SCÈNE V
MONTFORT, SALADTN.
MO NT FORT
En qualité de moine, il est impitoyable: C'est bien , si diable y a , le pontife du diable. Mais Saladin pensif vient d'un autre coté, Seul... et qu'a-t-il besoin d'un éclat emprunté? Sultan, ton prisonnier...
SALADIN
Toi ! ce nom m'humilie.
Je puis te rendre libre, ayant sauvé ta vie; Tu l'es dès ce moment, jeune et brave chrétien; Mais j'envie aux Français un cœur tel que le tien. Voilà bien mon Assad ! c'est son image entière ; C'est sa voix , son courage , et sa franchise altière : Tel que je l'ai connu, je le retrouve en toi. Je puis te dire : Assad , qu'as-tu fait loin de moi ? Quel dieu conservateur te rend à ma tendresse? Quel souffle a rafraîchi ces fleurs de ta jeunesse? Du long sommeil d' Assad quels lieux furent témoins ? Dans ce rêve enchanteur tout n'est pas rêve au moins. Le temps fuit : j'ai vieilli ; mais les rides de l'âge N'ont point sur mon Assad étendu leur outrage. Aux jours de mon printemps je l'ai vu se flétrir; Mon automne embelli le verra refleurir.
Le veux-tu ?
MONTFORT
Mais ta loi...
SALADIJV.
Tu vivras dans la tienne, Libre aux bords du Jourdain comme aux bord s de la Seine. Je ne demande point de raisins au pommier, De datte au sycomore et d'olive au palmier.
MONTFORT
Sans cela , serais-tu si bon , si magnanime ?
SALADIF.
C'est toi que la bonté, toi que la gloire anime.
MONTFORT
Moi!
SALADIN
N'as-tu pas sauvé la fille de Nathan? Une fille charmante!
MONTFORT
On t'a dit vrai , sultan :
Elle charme, elle est belle; et j'ai sauvé sa vie. J'accours, à la lueur d'un horrible incendie. Chez Nathan: c'est ce juif que je ne connais pas. Le hasard , qui souvent paraît guider nos pas , Veut que mon action tourne à son avantage.
SALADIN
Ton action est belle , et le hasard bien sage : Il guide donc les pas d'un chevalier chrétien! Le hasard t'a conduit chez un homme de bien.