‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 2)Chapitre 118 sur 175 · CONTE RETOUCHÉ D'APRÈS PASSERAT · texte numérisé non relu

CONTE RETOUCHÉ D'APRÈS PASSERAT

iTJ.ARS est passé; voici le premier jour Du mois chéri par la mère d'Amour.

Dites, oiseaux de diverse peinture, Sentez-vous pas rajeunir la nature?

Qu'attendez-vous ? recommencez vos chants ; Réjouissez les forêts et les champs.

En récompense, ici rêvant à l'omhre.

Je chanterai quelqu'un de votre nombre, Homme autrefois, mais oiseau devenu, Et de Coucou portant le nom connu.

Ce Coucou fut un bourgeois de Corinthe, Fort ombrageux et sujet à la quinte; Puissant d'amis, de biens, d'écus comptans; Mais de l'hiver plus près que du printems. Il épousa bachelette élégante, Belle, en sa fleur, fine, accorte et fringante, Et dont l'aspect si bien sut renflamnier Qu'il l'aima trop, si l'on peut trop aimer. En toute chose il voulait lui complaire ;

Œuvres posthumes. II. ^'-i

Voire il faisait plus qu'il ne pouvait faire ! Il lui jurait mille fois son amour; Jurer n'est rien , si l'effet n'a son tour. En peu de tems la moitié jeune et roide Hors des arçons mit la moitié plus froide. Le pauvre époux, voyant qu'à tel métier Il ne pourrait durer le mois entier, Ayant tiré ses plus grands coups de lance, Eut son recours à sainte remontrance.

De mari donc il devint sermonneur.

Ne prêchant plus que chasteté, qu'honneur, Et répétaut cent fois dans la journée : a Garder il faut la loi de l'hyménée; « Sans son mari femme ne doit sortir : » Discours moraux, bien faits pour convertir. Si toutefois l'enfant de Cythérée Se contentait de parole dorée :

Ce qu'il ne fait. Il est par trop dispos, Volage, ardent, ennemi du repos.

Pour endurer que folâtre jeunesse Languisse à l'ombre, et moisisse en paresse.

La dame un jour se plaignit un peu haut; Dont le mari, tout tremhlant et penaud, D'un certain mal, qu'on nomme jalousie, Sentit brouiller sa triste fantaisie; Et, quand au vif de ce mal il fut poinct Qui met au front cornes qu'où ne voit point,

Il empêcha sa femme de paraître Et clans la rue, et même à sa fenêtre. Soir et matin soigneux de l'épier, A son œil même il n'osait se fier.

Mal est gardé ce que garde la crainte: Le corps était au logis par contrainte; L'esprit dehors, sans relâche tendu Aux doux pensers du plaisir défendu.

C'est la coutume; et tout esprit s'offense Plus aigrement de plus aigre défense.

Ainsi voit-on les villageois trouhlés, Lorsqu'un torrent vient ravager leurs blés, Ligués en vain contre sa course agile, Dresser remparts de fagots et d'argile.

Par tant d'efforts ils ne font qu'irriter Ce fier torrent qu'ils pensaient arrêter : A gros bouillons son onde courroucée S'enfle, s'étend, renverse la chaussée, Eond sur la plaine, et va dans sa fureur Noyer au loin l'espoir du laboureur.

Pour abréger, l'épouse jeune et belle

Trouve un amant, et jeune et beau comme elle:

Elle conclut de quitter son grison.

Et d'échapper à si rude prison.

Jour assigné : Vénus, c'était ta fête!

Tous ses habits dès le soir elle apprête,

Part le matin avec son jeune ami,

Mais sans troubler le bonlioinme endormi. A son réveil, se croyant auprès d'elle, Il se voit seul, saute du lit, appelle Valets, voisins; crie au meurtre, au voleur: La foule accourt ; il conte son malheur. Mais, 6 dépit! la nouvelle entendue:

« Quoi ! ce n'est donc qu'une femme perdue ? » Dit un gausseur, d'un gros rire éclatant: « Adieu, voisin ; qu'il m'en arrive autant! » A l'importune et brusque raillerie, Il sent tourner sa douleur en furie; Il fuit Corinthe; et, privé du bon sens, Par les chemins il demande aux passans: « Savez-vous point où ma femme est allée ? « Ma femme, hélas! ma femme on m'a volée. » Il s'arrachait la barbe et les cheveux. Remplissait l'air de regrets et de vœux, Contait aux vents, au soleil, à la lune. Aux durs rochers, sa piteuse fortune.

Menant ce deuil sept grands jours tout entiers, Il va, revient par routes, par sentiers. Par monts, par vaux, par lande, par bocage, Sans avaler nourriture ou breuvage; Et, n'ayant plus que les os et la peau, Il semble un corps déterré du tombeau.

Le Ciel, qui voit un si cruel martyre. Le Ciel enfin par pitié l'en retire.

Un certain jour, de douleur consumé,

Comme il menait son deuil accoutumé,

La voix lui manque; et, par miracle étrange,

Sa bouche ouverte en lai long bec se change;

Il croit tirer barbe et cheveux chenus:

Barbe et cheveux plumes sont devenus ;

Il tend ses bras; mais ses bras sont des ailes;

Et l'homme oiseau, sous ses formes nouvelles,

A chaque instant devenu plus léger.

Coucou parfait, commence à voltiger.

Bien ébahi de perdre sa figure,

Il va rêvant à sa mésaventure.

S'envole au bois, au bois se tient caché,

N'y trouvant pas ce qu'il a tant cherché.

Et tous les ans, quand le printems renflamme

Nos cœurs d'amour, il cherche encor sa femme,

Parle aux passans, et ne peut dire quOù:

Rien que ce mot ne retint le Coucou

D'humain parler; mais sa peine il allège

Par les douceurs d'un fort beau privilège :

Se souvenant qu'on vint pondre chez lui,

Pour se venger il pond au nid d'autrui.

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