ACTE V, SCÈNE V. i4i
Qui, moi! ie détester! ne le crains point, ïurenne: En prononçant ton nom je ne sens plus ma haine; Je meurs, et c'estpour toi. Viens, reviens en ces lieux; Entends mes derniers cris. Je fus chère à tes yeux; Que ta main presse encor la main de ton amante; Si tu ne me hais pas, adieu, je meurs contente.
( Elle expire.) FIN d'aZÉMIRE.
LETTRE
AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS
Paris, ce i5 novembre 1787.
i E RMETTEz-Moï, Mcssicurs , de vous adresser quelques réflexions sur l'extrait que vous avez donné de la tragédie ^Azémire dans votre feuille du 1 de ce mois. Mes occupations m'ont empêché de vous les faire parvenir plus tôt.
Je commencerai par vous remercier des éloges que vous voulez bien donner au rôle de d'Amboise ; mais , si vous avez quelque indulgence pour ce rôle , vous jugez bien sévèrement le reste de l'ouvrage. Vous assurez d'abord qu'il n'y a dans la marche ^Azémire ni action, ni nœud, ni incidens, ni intérêt, ni par conséquent aucun art. Il était peutêtre inutile de parler de l'action : en effet, il ne saurait y avoir de l'action dans une pièce où il n'y a ni nœud, ni incidens. Cependant, Messieurs, l'arrivée de d'Amboise , la promesse que Tureime lui fait de le suivre au camp des chrétiens , Turenne vaincu par les pleurs d'Azémire, cédant une seconde fois à d'Amboise , qui le fait rougir de sa fai-
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blesse,- le départ de Turenne, la mort d'Azémire: quel nom donnez-vous à tout cela, si vous lui refusez celui d'incidens ? Quant au nœud , il commence à la scène ou d'Amboise arrive. Il dure jusqu'au moment où Turenne part avec d'Amboise , à la troisième scène du cinquième acte.
Il est très-vrai , Messieurs, que, dans Azémirey les incidens sont plus fréquens et plus marqués que dans Bérénice; mais vous ne diriez point que Bérénice n'offre ni nœud, ni incidens. Les gens de lettres y trouvent beaucoup d'art, précisément parce que Racine a su remplir cinq actes avec très-peu d'incidens.S'ily en a peu dans Azémire^ ce que vous avez probablement voulu dire , il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il n'y ait point d'art dans la marche de cette pièce; et votre conséquence n'est pas juste.
Quant à l'intérêt, il ne me conviendrait pas de vouloir vous démontrer qaAzéinire est intéressante. Elle n'a eu que quatre représentations. Le peu d'empressement que le public lui a témoigné semble vous donner gain de cause, au moins pour le moment; mais, vous le savez mieux que moi, Messieurs, des circonstances sans nombre peuvent influer sur la destinée d'une pièce de théâtre. Reaucoup ont réussi, qui périront; quelques-unes vivront, auxquelles on n'avait pas rendu justice en leur nouveauté. Ces exemples, dit quelque part
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M. (le Voltaire , doivent rendre les journalistes très -circonspects quand ils rendent compte des pièces nouvelles; car ils ne peuvent savoir si le public, à la longue, jugera comme eux.
Vous dites que le personnage d'Azémire est indécent d'un bout à l'autre, et que par là même il n'est pas digne de la tragédie. Si vous entendez que l'excès de sa passion lui fait oublier sa gloire, je crois que vous avez raison; mais on ne peut admettre ce que vous en voulez conclure ; et c'est l'oubli de sa gloire même qui la rend un personnage tragique. Il faut sans doute des bornes à cet oubli; mais Azémire est bien loin de passer ces bornes. Voyez Ariane abandonnant pour Thésée sa patrie et sa famille ; Didon se livrant à un étranger, trahissant pour lui la mémoire de son époux, sa renommée, la pudeur, comme elle le dit elle -même ; Armide amoureuse d'an prisonnier chrétien , ne demandant qu'à le suivre au camp des chrétiens , lui servir d'esclave , sprezzata ancilla;Kox2iue. Hermione, Médée, commettant des crimes; Phèdre, bien plus tragique encore, s'oubliant elle-même jusqu'à faire une déclaration d'amour au fils de son époux. Qu'il me soit permis de le dire : ce qui rend la situation de Bérénice beaucoup moins tragique que toutes les autres du même genre, c'est que Bérénice n'esÇ
OEuvres anciennes. I. 1 O
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point du tout criminelle; c'est qu'elle demande des sacrifices , et qu'elle n'en fait point.
S'il y a de l'indécence dans les expressions dont se sert Azémire , c'est véritablement un grand défaut ; mais vous n'en citez qu'un exemple , et vous allez juger s'il est bien choisi. Selon vous, Messieurs , une reine ne doit pas dire crûment qu'elle ne veut point cacher ses amours perfides , criminelles: je suis entièrement de votre avis; mais la manière dont vous présentez ceci pourrait induire en erreur ceux qui ne liront point la pièce. On prétend que votre cœur, dit Soliman à la Reine :
Nourrit tranquillement de perfides amours ; Que vous avez trahi votre loi, votre gloire : A ces feux criminels je n'ai point osé croire.
Azémire répond au discours de Soliman; et l'on trouve sa justification dans sa réponse.
Mais , quant à ces amours perfides , criminelles , etc., c'est-à-dire que vous nommez perfides, criminelles, c'est une ellipse très-usitée. Pouvez-vous l'ignorer, Messieurs?
Pour ce qui regarde le style de cette tragédie, je vous rendrai grâce d'avoir cité quelques morceaux que vous voulez bien trouver beaux , et je ne défendrai ni les vers que vous appelez faibles, ni les expressions qui vous semblent hasardées : ces sortes de discussions sont toujours inutiles. Il est possible gue vous ayez raison; mais, les vers