner par le glaive il n'a pas renoncé; Et le nom d'hérétique est déjà prononcé. On nous promet bientôt d'aimables dragonnades. Un bel auto-da-fé, de charmantes croisades. Dans le fond d'un boudoir, en chapelle érigé. C'est en enfant Jésus que l'Amour est changé. Cidalise, infidèle à la philosophie, Dévote pour deux jours, coquette pour la vie. Convertit les amans qu'elle eût damnés jadis; Satan s'est fait ermite, et rentre au paradis; Les nouveaux partisans des gothiques usages. Pour le dieu des cagots quittant le dieu des sages. Sur des tréteaux sacrés prêchent le genre humain ; Et je vois l'athéisme un rosaire à la main.
Malheur au bon esprit dont la pensée altière D'un cœur indépendant s'élance tout entière; Qui respire un air libre, et jamais n'applaudit Au despotisme en vogue, à l'erreur en crédit! Mais heureux le grimaud qui de la servitude
I. Ces vers paraissent avoir été composés à l'époque où Tauteur fut exclu du tribunal.
SUR LA SATIRE. 3oi
Contracta, jeune encor, la. docile habitude! Écrit-il sur les lois? c'est plus que Montesquieu; Fait-il des vers galans? c'est Gresset ou Chaulieu; Fût-il un vrai Cotin, d'éloges on l'assomme; Et Diiponceau lui-même au Mans est un grand homme. Pour moi, dès mon enfance aimant la vérité, Et libre avant les jours de notre liberté, Vengeur du nom français , depuis que sur la scène J'ai traîné Charles neuf, Médicis et Lorraine, Des partis en fureur j'ai soulevé les cris; Vingt presses, gémissant sous des milliers d'écrits. Par l'imposture même ont fatigué Morpliée: Leur masse injurieuse est mon plus beau trophée. Oh! qu'aisément comblé d'éphémères honneurs De tous nos grands braillards j'aurais fait des proneurs. Si, désertant la France et flattant l'Angleterre, Ma muse eût mendié l'or qui nous fait la guerre , De la cause publique affiché l'abandon , Acheté par la honte un scandaleux pardon. Et, quittant les drapeaux de la raison proscrite, Etalé sans pudeur un cilice hypocrite ! Mais, ferme dans ma route, et vrai dans mes discours , Tel je fus, tel je suis, tel je serai toujours. Gorgé de honte et d'or, un impudent Maurice, Du pouvoir quel qu'il soit adorant le caprice. De tout parti vaincu mercenaire apostat, Peut vendre ses amis comme il vendit l'Etat. Lorsque la trahison marche sans retenue.
3o2 ESSAI SUR LA SATIRE.
Lorsque la République est partout méconnue,
Dédaignant de flatter ses ennemis puissans,
A son autel désert j'apporte mon encens.
De son auguste nom sanctifiant mes rimes,
Des idoles du jour bravant les heureux crimes,
Je n'abdiquerai point dans des chants imposteurs
L'honneur d'être compté parmi ses fondateurs:
J'ai vécu , je mourrai fidèle à sa bannière.
Que Baour ou Villiers, Colnet ou Souriguière,
Bâtards dégénérés dont rougit l'Arétin,
De Franco ^ , s'il se peut , évitent le destin !
Je réclame leur haine, et non pas leurs suffrages ;
Je leur demande encor d'honorables outrages.
Contre moi réunis, qu'ils me lancent d'en-bas
Des traits empoisonnés , qui ne m'atteindront pas ;
Plus puissant que la loi qui gémit en silence,
Un trait lancé d'en-haut punit leur insolence ;
Et de leur nom flétri l'ineffaçable affront
Est comme un fer brûlant imprimé sur leur front.
I. Franco (Nicolo), poète satirique, naquit à Béne'vent en î5io. Il fut l'ami, et, plus tard, le rival de l'Arétin. Comme l'Arétin, il censura les vivans et les morts ; mais ses tliatribes lui valurent une re'compense fort peu digne d'envie : s'étant permis, dans un voyage qu'il fit à Rome, d'attaquer des seigneurs romains fort accrédités, il fut condamné à mort, en 1 669, par ordre du pape Pie V. {Note de l'Éditeur.)