ACTE Y, SCÈNE I. 3i
Séjan, ne donnons point d'exemple redoutable: Que le peuple en fureur intimide un coupable; Qu'il n'exerce jamais le droit de l'immoler.
SÉJAN
Vous avez le sénat; mais Pison veut parler. Ordonnez.
TIBÈRE
Que Pison près de l'heure suprême, Sans même se défendre ou s'accuser lui-même, Pour un fils innocent implore mes faveurs. Et de Germanicus désigne les vengeurs.
Qu'attend-il ? Son arrêt ? Oh ! quelle nuit propice , Si Pison de sa main prévenait son supplice ! Si je ne craignais phis ses insolens discours !
SÉJAN
Je vous entends, César.
TIBÈRE
Porte-lui des secours; Que tes prétoriens s'enflamment de ton zèle; Prodigue mes trésors : va , ministre fidèle ; Rends la paix à César, à Rome, à tout l'État, Et reviens sans délai rassurer le sénat.
SÉJAN
Vos vœux seront remplis.
( Il sort. )
3i6 TIBÈRE.
Encor cette victime.
Je renonce au pouvoir si je renonce au crime : A la haine, au remords je dois me résigner, Tout oser, mais tout craindre. Et c'est donc là régner! Quel prestige maintient cet empire suprême, Pesant pour les sujets, pour le tyran lui-même? Un seul , maître de tous , ordonnant de leur sort , Et promettant la vie, ou prescrivant la mort! Un seul ! et les Romains tremblent devant un homme! Les Romains! Où sont-ils? Dans les tombeaux de Rome. Les Romains ! deux encor sont dignes de ce nom : Cette fière Agrippine et le fils de Pison. Gnéius est vertueux ; c'est un héros peut-être : Au temps de ses pareils Cnéius aurait dû naître. Mais que sont désormais les pères de l'Etat? Un fantôme avili qu'on appelle sénat.
O lâches descendans de Dèce et de Camille ! Enfans de Quintius! postérité d'Emile!
Esclave-s accablés du nom de leurs aïeux, Ils cherchent tous les jours leurs avis dans mes yeux, Réservent aux proscrits leur vénale insolence, Flattent par leurs discours , flattent par leur silence , Et, craignant de penser, de parler et d'agir, Me font rougir pour eux, sans même oser rougir.