ACTE II, SCÈNE I
Il obéit au ciel, qui fait ma destinée.
Et brave du Soudan l'arrogance étonnée.
Il me parlait en maître, assuré qu'aujourd'hui
Je devais en lui seul contempler mon appui ;
Mais il sait, un moment je ne pus me contraindre,
Il sait que désormais je n'ai plus rien à craindre ,
Qu'un autre a su me plaire, et qu'un autre aux combats. . .
TURENNE
Moi ! contre des chrétiens ! ne vous en flattez pas. Moi! que, de tous les miens exécrable homicide, J'aille sur vos remparts chercher le parricide! Hélas! Bouillon m'aimait, et l'aurais-je oublié? Ils me sont tous unis de sang ou d'amitié. Mon père, entre leurs mains remettant ma jeunesse : «Tenez, Chrétiens, voici l'espoir de ma vieillesse: « Daignez former son cœur, veillez toujours sur lui ». Il pleurait. Dieu puissant! s'il savait qu'aujourd'hui Mon cœur d'une infidèle a reconnu l'empire, S'il savait!... Je t'afflige, 6 ma tendre Azémire! En vain dans ses regards j'ai toujours vu ma loi : Je sens qu'il ne pourrait me détacher de toi. Mais, au nom de tes feux, prends pitié de Turenne; Songe qu'à des chrétiens je ne dois point ma haine; Et ne commande plus à mes sens attendris D'aller assassiner tous ceux que j'ai chéris.
AZÉMIRE
Eh bien! à tes sermens, va, mon cœur s'abandonne. Puis-je encor espérer que le tien me pardonne?
90 AZEMIRE.
Je veux ce que tu veux: l'amour m'en est témoin, Turenne ; et c'est lui seul qui m'emporte trop loin. Tu m'aimes; que veux-tu? j'ai cru pouvoir prétendre Que ta main sans frémir s'armât pour me défendre. Turenne, si ses jours craignaient quelque danger, Verrait que c'e^t ainsi que j'ai dû le juger. Mais de tes sentimens j'approuve la noblesse: JjC souvenir des tiens n'est point une faiblesse ; Et je ne me plains pas si ce cœur combattu Est autant qu'à l'amour sensible à la vertu. Le crois-tu , cependant : que le ciel nous opprime ; Qu'il brise nos liens; que nos feux soient un crime?
TURENNE
Non, pour être brisés, ces liens sont trop forts; Non, je ne le crois pas; mais je sens des remords.
AZÉMIRE
Des remords ! et qui peut les causer ?
TURENNE
Tout, Madame.
Daignez être mon juge, et lisez dans mon ame. Né d'ancêtres qui tous ont, par d'heureux exploits, Soutenu la patrie et protégé les rois , D'être un jour leur égal j'ai conçu l'espérance. Aimé de mes rivaux, admiré de la France, Content, et glorieux, et de palmes chargé: Voilà pourtant le sort qui m'était présagé. Et maintenant, grand Dieu! quel excès de faiblesse! Aimer et soupirer, et dévorer sans cesse