I. Combien démentent encore cette offense involontaire les
hommages solennels et vraiment partis du cœur qu'en d'autres
tems Chénier s'honorait de payer à cemémeLafayette, surtout
lorsqu'il le proclamait
Du sage Washinghton le vertueux rival , Son élève autrefois , maintenant son égal.
Voyez l'Épître au Roi, t. III des OEuvr. anc. {Note de l'Édit.)
COINVENTION NATIONALE. 145
« Nous avons une entière confiance en vous; « mais vous êtes tellement absorbé par les devoirs « de votre place, qui nous est si utile, que vous « ne pouvez suffire à tout. Il faut donc se servir « d'un homme qui ait du talent, de l'activité, et « qui puisse suppléer à ce que, faute de tems, « vous ne pouvez pas faire. Nous sommes fortece ment persuadés que Mirabeau est celui qui con- « viendrait le mieux , par sa force et par l'habi- « tude qu'il a de manier les affaires dans l'Assem- « blée. Nous désirons en conséquence , et exigeons « du zèle de M. de La Fayette qu'il se prête à u se concerter avec Mirabeau sur les objets qui « intéressent le bien de l'État, celui de mon ser- « vice et de ma personne. »
C'est dans les premiersjours du mois de mars 1791 que le projet de corruption fut exécuté. Voyez la pièce cotée n" 7; elle est datée du 1 mars 1791, adressée à Capet, et signée Laporte : c'était l'intendant de la liste civile. En voici le précis :
« Sire, lorsque j'ai, rendu compte ce matin à « Votre Majesté de la conversation que j'ai eue « hier avec M. de Luchet, je ne croyais pas ente tendre parler aussi promptement de ce que « j'avais jugé être le véritable sujet de la visite. « Je vous envoie , Sire , ce que je viens de recevoir a à deux heures. Les demandes sont bien claires : « M. de Mirabeau veut avoir un revenu assuré
Œuvres anciennes. V. I O
i46 CONVENTION NATIONALE.
« pour l'avenir, soit en rentes viagères constituées « sur le trésor public, soit en immeubles. S'il a était question de traiter ces objets dans ce mo- « ment, je proposerais à Votre Majesté de donner « la préférence à des rentes viagères... Votre Mate jesté approuvera-t-elle que je voie M. de Mira- « beau? que me prescrira-t-elle de lui dire? fau- « dra-l-il le sonder sur ses projets? quelle assurance « de sa conduite devrai -je lui demander? que « puis -je lui promettre pour le moment? quelle « espérance pour l'avenir? Si, dans cette conduite, (( il est nécessaire de mettre de l'adresse , je crois, <i Sire, qu'il faut encore plus de franchise et de « bonne foi. M. de Mirabeau a déjà été trompé; a je suis sûr qu'il disait , il y a un an , que a M. Necker lui avait manqué de parole deux « fois. »
Dans la pièce cotée n^ 2 , et datée du i3 mars, Laporte rend compte à Louis XVI du long entretien qu'il a eu avec Mirabeau. Je ne rapporterai point ici cet entretien très-monarchique; et, pour ne point abuser du tems de la Convention nationale, je termine ce dégoûtant extrait par quelques lignes de la pièce cotée n^ 4 7 ^t datée du 10 avril 1791 , dix-huit jours après la mort de Mirabeau. Il est dit dans cette pièce, en parlant d'une faction qui s'élève : « Elle sait que Votre « Majesté a répandu de l'argent, qui a été partagé
w entre Mirabeau et quelques autres que l'on m'a « nommés. »
En voilà plus qu'il n'en faut pour déterminer le jugement de la Convention nationale. Vainement objecterait -on que dans toutes ces pièces il n'existe point une ligne écrite de la main de Mirabeau lui-même: qu'on pèse les circonstances, l'esprit de ceux qui écrivaient, de ceux à qui les écrits étaient adressés ; l'intérêt qu'ils avaient mutuellement à garder un profond secret sur ces mystères; et, j'ose l'affirmer, il n'est point de jury qui ne déclare unanimement que Mirabeau s'était vendu à la Cour.
Cicéron définissait l'orateur un homme de bien habile dans l'art de parler; et, sans doute, une définition pareille pouvait convenir à cet illustre Romain, dont le cœur et les mains étaient pures; qui, dans la médiocrité de sa fortune, content de l'estime publique et de la sienne, tonnait avec la même véhémence contre les déprédations de Verres, les mœurs infâmes de Clodius, et les fu^ reurs de Catilina; qui, après avoir sauvé la Patrie, menacée par de hardis conspirateurs, périt sous le fer des assassins aux gages d'Antoine, et fut à-la-fois le martyr et le modèle de la philosophie, de l'éloquence et du patriotisme. Mirabeau, doué d'une partie des mêmes talens, suivit une route différente : il n'eut de l'orateur que l'éloquence;
î4B CONVENTION NATIONALE.
il en négligea la partie la plus essentielle: l'intégrité ; et c'est pour cela qu'exhumé par vous , sortant de son tombeau triomphal, il paraît aujourd'hui à votre barre, et vient y subir son jugement, le front dépouillé des lauriers de la tribune, et de la brillante auréole qui, dans le Panthéon français , lui garantissait l'immortalité.
Ceux de ses ouvrages qui portent l'empreinte d'un génie vigoureux et libre : son traité sur les Lettres de cachet^ le livre adressé aux Bataves sur le Stathoudérat ^ celui qu'il composa sur Mordre de CincinnatuSy resteront, parce qu'ils peuvent éclairer les hommes ; ils resteront pour former à jamais un humiliant contraste entre sa conduite et ses pensées, entre l'homme et ses écrits. La Postérité le divisera, pour ainsi dire. C'est ainsi qu'en lisant Bacon , génie encore plus sublime et plus étendu, elle sépare le fonctionnaire public infidèle, et le grand penseur. Elle voit avec surprise , avec indignation , avec douleur, que l'homme qui avait reculé les frontières de l'esprit humain, qui avait embrassé le système entier des connaissances positives, et presque deviné les sciences futures, ne connaissait pas cette morale usuelle qui fait les hommes irréprochables; qu'après tant d'études et de travaux il semblait ignorer encore qu'il ne peut jamais être utile d'abandonner la vertu; et que le véritable intérêt d'un individu,
<lans quelque position qu'il se trouve, est de faire ce qui est juste et conforme à l'intérêt de tous.
Citoyens, vous allez prononcer. Votre Comité d'instruction publique a cru devoir peser sans colère, mais sans indulgence, les taleris et les vices de Mirabeau, les travaux civiques qui l'ont illustré, et les délits qui l'ont flétri. Représentans d'un grand Peuple, écoutez sa voix; soyez grands et forts comme lui. Représentans de la Postérité, devancez son arrêt; soyez justes et sévères comme elle. Les éloges mêmes que nous accordons au génie de Mirabeau ne rendront que plus solennel et plus terrible l'exemple que vous allez donner. Votre comité vous propose d'exclure Mirabeau du Panthéon français, afin d'inspirer une terreur salutaire aux ambitieux et aux hommes vils dont la conscience est à prix; afin que tout législateur, tout fonctionnaire public, tout citoyen sente la nécessité de s'unir étroitement, uniquement au Peuple, et se persuade qu'il n'existe de liberté, de vertu, de bonheur, de gloire solide, que par le Peuple et avec lui.
Voici le projet de Décret.
ARTICLE PREMIER
La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité d'Instruction publique, considérant qu'il n'y a point de grand homme
i5o CONVENTÏOIN NATIONALE.
sans vertu, décrète que le corps d'Honoré-Gabrieî Riquetti Mirabeau sera retiré du Panthéon français.
Le même jour que le corps de Mirabeau sera
retiré du Panthéon français , celui de Marat y sera
transféré.
La Convention nationale, le Conseil exécutif
provisoire, les autorités constituées de Paris et
les sociétés populaires, assisteront en corps à
cette cérémonie.
Il est inutile de dire que ce rapport fut fréquemment interrompu par les plus vifs applaudissemdns. Le projet de décret passa à l'unanimité; et la Convention ordonna l'impression du discours de Chénier et l'insertion au Bulletin.
( ISote de l'Éditeur. )
CONVENTION NATIONALE. i5i
RAPPORT
AU NOM DU COMITÉ D'INSTRUCTION PUBLIQUE