I. Grégoire XII
CHANT PREMIER. jSg
« De Leycle, où mon épouse a fixé son séjour; « De Leycle respectée, au moins jusqu'à ce jour; a De la liberté sainte inviolable asile , « Et qui clans nos revers restait seule immobile. »
Il dit; les vieux guerriers renferment leur douleur.
Maurice et Cbâtillon, tous deux pleins de valeur,
Tous deux en l'âge heureux que l'espérance anime;
Maurice, de Nassau rejeton magnanime;
Cbâtillon, digne fils de l'illustre amiral
Que Paris vit tomber dans un piège royal,
Unis par l'amitié, l'honneur et l'alliance.
Font briller à-la-fois leur noble impatience.
Maurice enfin se lève, et l'exhale en ces mots:
«Mon père, dans l'oubli laissons de vils complots.-
« D'Alençon, désertant le poste de la gloire,
« Purge de son aspect ce libre territoire.
« De l'intérêt public il était peu touché ;
« Et nous n'avons perdu qu'un ennemi caché.
« D'Amsterdam, il est vrai, les nombreux catholiques
« La retiennent encor sous des lois despotiques ;
«Bientôt victorieux, nous pourrons y courir;
« C'est Leyde qu'avant tout il nous faut secourir.
« Farnèse en croit déjà la conquête certaine;
« Mais trois jours de son camp nous séparent à peine.
«Lui-même, retenu sous les remparts d'Anvers,
« Y rêve la victoire, et nous voit dans ses fers;
«Davila, Vitelli, lui préparent sa route;
i4o LA BATAVIADE.
« Marchons : que dans trois jours leur honteuse déroute « Apprenne au Parmesan ce qu'il doit espérer, « Et lui porte Teffroi qu'il nous veut inspirer. »
«L'effroi! dit Chatillon, lorsque Nassau nous guide!
ccll n'est point de périls sous un chef intrépide;
cf Et les remparts de Leyde, aujourd'hui menacés,
« Même sans nos secours, se défendront assez.
c( Van-Doës y commande : il joint a la vaillance
«L'activité, le calme, et la douce éloquence.
« Craignez-vous pour ma sœur? Veuve de Téligni,
ce Epouse de Nassau, fdle de Coligni,
c( Luttant contre le sort dès l'aurore de l'âge,
« Elle saura donner l'exemple du courage.
« Par l'ingrat d'Alençon si nous sommes trahis,
ce Je n'attendais pas moins du sang de Médicis :
(c Médicis de ce prince éleva la jeunesse.
« Il n'avait point appris à garder sa promesse.
((Quêtant de bords en bords un sceptre qui le fuit,
«Il va cherchant la gloire; et la honte le suit.
« Mais lui seul du Brabant a passé la frontière.
«Je réponds des Français; et son armée entière,
« Déjà sous mes drapeaux prompte à se rallier,
« Aspire à des combats pour se justifier. »
Des deux jeunes héros la tranquille assurance Dans les cœurs attiédis réchauffe l'espérance ; Tout s'anime; et bientôt, se levant à-la-fois,
CHANT PREMIER. j4i
Les chefs n'ont qu'un désir, ne forment qu'une voix; Et, ralliés en foule auprès du chef suprême, Veulent partir, combattre, à l'heure, à l'instant même. Ainsi, long-tems privé des caresses du Ciel, Le peuple industrieux qui compose le miel. Respirant la fraîcheur de la plaine odorante, Délaisse en bourdonnant sa ville transparente. Quand le souffle embaumé du printems de retour L'appelle au sein des fleurs dans les champs d'alentour.
Sur le front de Nassau le bonheur se déploie.
«Généreux compagnons! reprend-il avec joie,
« Oui , vous triompherez : la victoire est le prix
« De ces nobles travaux pour un peuple entrepris.
«Elle vous appartient. Mais c'est peu d'y prétendre:
«Souvent pour l'obtenir il faut savoir l'attendre;
« Avec un art suprême il faut la préparer,
« N'en jamais être sûr, et toujours l'espérer.
« xA.rmons-nous cependant d'une vigueur nouvelle;
« Demain ramènera l'époque solennelle
« Oii le peuple Batave assemble ses états.
« Au sein de Rotterdam nous porterons nos pas ;
«Les états m'entendront; j'exposerai sans feinte
« Nos efforts, nos besoins, mon espoir et ma crainte;
« Et du pouvoir civil la sainte autorité
« Nous prêtera partout son appui respecté.
« Et toi, qui, détestant les guerrières alarmes,
« Nous as pourtant contraints de recourir aux armes.
i/^i LA BAT/VVIADE.
« Raison! guide sacré; tu gravas dans nos cœurs
« La haine des tyrans, le mépris des erreurs.
« Farnèse en vain grossit ses phalanges serviles;
« Par toi la liberté descendra sur nos villes;
« Et je jure en ton nom de vivre et de mourir
« Pour l'aimer, pour la suivre, et pour la conquérir. »
A la voix de Nassau toutes les voix s'unissent; Tous les bras sont tendus; tous les échos mugissent; Le serment généreux que les chefs ont prêté Au camp de bouche en bouche est déjà répété. Mais, en roulemens sourds, à l'heure accoutumée. Le tambour annonçait le repos de l'armée : Tout se tait; les héros du camp silencieux Parcourent lentement les contours spacieux ; Et chacun d'eux enfin, retiré dans sa tente. Déroule à longs replis en son âme contente Des succès obtenus le brillant souvenir. Et les succès plus grands promis à l'avenir. La nuit du haut des monts descendait sur les plaines ; Bientôt, versant l'oubli des travaux et des peines, Le sommeil bienfaisant couvre de ses pavots Les chefs et les soldats, et la terre, et les flots.
Cependant la Raison, cette auguste déesse A qui, dans leurs beaux jours, les peuples de la Grèce Sous le nom de Minerve élevaient des autels. Recueillit des héros les sermens immortels.
De son flambeau céleste agitant la lumière, Plus pure que les feux du jour qui nous éclaire, Elle court aussitôt, d'un vol précipité. Au sommet du Morat chercher la Liberté. Là reposent, couchés sous des tombes rustiques, Les trois libérateurs des vallons Helvétiques; Une roche, au milieu des monumens sacrés, Renferme du grand Tell les débris révérés. Debout, sur son tombeau, sa flèche triomphante Dans le cœur des tyrans jette encor l'épouvante. Les noms sont effacés, mais non le souvenir; Point de marbre imposteur qui trompe l'avenir: Pour unique ornement, l'ombrage solitaire Des chênes, des sapins, vieux enfans de la terre. Contemporains de Tell, ils ont vu ses combats; Gésier en ce lieu même a reçu le trépas; Le sang autrichien féconda leurs racines; Charles ^ dans ces forêts déposa ses ruines ; Des Bourguignons vaincus les ossemens poudreux Ont blanchi ces vallons fertilisés par eux.
La Liberté sourit à son peuple fidèle;
Son casque est déposé; sa lance est auprès d'elle;
I. Charles le Téméraire fut taillé en pièces dans la vallée de Morat en 1476. C'est dans cette fatale journée qu'il perdit ce beau diamant, vendu alors pour un écu, et depuis acheté si chèrement par le duc de Florence.
i44 LA BATAVIADE.
L'allégresse embellit son front majestueux. Vingt fleuves, de ces monts enfaris tumultueux, Jaillissent à ses pieds des cavernes profondes Oii reste enseveli le dépôt de leurs ondes : La Limât et l'Aar, que le sol étranger Sous l'empire des rois ne voit point se ranger; L'impétueuse Adda, dont les tributs serviles Du riant Milanais vont enrichir les villes; Le Rhin, qui de ses flots, souvent ensanglantés, Des belliqueux Germains baigne au loin les cités, Mais qui, s'affaiblissant dans sa course lointaine, A la mer de Harlem roule une onde incertaine ; Le Duras, étendu sur de jeunes roseaux; Le Rhône, avec fracas précipitant ses eaux. Et qui, fier d'embellir le midi de la France, S'abyme au sein des mers qui bordent la Provence.
Des lacs délicieux, arrosant les vallons;
D'autres lacs, suspendus sur la cime des monts.
Offrent aux yeux charmés, près des fleuves rapides.
Sur des prés toujours verts des eaux toujours limpides.
O pays fortuné! tes sages habitans.
Étrangers à l'orgueil , sont libres et contens :
On ne voit point chez eux le luxe et l'opulence;
Mais la pauvreté fière, et jamais l'indigence;
Le travail enrichi des besoins qu'il n'a pas,
Et de l'or des moissons qui germent sous ses pa§.
Du commerce et des arts ignorant l'industrie.
CHANT PREMIER. i45
Ils ont le premier bien : l'amour de la patrie. Egaux devant la loi, sous son niveau d'airain. Citoyens de l'Etat, membres du souverain, Quand de la Liberté la voix se fait entendre, Sujets pour la servir, soldats pour la défendre, Ces héros villageois offrent un peuple armé Du soc laborieux en glaive transformé.
Elle anime la danse et le chant des bocages, De troupeaux mugissans couvre les pâturages , Creuse avec ses enfans de pénibles sillons. Dirige leurs travaux, conduit leurs bataillons. Au sein de l'assemblée elle écoute et préside; Tous ont donné leur voix : la Liberté décide; Et, calmant des partis les débats orageux, Elle dicte aux pasteurs des lois simples comme eux.
La Raison s'approchant de la fîère Immortelle: « Divinité du Peuple, 6 ma sœur, lui dit-elle, « S'il est vrai qu'à tes lois l'univers est promis , « Peux-tu donc endurer que nos vils ennemis « Régnent par des forfaits sur ton futur empire? « Le Batave t'implore, et le Batave expire! « Abandonneras-tu des peuples généreux « Au sceptre ensanglanté qui pèse encor sur eux? « Ah! que du haut des monts ta lance se déploie; « Arme-toi; viens, descends : j'ai préparé ta voie. « Des superstitions écartant le bandeau, « Les cités du Batave ont suivi mon flambeau;
Œuvres posthames. II. lO
146 LA BATAVIADE.
« Les yeux sont dessillés; et la nuit se dissipe. i( Dans les murs de Madrid, l'ambitieux Philippe, « Grégoire, au sein de Rome et du pied des autels, « Prétendent venger Dieu par le sang des mortels; « De nous bannir du monde ils ont l'espoir impie. « Vain espoir! Il est tems que le crime s'expie : « Viens fouler à tes pieds leur impuissant courroux, « Et punis les tyrans conjurés contre nous. »
« En des jours plus heureux tu m'ouvris la carrière!
Répond en soupirant l'immortelle guerrière.
a Mon pouvoir, chère sœur, est fondé sur ta loi;
« Et toujours ta lumière a marché devant moi.
« Cependant puis-je en croire une douce espérance?
« Les peuples ont souvent tenté leur délivrance;
« Mais leurs vices bientôt, rapides conquérans,
« IjCS ont fait retomber sous le joug des tyrans.
« Les siècles briseront ce joug héréditaire;
« Je sais qu'un jour nos lois gouverneront la terre;
« Mais, sans trop nous flatter d'un avenir lointain,
c( Sur la terre aujourd'hui vois quel est mon destin :
« La Grèce est mon berceau ; vois dans les murs d'Athènes
« Le Derviche en prière où tonnait Démosthènes.
« Un esclave en turban ne commande-t-il pas
« Aux enfans de Lycurgue et d'Epaminondas?
« Du laurier triomphal ma tête enorgueillie
« Dominait sur le monde au sein de l'Italie;
« Un Romain criminel traîna Rome h son char.
« C était peu que, tombant de César en César,
« Des rois, des nations, les arbitres suprêmes,
a Vainqueurs de l'univers, mais vaincus par eux-mêmes,
« Enfin plus avilis, dussent appartenir
« A ces brigands du Nord qu'ils envoyaient punir ;
« Chassant du Panthéon les dieux de ses ancêtres,
« La race de Camille a rampé sous des prêtres;
« Ils veillent sur la tombe où dorment les Brutus ;
« Et, si Rome est encor, les Romains ne sont plus.
« Par les deux Médicis de Florence exilée,
« Par Doria dans Gêne un moment appelée,
« J'ai fui, loin de Venise, un sénat sans pudeur,
« Qui , sur le crime utile , a fondé sa grandeur.
« Peu désirée en France, en Espagne insultée,
« Souvent chez les Anglais je fus persécutée.
« Un nouveau continent sortait du sein des mers;
« En connaissant l'Europe, il a connu les fers.
« Parmi tant de débris, j'ai pour unique asile
« Cet heureux coin du monde où mon règne est tranquille.
a Ne crois point toutefois que je veuille, aujourd'hui,
« Au Batave opprimé refuser mon appui.
c( Je pars ; mais que , du moins , digne de son courage,
« Ce peuple n'aille plus, pour venger son outrage,
<c A des princes voisins prostituer sa foi.
c( Veut-il la liberté? Qu'il soit un peuple roi.
c( Que mes Helvétiens lui servent de modèle.
« Soumis à mes drapeaux, à tes leçons fidèle,
« Il peut déterminer les arrêts du destin;
i48 LA BATAVIADE.
« Et, s'il a des vertus, son triomphe est certain. »
Elle dit, prend sa lance aux combats toujours prête; De son casque de fer orne sa noble tête; Et, désertant ces monts que la nuit a couverts, Les immortelles Sœurs s'élancent dans les airs. De l'horizon paisible elles percent les voiles. Le voyageur croit voir deux errantes étoiles , Traçant dans leur carrière un sillon radieux. Franchir en un moment tout l'espace des cieux.
Déjà se prolongeaient ces campagnes fécondes Où le Rhin nourricier va déployant ses ondes ; Déjà, sous les regards des deux Divinités, Au niveau des sillons s'abaissaient vingt cités : Constance, oîi Sigismond , cruellement docile. Partagea les forfaits qu'ordonnait un concile '^ ; Baie, qui d'Amédée orna les cheveux blancs^ Du lin pontifical, hochet de ses vieux ans; Mayence, où Guttemberg vit, sous ses mains habiles. L'esprit humain fixé par des lettres mobiles;
1. Sigismond participa à l'horrible jugement prononcé par le concile de Constance , et qui condamnait l'infortuné Jean Hus à être brûlé vif, avec ses livres. Il lui avait cependant accordé un sauf-conduit. {Note de V éditeur.)
2. Amédée VIII, surnommé le Pacifique, fut élu pape et couronné de la tiare, à l'âge de soixante ans, par le concile de Bâle.
Aix, où d'un grand pouvoir Charlemagne au cercueil Dans le sein du néant a conservé l'orgueil. Précipitant leur vol, et traversant la Meuse, Les Déesses touchaient à la rive fameuse Où l'opulent Escaut, dans les marchés d'Anvers, Apporte l'industrie et l'or de l'univers. Bientôt rompant sa chaîne, et bientôt reconquise, A Philippe en pleurant cette ville est soumise. Dans une immense plaine, au pied de ses remparts, Des Castillans vainqueurs les bataillons épars Sommeillent sur la foi de leur chef intrépide. Farnèse est avec eux; sa gloire est leur égide; Il veille, et de l'aurore appelant le retour, Prépare dans la nuit les conquêtes du jour. Trop fier de sa valeur, trop entouré d'esclaves, Déjà dans sa pensée il soumet les Bataves; L'orgueilleux ne sait pas quel immortel appui Vient protéger leur cause, et marcher contre lui!
De l'aspect de son camp les Déesses lassées,
Côtoyant la Zélande et ses îles glacées,
Des fleuves et des mers ont franchi les détours.
Enfin de Rotterdam apercevant les tours,
Elles y descendaient, quand déjà la nuit sombre
Dans un autre hémisphère allait porter son ombre.
L'aurore, en les voyant, sourit au haut des cieux;
L horizon par degrés étincelle de feux;
Le jour luit; et jamais ces humides contrées
i5o LA BATAYIADE.
D'aussi pompeux rayons ne furent éclairées.
De leur berceau de fleurs les célestes gémeaux
Ranimaient les cités, égayaient les hameaux;
Partout s'embellissait d'une fraîcheur nouvelle
Du monde épanoui la jeunesse éternelle.
Le riche, abandonnant ses tranquilles foyers;
Les élèves des arts, quittant les ateliers;
Les villageois, en foule échappés aux campagnes;
Les pères, les époux, leurs enfans, leurs compagnes,
Au sein de Rotterdam accourant à -la-fois,
Y venaient contempler les soutiens de leurs droits.
Heureux législateurs, de qui la prévoyance
Jamais des citoyens n'égara l'espérance!
On les voit traverser d'un pas majestueux
Le rivage, où, courbant ses flots respectueux,
La Meuse à Rotterdam apporte son hommage;
La place qui d'Erasme a conservé l'image ;
Et ces quais opulens bordés de longs canaux,
Que du hardi Batave ont creusé les travaux.
Ils atteignaient enfin leur auguste demeure,
Lorsque l'airain sonnant frappait la dixième heure.
Invisibles témoins, les sages Déités Précèdent les États dans ces lieux respectés. On entre sans tumulte, on s'assied en silence. De ce couple immortel tout ressent la présence : Il rend au fond des cœurs ses oracles muets;
CHANT PREMIER. i5i
Il prépare, et bientôt va dicter les décrets. Sous les yeux cependant de la foule charmée S'offrent les généraux, organes de l'armée. Us ne font point briller le glaive des combats Dans la cité paisible où siègent les États ; Sans armes, sans drapeaux, la loi seule y commande. Boizot, le plus vaillant des guerriers de Zélande, Accompagne Maurice; et d'Egmont, auprès d'eux, Du Brabant opprimé les entretient tous deux; D'Egmont, fils d'un héros chéri de la victoire. Et dont l'échafaud même a rehaussé la gloire ! Plus loin sont les Français Bonnivet et Genlis, Et Châtillon, leur guide, et le brave Du Lys. Nassau brille entouré de l'élite guerrière. C'est lui! dit-on; c'est lui! répond la ville entière. Tel, au sein de la plaine étendant ses rameaux, Un érable s'élève au milieu des ormeaux. Les bergers, sous l'abri de son vaste feuillage. Cherchent, durant l'été, le sommeil et l'ombrage; Et, reconnu de loin, son front démesuré Conduit le voyageur en sa route égaré.
Les Etats ont admis la cohorte intrépide. Nassau parle en ces mots : « Vous , que la Raison guide ; « Vous, qui d'un peuple libre exercez le pouvoir, « Vous savez nos dangers; vous êtes notre espoir! « Des cités du Brabant la force est terrassée; « Amsterdam est captive, et Leyde est menacée.
ID2 LA BATAVIADE.
« Vous voyez ces Français que leur prince a quittés; « Au poste des héros les héros sont restés. « Mais de qui servons-nous les volontés suprêmes? ic Sommes-nous à Philippe, à Valois, à nous-mêmes? « Pour qui tant de périls, de combats, de travaux? « Le Batave agrandi veut des destins nouveaux, (( De nouveaux alliés, et non de nouveaux maîtres. c( D'Alençon l'a prouvé : l'intérêt fait les traîtres. « Fixez les droits du Peuple; il ne peut se trahir; « Déclarez nos devoirs; nous saurons obéir. »
Lalain, qui des Frisons gouverne la contrée, Issu dans le Brabant d'une race illustrée, Nouveau soutien du peuple, et vieil ami des cours. Se levait, quand Nassau termina son discours. <c Philippe en ces climats a fait couler des larmes; « Et, las d'un joug honteux, nous avons pris les armes, « Dit-il. Du premier rang des premiers conjurés, « J'ai bravé, comme vous, deux tyrans abhorrés : « Granvelle% déshonneur de la pourpre romaine,
I. Le cardinal de Granvelle était ministre favori de Philippe II. Voici le portrait qu'en fait l'abbé Raynal dans son histoire du Stathoudérat : « Ce cardinal, qu'un génie étendu, l'école de son « père, et le cabinet de Charles-Quint, avaient rendu capable des « plus grandes choses, parut bientôt tout ce qu'il était : ambitieux, « violent et altier. Il aimait à faire une superbe ostentation de sou « crédit, à braver l'envie qu'on portait à sa fortune, à humilier les
CHANT PREMIER. i53
f( Et ce d'Albe inhumain, fier d'inspirer la haine...
« Éteindre les bûchers d'un tribunal sanglant,
a Ecarter de ce peuple un impôt accablant :
« Tels furent nos projets ; Nassau doit les connaître.
« Nés libres sous un roi, nous combattions un maître.
« L'ambition vers nous avait conduit Yalois;
« Il nous quitte : aujourd'hui cette terre est sans lois.
« Elle veut être libre ; elle n'est qu'affranchie.
a Mais fuir le despotisme au sein de l'anarchie!
« Non, Peuple, non, Guerriers; vous ne le voulez pas.
« L'épreuve en est horrible. Après de longs débats,
« Avec le repentir l'expérience arrive,
« Toujours trop achetée, et souvent bien tardive.
a Que prétendez-vous donc? Choisir un autre roi?
(( Quand vous l'aurez choisi , gardera-t-il sa foi ?
« N'osera-t-il jamais asservir nos provinces?
« Quel joug est le plus dur ? celui des nouveaux princes.
«Ah! Philippe, oubliant un injuste courroux,
« Philippe, enorgueilli de sujets tels que vous,
« Eclairé par le temps, et prompt à vous entendre.
« grands qui n'étaient que grands. Il ne dissimula jamais d'injure, « ne pardonna jamais d'offense, n'oublia jamais de bienfait. Il pa- « raissait le ministre de tous les princes par la conna^issance qu'il ■ avait de leurs intrigues ; le membre de tous les e'tats par l'habileté' « avec laquelle il pesait leurs différens intérêts ; le citoyen de tous « les pays par la facilité qu'il avait à parler toutes les langues ; - l'homme de toutes les professions par l'universalité de ses con- « naissances. »
i54 LA BATAVIADE.
« Respecterait des droits que vous savez défendre. « Qui peut les garantir? un glorieux traité. « Ne vous confiez plus au glaive ensanglanté ; «Environnés d'écueils, évitez les naufrages; «Rentrez avec honneur, après quinze ans d'orages, « Dans le foyer paisible où vos heureux enfans « D'olive et de laurier ceindront vos cheveux blancs. »
Il dit; Lumay s'élance; impatient, il crie:
« Philippe encor, Philippe insulte à la patrie !
«Et la foudre en ses mains, déjà prête à partir,
« N'attend pour s'arrêter que notre repentir!
«Rassasié de sang, fatigué de victimes,
« Le tyran voudra bien nous pardonner ses crimes ?
« Ahî les cœurs généreux ne l'accepteront pas,
« Cet insolent pardon, pire que le trépas!
«Que dis-je? En doutez-vous? Le Castillan parjure
« Oublîrait son serment, et non pas son injure.
« Mais, ce qui doit sur-tout nous inspirer l'effroi:
« Le parti catholique a besoin de son roi.
«Et, quand je poursuivais une secte infidèle,
« D'un excès de rigueur on accusait mon zèle!
«Eh bien! que, du Brabant regagnant les cités,
« Elle échange l'honneur contre les dignités ;
« Nous, au-delà des mers fuyons la tyrannie.
« Ainsi le Phocéen, désertant l'Ionie,
« A ses champs paternels préféra ses vertus,
« Et parmi les Gaulois porta ses dieux vaincus.
CHANT PREMIER. i55
« Ici n'espérons point que la fortune change.
« Aux rives de Ceylan , près des bouches du Gange ,
« Elle attend nos débris ; un sol aimé des cieux
« Y récompensera nos soins laborieux.
« Transportons nos vieillards, nos enfans et nos femmes;
ce Que nos champs submergés , que nos cités en flammes
« Du sombre Castillan bravent encor les fers ;
a Qu'un jour le voyageur, en traversant nos mers,
« Dise : « Là s'élevait l'antique Batavie.
« Malheureuse quinze ans, mais jamais asservie;
« Quinze ans à l'oppresseur elle osa résister,
« Ne put exister libre , et cessa d'exister. »
A peine il achevait; l'assemblée en tumulte Au milieu d'un bruit sourd s'agite et se consulte. Du parti catholique adversaire indompté, Lumay, sans la comprendre, aimait la Liberté. On le vit dans les camps signaler sa furie, Et se venger lui-même au nom de la patrie. Cette férocité, qui ternit ses exploits, L'accompagnait encor dans le temple des lois : Un bouillant caractère et trop d'indépendance De ses vœux mal conçus égaraient l'imprudence; Mais les Divinités, présentes dans ces lieux, Bientôt sur Barnevelt^ ont fixé tous les yeux.
I. Jean cVOlden Barnevelt, avocat-général des États de Hollande, et ensuite l'un de ses ministres, acquit l'estime de la Repu-
i56 LA BATAVIADE.
Huit lustres ont mûri sa nerveuse éloquence; Il hait la servitude autant que la licence; Il se lève; et soudain les esprits sont calmés. Il semble qu'en ses traits, d'un feu pur animés, Du peuple et des états tous les destins respirent, Et, planant sur son front, les déesses l'inspirent.
a Lorsqu'un peuple , dit-il , s'éveille et rompt ses fers, a II doit savoir combattre, endurer les revers; ce Quand le danger s'accroît, doubler la résistance; « Subjuguer la fortune à force de constance; « Vers le but souhaité concentrer ses regards ; «Y marcher d'un pas ferme, éviter les écarts; « Et, sans daigner jeter un coup d'œil en arrière, « Se reposer vainqueur au bout de la carrière. « Méritons le triomphe, et conquérons la paix. «Quel traité ferions-nous en demeurant sujets?
blique et des puissances étrangères dans ses négociations et ses ambassades. « C'e'tait un Romain, dit l'abbé Raynal, dans son His- « toire du Stathoudérat ; on lui connaissait la vertu des Fabricius, « des Gâtons; il en montra la fermeté. Il aimait le prince, mais il « aimait encore plus la patrie. » Il crut devoir réprimer l'ambition d'un héros (Maurice) dont il avait autrefois excité les talens; et après avoir servi de père au stathouder, il devint le sauveur de la république. Mais tant de vertu souleva contre Barnevelt la haine et la colère de Maurice. Il fut accusé d'avoir voulu livrer sa patrie à la monarchie espagnole, dont il était le plus redoutable ennemi. Vingt-six commissaires le condamnèrent à la peine capitale; il eut la tête tranchée en 1619. {Note de l'éditeur.)
CHANT PREMIER. iSy
«Philippe, des autels vengeant le privilège, ^ S'il tenait son serment, se croirait sacrilège, a Philippe est né despote : il ne peut concevoir « Qu'une foi despotique et l'absolu pouvoir. « Jusques dans le pardon craignons sa barbarie, «J'y consens; mais faut-il submerger la patrie? «Et, loin d'elle cherchant des trésors incertains, « A la merci des flots confier nos destins? « Un rivage opulent doit réparer nos pertes? «A nos voiles, dit-on, les Indes sont ouvertes? «O vous! qui prétendez en ces climats brûlans « Exiler nos vieillards, nos femmes, nos enfans, «Y transporterez-vous les tombeaux de nos pères, « Les monumens publics , les toits héréditaires , « L'air que nous respirons , et ces frimas amis , « Ces flots même, ces flots que nous avons soumis? « Une mer tyrannique usurpait ce rivage ; «Nos aïeux, triomphant d'un sol âpre et sauvage, « Aux prodiges de l'art forcés par le besoin , « Ont dit à l'Océan : Tu n'iras pas plus loin. «Dans ces vastes marais dont ils firent des plaines, « Civilis ^ arrêta les légions romaines.
I. Civilig Claudius, Batave d'origine, vécut vers l'an 70 de J. C. Ennemi des Romains , ou plutôt de Néron qui le fit emprisonner injustement, ce gênerai souleva contre l'empereur les Bataves et leurs alliés. Plus tard s'étant joint aux Gaulois, il défit Aquilius sur les bords du Rhin. Secouru par les Germains, il battit
i58 LA BATAVIADE.
« Où sont-ils ces héros qui devant leurs remparts
« Font reculer les mers et l'aigle des Césars ?
« Enfans efféminés de nos mâles ancêtres ,
« Ne savons-nous que fuir, ou ramper sous des maîtres ?
a II faut rester et vaincre. Eh ! qu'avez-vous été ,
« En luttant contre un roi pour votre liberté ?
« Ou des républicains, ou des sujets rebelles.
a Trouvez dans vos périls des ressources nouvelles ;
« Qu'entre Philippe et vous s'élève un mur d'airain ;
« Déclarez-le déchu du pouvoir souverain.
« Plus de roi désormais ; un roi veut des esclaves ;
« Désormais, aujourd'hui, vous serez les Bataves.
« Vous l'êtes; dès long-tems vous exercez vos droits;
« Cette terre est sans maître; elle n'est point sans lois.
« Libre , elle reconnaît la puissance publique.
« Ici d'un peuple entier la volonté s'explique;
« Sept provinces, formant d'indissolubles nœuds,
« Nomment leurs députés, manifestent leurs vœux;
« Un chef, digne de vous et de sa renommée,
« Obéit aux états, et commande à l'armée.
« De généreux secours vous sont déjà promis.
« Chez les princes Germains vous aurez pour amis
en deux affaires différentes Lupercus et Herennius Gallus, qui tenaient pour Vitellius, et fit même entrer quelques légions dans son parti. Vaincu cependant peu de lems après dans une sanglante affaire, Civilis fut contraint de se retirer dans la Batavie.
( Note de r éditeur. )
CHANÏ PREMIER. 169
« Ceux qui, revendiquant la conscience humaine,
c( Ont cessé de ramper sous l'idole romaine.
« Des monts helvétiens, de robustes soldats
« Au nom de liberté descendront sur vos pas.
a Le héros béarnais soutient votre espérance ;
« Accourus à sa voix des cités de la France,
« Ses amis dans vos rangs combattent aujourd'hui ;
« Plus puissant quelque jour, il sera votre appui.
Ki Elisabeth vous doit son alliance auguste;
« Car elle hait Philippe; et sa haine est trop juste.
«Unis à vos drapeaux, les guerriers d'Albion
«Viendront du Castillan punir l'ambition,
«Et, le laissant régner aux rives du Mexique,
« Briseront sur nos mers son trident despotique.
« Marchez! Que vous importe un impuissant courroux?
«Marchez! encore un pas, la victoire est à vous.
« Alors à vos enfans vous léguerez la gloire,
« Des travaux , des exploits , des vertus à l'histoire ,
« Aux rois ambitieux un cuisant souvenir,
« Un exemple immortel aux peuples à venir. »
Il se tait; mais long-tems son éloquence altière I Retentit dans les cœurs de l'assemblée entière. Lalain même , une fois ranimant sa tiédeur , Lumay, de ses transports laissant calmer l'ardeur. Etonnés d'être unis par un commun hommage. Au vœu de Barnevelt ont donné leur suffrage. Tel un fleuve opulent, cher aux cultivateurs.
i6o LA BATAVIADE.
En déployant l'azur de ses flots bienfaiteurs, Attire le ruisseau qui sur l'aride plaine Épanche une eau dormante, et lentement se traîne, Et le fougueux torrent qui, du sommet des monts. Tombe et retombe au loin de vallons en vallons. En baignant avec lui des campagnes fécondes. Le ruisseau, le torrent, viennent grossir ses ondes, Et bientôt aux remparts d'une riche cité Apportent l'abondance et la prospérité.
Les décrets sont rendus : la Batavie antique «
Avec orgueil s'élève au rang de République. J
On abjure Philippe; on renonce à des rois; *
Du Peuple Souverain le nom préside aux lois.
Les États réunis, du Peuple mandataires,
De son pouvoir sacré sont les dépositaires.
On élit, pour régler les communs intérêts
Par des soins assidus, vigilans et secrets,
Nassau , chef des guerriers dont il est le modèle ;
Barnevelt à la gloire, à son pays fidèle;
Maurice et Châtillon, rivaux dans les combats;
Boizot,vaillant comme eux, comme eux cher aux soldats.
Au sein de Rotterdam, et bientôt dans l'armée.
De ces grands changemens la nouvelle est semée.
Les membres des États, mêlés aux citoyens.
Sont de la Liberté proclamés les soutiens ;
Tout s'ébranle ; et déjà , sous l'effort unanime
De ces Républicains, que la vengeance anime,
CHANT PREMIER. j6ï
Sous des milliers de bras par la haine poussés, Sous les pesans marteaux, frappant à coups pressés. Du monarque déchu tombent les armoiries, Les titres arrachés, les images flétries. Ces symboles d'empire et ces signes muets. Avec pompe étalés sur le front des palais. Au milieu des combats survivaient à l'empire; Tant avec le pouvoir l'habitude conspire; Tant sous le joug royal les peuples abattus Sont lents à ressaisir leurs droits et leurs vertus !
Par l'airain belliqueux une fête annoncée Dans la cité paisible est bientôt commencée; Un bal a rassemblé guerriers et villageois. IjC son bruyant du fifre au doux son du hautbois Là s'unit en cadence; ici, sous les portiques. Sur les quais opulens , dans les places publiques , Mille joyeux festins, que raniment les chants. Par degrés dans la nuit sont prolongés long-tems; Et d'innombrables feux la ville au loin parée Des rayons d'un jour pur semble encore éclairée. La Liberté , présente aux jeux des citoyens , A d'un peuple d'amis resserré les liens; Dans les banquets, où règne une aimable franchise, Près de la pauvreté la richesse est assise; Chacun donne et reçoit; et partout sont offerts Les tributs des forets ej: les tributs des mers , La douce Malvoisie, et les vins de la France,
Œuvres posthnmes. II. I J
i62 LA BATAVIADE.
Et le nectar qui coule au Cap de l'Espérance*
Une coupe à la main, Châtilion le premier
Dit : « Au Peuple Batave! il est sage et guerrier ».
Une coupe à la main, Maurice lui réplique:
«Aux Chevaliers Français, au courage héroïques!
— «Aux Etats! ditBoizot; ils nous rendent nos droits.
« Que ce jour soit béni! que du temple des lois
« Jamais un souffle impur n'empoisonne l'enceinte w !
Nassau se lève , et crie : « A la Liberté sainte !
« A l'empire du Peuple, unique Souverain »!
Et Barnevelt ajoute: «Aux droits du genre humain!
«Si de vieux préjugés lui font toujours la guerre,
«Sur eux et sur les rois reconquérant la terre,
« Qu'il pense, et qu'il soit libre, afin qu'il soit heureux » I
La Raison triomphante , à ces cris généreux , Fait au sommet des airs, en déployant ses ailes, De son divin flambeau jaillir trois étincelles : Aux bords de la Gironde, en des vallons fleuris, L'une alla de Montaigne échauffer les écrits; La seconde à Florence éclaira Galilée; Sur le rivage anglais la troisième envolée Brillait devant Bacon dans le nouveau chemin Où ce profond penseur guida l'esprit humain.
FRAGMENT
JLi ESPOIR encor lointain d'un avenir si doux A de la Tyrannie allumé le courroux.
Près d'elle, ont retenti jusqu'aux bouches du Tage Les cris de l'allégresse et les vœux du courage; Et, tandis qu'à Lisbonne elle foule à ses pieds Des Portugais en pleurs les fronts humiliés, Au nom d'un peuple libre, elle pleure elle-même. Essaie avec effroi son nouveau diadème, Chancelle; et, tout-à-coup dévorant ses regrets. Se rassure, en voyant ses bourreaux toujours prêts. « Non , point de Liberté ! non , ma fîère ennemie « N'aura point à ma cause attaché l'infamie! « Dit-elle ; c'est en vain , Peuple lâche et sans foi , « Que ton farouche orgueil ne connaît plus de roi ; « Et de tes séducteurs les trompeuses caresses « Ne te sauveront pas de mes mains vengeresses. « Tremble! » Elle dit et part; dans les routes de l'air Six vautours enchaînés traînent son char de fer. A son hideux aspect les Aquilons mugissent, Les champs sont desséchés, les étoiles pâlissent; Un cimeterre en main l'Esclavage la suit;
i64 LA BATAVIADE.
Et riiorrible déesse, au milieu de la nuit, Ayant déjà franchi dix provinces tremblantes, Couvre l'Escurial de ses ailes sanglantes.
Là, Philippe enivrait ses superbes regards
Des trésors du Mexique et du luxe des arts.
Il orne chaque jour ces retraites si belles;
11 y fuit les remords; mais les remords fidèles,
Auprès de leur monarque empressés chaque jour.
Ont a l'Escurial établi leur séjour.
Du palais de Philippe botes inévitables.
Dès qu'il est endormi du sommeil des coupables,
Leur noire légion vient, dans l'ombre des nuits,
De son cœur despotique irriter les ennuis.
C'est l'heure accoutumée ; et jamais les ténèbres N'ont tracé devant lui tant d'images funèbres. D'Egmont sur l'échafaud le glace de terreur; La flamme des bûchers qu'alluma sa fureur Jj'éclaire ; et , sur le front de ses pâles victimes , Il lit, en traits de sang, la liste de ses crimes. Elisabeth, Carlos, son épouse et son fils, Parés de leur jeunesse, et de gloire embellis. Lui font boire à longs traits la coupe empoisonnée Qui termina trop tôt leur noble destinée ^
1. Les historiens ne s'accordent pas sur le genre de mort ile Carlos el d'Elisabeth, Plusieurs, et de ce nombre est Ché-
CHANT SECOND. iG5
Charles-Quint, plus terrible, et l'œil étincelant,
Apparaît au milieu du cortège effrayant.
Non tel que dans les jours de sa grandeur suprême:
Un globe dans les mains, et ceint du diadème;
Mais courbé sous la haire, et comme en un cercueil
Vivant il assistait aux pompes de son deuil.
Il reproche au tyran la misère publique,
Les affronts prodigués à son ombre héroïque,
Et, par l'ordre inhumain d'un fds dénaturé,
Le testament d'un père à la flamme livré '.
Tout fuit: la Tyrannie a, de sa main puissante, Ecarté loin du roi la troupe menaçante; Aux remords un moment elle interdit l'accès.
nier, comme il est dit ci- dessus *, prétendent qu'ils furent empoisonnés l'eus deux; d'antres assurent que l'Infant eut la tête tranchée, et que la Reine, dont l'amour légitime pour Carlos est très connu d'ailleurs, en proie au plus violent désespoir, le suivit de près au tombeau. Du reste , quelle qu'ait été la fin tragique de ces deux infortunés, un cri général accusera toujours Philippe II de l'assassinat de Carlos et de la mort prématurée d'iîlisabeth.
{Note de l'éditeur. ) I, Charles-Quint avait de son vivant, et avant son abdication, tracé ses dernières volontés à Philippe. L'intention de l'Empereur était que dom Juan, son fils naturel, mais légitimé, fût couronné roi. L'ambitieux Philippe s'y opposa avec une opiniâtreté scandaleuse; il passa même pour l'avoir fait empoisonner.
Voyez encore sa tragédie de Philippe II, tome I des ()E>.vrks Posthumks.
ïC)6 LA BAT/VVIADE.
Seule avec le monarque, elle emprunte les traits,
L'air, le maintien, le port et la voix de Marie,
A des crimes pieux saintement aguerrie,
Et qui, sur les Anglais régnant par ses bourreaux,
L'Evangile à la main, dressa des échafauds.
«Philippe! éveille-toi, dit la sombre Déesse.
« Soutenu par la force, instruit par la sagesse,
« Laisse à des rois sans gloire un lâche repentir ;
« C'est moi qui t'aime encore, et qui viens t'avertir;
« C'est moi, c'est ta seconde et ta plus digne épouse.
« De tes félicités quand l'Europe est jalouse,
<t En veux-tu par faiblesse interrompre le cours?
« N'écoute que le Ciel , armé pour ton secours.
« Ton nom ne règne plus sur la rive batave ;
« Venge le Ciel et toi d'un peuple qui te brave.
« Ces mutins sont à craindre : on va les soutenir.
« Une sœur que je hais, que j'aurais dû punir,
« Elisabeth , appui d'un culte sacrilège,
« Est prête à te combattre, et déjà les protège.
« Epuise tes trésors ; renforce tes soldats ;
« Dicte au saint tribunal les arrêts du trépas ;
« Ni délai , ni pardon : si tu veux sur les traîtres
« Reconquérir les droits qu'exerçaient tes ancêtres,
« L'honneur de nos autels, l'autorité d'un roi,
« Frappe, il est tems. Adieu. Philippe! éveille-toi. »
Elle était déjà loin; Philippe écoute encore: Tout garde le silence; il s'éveille. L'Aurore
Ouvrait en souriant les portes du matin ; INÏais lui, morne et rêveur, lui, d'un œil incertain, Des objets fugitifs poursuit en vain l'image. Il descend dans son cœur; il y trouve la rage. Il gémit, il éclate: inquiet et surpris. Un serviteur obscur, accourant à ses cris. Des nocturnes chagrins vit l'infaillible marque Empreinte à longs replis sur le front du monarque. O surcroît de douleur! En ce pompeux séjour, Les courriers de Farnèse ont devancé le jour : C'est de lui que Philippe, en un récit fidèle, Apprend des révoltés l'ambition nouvelle, Les droits des citovens à sa honte établis. Et de son nom royal les honneurs abolis. Après quelques momens d'un silence farouche, Vingt mots entrecoupés se pressent dans sa bouche; Il se calme; il relit cet écrit important. Le ferme avec horreur,- le rouvre au même mstant. Convoque le conseil, se promène en furie. S'assied, relit encor, se relève, et s'écrie : « Du sang! Guerre mortelle à la rébellion! » Tel, aux bords du Niger, un superbe lion, Blessé par des chasseurs qui , sur l'autre rivage , Insultent, sans la craindre, à sa fureur sauvage. Va, vient, revient, s'épuise en efforts douloureux. Hérisse sa crinière et bat ses flancs poudreux. Souffle et repousse au loin l'air brûlant qu'il respire, Et traîne en rugissant le trait qui le déchire.
i68 LA BATAVIADE.
Cependant au conseil accouraient à- la- fois : D'Albe, ami du pouvoir, mais ennemi des lois; D'Albe, cher à son maître, odieux aux Bataves Autant qu'aux Portugais, qu'il vient de rendre esclaves; Granvelle, humble ministre et fier inquisiteur, Qui doit aux échafauds la pourpre et îa faveur; Le vieux Figuéroa % dont la vertu sublime Eût tout sacrifié sous un roi magnanime; Médina, que Philippe honora du trident^; D'Éboli, toujours vil, mais jamais imprudent^, Philippe entre aussitôt. La fatale nouvelle En un même désir unit d'Albe et Granvelle. Par le fer des combats, par le glaive sacré, Exterminer un peuple à ce point égaré : Tel est le vœu cruel que tous deux font connaître ; Et d'Éboli l'approuve, en regardant son maître. Mais de Figuéroa le vénérable aspect, Au conseil attentif imprime le respect.
De ses cheveux blanchis la parure éclatante
I. François Figuéroa, né à Alcala en Espagne. Il était homme de bien, aussi révéré pour ses vertus que pour son grand savoir. Il cultiva la poésie avec tant de succès que ses contemporains lui donnèrent le surnom de Dwin.
1. Médina (Pierre), natif de Séville en Espagne, commandait l'armée navale de Philippe dans les Pays-Bas.
3. Ruy Gomès de Sylva, prince d'Eboli, duc de Pastrana, fut un des flatteurs les plus complaisans de Philippe. Il était de famille portugîMse.
Flottait en longs anneaux ^iir sa tête pensante;
La douce humanité respirait dans ses yeux;
On voyait sur son front luire un rayon des cieux;
Et quatre-vingts hivers n'éteignaient point la flamme
Qu'un souffle de Dieu même alluma dans son âme.
Sans affecter l'audace, ou ressentir l'effroi.
C'est ainsi qu'il opine, en s'adressant au roi:
« Sire! un saint tribunal, en ces lieux cher encore,
« A produit tous les maux que le conseil déplore.
« La flamme des bûchers n'éclaire point l'erreur :
« Avec un cœur rebelle on cède à la terreur;
« Mais c'est l'opinion qui soumet le cœur même.
« Trente ans, de Charles-Quint j'ai vu l'éclat suprême :
« Les nations l'aimaient , les rois suivaient son char ;
« Rome courba son front sous le nouveau César ;
« Le monarque français % loin des bords de la Seine,
« Abaissa dans Madrid sa grandeur souveraine ,
« Et, captif, implora son rival indompté,
« Rassasié de gloire et de prospérité ;
« Mais , quand de Charles-Quint la sagesse trompée
« Crut aux champs du Tyrol juger avec l'épée
« Ces dogmes de Luther que Rome avait proscrits ,
« Et voulut des Germains enchaîner les esprits ,
a II trouva la limite oii le pouvoir expire;
I . François 1^^ fut fait prisonnier, le 24 février i525 , près des murs (le la Chartreuse de Pavie.
170 LA BATAVIADE.
« Et l'Empereur, fuyant au milieu de l'Empire,
« En ses propres états redoutant sa grandeur,
« De son astre étonné vit pâlir la splendeur.
« Il fut vaincu. Par qui? Non par ces faibles princes
« Qui, l'adorant jadis au fond de leurs provinces,
a Loin de lui prosternés, mendiaient son appui;
« C'était l'opinion qui triomphait de lui :
« L'opinion, qui donne et reprend la victoire,
« Qui fait l'autorité comme elle fait la gloire!
ce Vous levez des soldats , mais contre vos sujets ;
« Vous semez des trésors; pourquoi pas des bienfaits?
« Vos galions, chargés de tout l'or des deux mondes,
u Au sein de la tempête enchaînent-ils les ondes?
« Qu'importent le courage et l'art des matelots,
(( Quand des zéphyrs heureux n'ont point calmé les flots?
« Après quinze ans d'efforts, qu'attendre de vos armes?
« Du sang, des orphelins, des veuves et des larmes.
« Il est un invincible, un auguste pouvoir:
« J'oserai pour les Rois l'appeler un devoir :
« La clémence. Employez cette arme bienfaitrice;
« Songez que la clémence est encor la justice.
« C'est la cause de Dieu que vous croyez venger;
«JVassau croit la défendre; et Dieu seul peut juger.
« Au Mexique, oii régna l'impiété du glaive,
«Je fus long-tems l'ami, le compagnon, l'élève,
« De ce bon Las Casas , modèle des vertus ,
a Homme, l'honneur de l'homme, hélas! et qui n'est plus.
« Il essuya des pleurs, et n'en fit point répandre;
«Tai vu les Indiens à genoux sur sa cendre;
cf lis ont, en le voyant, appris a nous chérir;
« On les avait conquis ; il sut les acquérir.
« Il faudrait l'imiter. Si , par la violence ,
« On veut d'un peuple aigri forcer l'obéissance,
« Les Bataves pour vous sont à janr^is perdus;
V Mais, Sire, à vos bienfaits vous les verriez rendus.
« Ne désapprouvez point ma franchise hardie ;
«J'ose encore aspirer, au déclin de ma vie,
« A l'honneur de fléchir un monarque irrité:
«c Aussi près du cercueil on dit la vérité. »
Il se tait ; le conseil réfléchit et balance. D'un si noble langage on sentait la puissance; Et même la pitié, qu'ils ne connaissaient plus, Saisit d'Albe et Granvelle, indignés d'être émus. Philippe avec effort compose son visage : « — Figuéroa, dit-il, vos vertus et votre âge « M'ordonnent d'excuser cet étrange discours; «Je veux, en l'oubliant, vous estimer toujours: « Mais, quand on veut régner, on suit peu vos maximes. « -Granvelle, aunomduDieujugeetvengeurdescrimes, « Je vous confie encor cet empire sacré ;« Qui jadis au Brabant vous a tant illustré! « Soyez semblable à vous : juste, mais inflexible. '« Allez. — Vous, Médina, que ma flotte invincible «Vous suive, et du Batave investisse les ports; « Et si, pour le défendre, osant quitter leurs bords,
172 LA BAÏAVIADE.
« Les Anglais de mes droits ont perdu la mémoire ,
c( Puissiez-vous de Lépante égaler la victoire ^ î
« — Vainqueur du Portugal , demeurez près de moi ,
«De tous mes ennemis, vous, l'éternel effroi,
« Qui depuis quarante ans lassez la renommée,
(c D'Albe^, dont le nom seul me valait une armée!
« Mais que vos fils , bouillans d'un généreux courroux ,
« Au péril, à la gloire, accoutumés par vous,
ce Revolent dans les camps, où, presque dès l'enfance,
« Ils ont sous vos drapeaux exercé leur vaillance;
(c Qu'ils secondent Farnèse , à qui tous mes états
te Fourniront de nouveau de l'or et des soldats. J
(C J'aurai d'autres moyens pour venger ma querelle. ■■
« Je veux, avant trois mois, que ce peuple rebelle,
cf Esclave déchaîné qui se croit Souverain ,
« Retombe à mes genoux sous un sceptre d'airain. »
Il dit, et disparaît; le conseil se dissipe. Figuéroa s'éloigne en pleurant sur Philippe; Médina songe à vaincre, et Granvelle a punir; D'Albe est avec ses fils qu'il vient de réunir. « Mes enfans ! leur dit-il , voyez ces trois épées :
I, Victoire mémorable que dom Juan d'Autriche , fils naturel de Charles-Quint, remporta sur la flotte turque commandée par Hali-Bacha,qui lui-même y perdit la vie. La l)ataille fut donnée dans le golfe de Lépante, le 7 octobre iSyi. [Note de l'éditeur.)
1. Voyez le portrait que l'abbé Raynal a fait du duc d'Albe dans son histoire du Stathoiidcnit.
CHANÏ SECOND. 17:^
Des ennemis du roi le sang les a trempées, t L'une des Catalans réprima les complots; ( L'autre du sang batave a fait couler les flots ; c Aux bords où l'Océan reçoit les eaux du Tage,
Celle-ci d'un roi faible a conquis l'béritage ^ c Prenez-les , et partez. Soutenez-en le poids. f. Mais, pour le soutenir, il faut de grands exploits, t Tolède ! que Nassau de votre main périsse ; '; Fernand ! faites tomber la tête de Maurice ; t Alvar ! que Cbàtillon expire sous vos coups. ; Un honneur partagé n'est point assez pour vous :
Qu'ils meurent par vous seuls : c'est l'ordre de ma haine ! »
Ihacun des trois répond en jurant le trépas 3u terrible ennemi que va chercher son bras. Vlais dans le sein de Dieu tout l'avenir repose ; £t des sermens humains c'est lui seul qui dispose.
iCS uns, comme l'encens, jusqu'à lui sont portés; Les autres , moins heureux , de son trône écartés , Légers comme les vents , comme eux s'évanouissent, vjuand d'un succès futur les trois guerriers jouissent, Le Ciel , qui les entend , condamne ces pervers ; Et leurs sermens cruels se perdent dans les airs.
I, Antoine , Prieur de Crato, et roi titulaire de Portugal, fut jatlu par le duc d'Albe en i58i , et dépouillt? de son royaume.