‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 4)Chapitre 212 sur 243 · Necker · texte numérisé non relu

Necker

comme lui , au ministère dans les circonstances les plus difficiles; comme lui, écrivain philosophe; comme lui , réunissant les vertus d'un sage, et les talens d'un homme d'État.

Ces allusions, je ne les ai point cherchées, le tems les a rendues naturelles. J'ai composé mon ouvrage quand elles n'existaient pas encore, quand la France regrettait cet excellent administrateur, quand la Révolution qui s'opère ne pouvait pas même être devinée. Ceux qui me connaissent ne me soupçonneront pas de flatterie. Je ne demande, je n'attends, je ne veux rien qu'une seule chose: l'exercice légitime de mes droits d'homme et de citoyen. Dans ces droits est compris celui de publier ma pensée, sans être assujetti à aucune censure, et celui de n'être soumis qu'aux lois établies par les Représentans de la nation.

Peut-être , Messieurs, dans un moment où aucun pouvoir n'est fixé d'une manière irrévocable; peutêtre le nouveau tribunal, qu'une partie du Public m'a indiqué , doit paraître nécessaire à la tranquil- Uté de cette capitale; mais je dois vous dire, Messieurs, qu'après l'établissement des lois ce vSe~ rait une injustice inutile, et que toute espèce de censure est une vexation. Je publierai mon discours , pour faire savoir comment je me soimiels à l'examen qu'on a désiré. La lecture de cette tragédie de Charles IX prouvera ce que j'ai avancé;

et, comme il n'est pas question ici de talens, je suis convaincu que vous y trouverez les intentions d'un bon citoyen : seul titre dont je suis jaloux. Si, par un malheur que j'aime à croire impossible , vous jugiez la représentation d'une telle pièce dangereuse en ce moment , j'ose vous prier, Messieurs, de vouloir bien publier vos motifs, afin que je puisse y répondre publiquement *. Je

I. Discours que Chénier aurait prononcé , si le Public avait cru devoir réclamer contre la réponse de la Municipalité de Paris, au sujet de la tragédie de Charles IX.

Messieurs,

Permettez -moi de vous présenter l'hommage de ma sensibilité, de ma reconnaissance et de mon respect. Oserai -je, après cela, solliciter un moment votre attention?

L'empressement que vous avez témoigné pour la tragédie de Charles IX est déjà une assez grande récompense de mon travail. Le seul mérite qui puisse m'appartenir, et dont je sois jaloux, c'est d'avoir écrit cette pièce en citoyen libre , dans un tems où la Révolution qui nous rend la liberté ne pouvait sembler prochaine. Cet ouvrage fait détester la tyrannie , le fanatisme et les guerres civiles. Il fait aimer la vertu , les lois et la tolérance. Il ne peut être dangereux dans aucune époque , encore moins dans ces jours éternellement glorieux pour la France, sous le gouvernement d'un roi restaurateur de la liberté française.

Quelques citoyens , Messieurs , ont proposé de laisser juger à la Municipalité de la capitale s'il convient de représenter cette pièce en ce moment. Quelques autres ont cru que le droit de gêner la publication de la pensée ne peut appartenir à personne. Il n'est pas question, disaient-ils , de changer de censeurs, mais

vous respecte beaucoup, Messieurs; mais je respecte encore plus la justice et la vérité. Votre es- I time me sera bien chère; mais celle du public, que vous représentez , m est encore plus précieuse ^

d'abolir la censure. C'est aux lois à prononcer des peines contre les délits. Pour le théâtre comme pour la presse, il existe une copie authentique renfermant le corps du délit. Du moment que l'auteur se nomme, il se rend responsable. S'il est dans le cas déterminé par la loi , il doit subir la punition que la loi prononce. Une Municipalité aussi éclairée que celle de Paris ne saurait méconnaître ces principes.

On observe cependant, Messieurs , que les lois ne sont pas encore établies; et, dans un moment oii les différens pouvoirs sont bien loin d'être fixés, le zèle infatigable, le dévouement des citoyens qui veillent sur cette ville immense sont vraiment dignes de respect. Quant à moi , Messieurs, s'il m'est permis de hasarder mon opinion sur une chose qui me regarde immédiatement , voici celle que je soumets à vos lumières. L'Assemblée nationale est sans cesse occupée du grand ouvrage de la constitution : elle doit établir des lois sur la liberté de publier sa pensée. En ma qualité de citoyen, je ne dois reconnaître que ces lois. L'époque de leur établissement ne peut être éloignée. Du moment qu'elles existeront, ma responsabilité sera véritable; et je serai puni si j'ai le malheur de les enfreindre. Si pourtant votre impatience, trop flatteuse, veut m'indiquer un tribunal provisoire , vos désirs sont

ur moi des ordres; et j'attends avec respect votre décision.

I. J'avais dit, dans ce discours «, que je ne me dessaisirais pas de mon manuscrit. J'avais proposé une lecture faite par moi, ou

n, Voye^ plus liaiil , /faqa 3^8 , le Discours prononce devant les Rcpréscnîaijs de la (.'ommuue, ( Note de l'Editeur. )

devant moi. De cette manière j'aurais étë entendu en même tems que jugé, et j'aurais pu rëpondre sur le champ à des objections faites sur le champ. J'ai beaucoup insisté sur ce point, mais vainement. Je ne trouvais aucun inconvénient à cette lecture. Messieurs les Représentans de la commune ont cru, sans doute, qu'il pourrait y en avoir. Alors, malgré mon extrême répugnance, j'ai déposé mon manuscrit entre les mains de l'Assemblée, pour prouver mon respect au public et à ceux qui le représentent. ( Note de Chénier.')

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