AU NOM DU COMITÉ D'INSTRUCTION PUBLIQUE, SUR LES FÊTES DÉCADAIRES
Séance du i**^ nîvôse an III ( 20 décembre 1794 , vieux style).
La Liberté, conquise par la puissante énergie du Peuple, ne s'affermit que par des lois sages, ne s'éternise que par les mœurs. Tous les préjugés tendent à la détruire ; et les plus redoutables sont ceux qui, fondés sur des idées mystiques, s'emparent de l'imagination , sans donner aucune prise à l'intelligence humaine. Ainsi , sur les deux Continens, les Nations se sont égorgées pour des religions rivales, mais également ennemies des Nations ; et le sang des hommes a coulé pour des opinions que les hommes ne comprenaient pas. C'est avec une raison active et pratique , c'est avec des institutions tutélaires de la Liberté, qu'il faut attaquer des institutions tyranniques et anti-sociales. La philosophie ne commande pas de croire: les dogmes, les mystères, les miracles lui sont étrangers ; elle suit la Nature , et n'a pas la folle
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prétention de changer ses lois immuables, d'interrompre son cours éternel. L'Imposture, aussitôt qu'elle domine, étend un joug de fer sur les consciences ; mais la Vérité ne doit pas avoir ses inquisiteurs comme l'Imposture. Quand le Fanatisme persécute, il avance sa perte; quand il est persécuté par un fanatisme contraire, il se prépare des triomphes; et, dans les matières religieuses, dans les matières politiques même, l'édifice de l'erreur n'a jamais été cimenté que par le sang des martyrs.
C'est d'après ces réflexions préliminaires, qui peut-être auraient dû guider constamment les législateurs, et dont l'examen sérieux importe plus que jamais dans les circonstances actuelles, que votre Comité d'Instruction publique vient aujourd'hui, par mon organe, présenter à votre méditation quelques idées sur \es fêtes décadaires.
Le projet de décret que je dois vous proposer en son nom pourra sembler insuffisant et aride au premier aperçu; mais votre Comité, ayant discuté plusieurs fois, et à différentes époques, la question qui nous occupe , a pensé qu'en ce point, comme en tous les autres, il ne fallait pas confondre les mesures législatives, et les détails qui appartiennent à l'exécution.
Un décret n'est pas un tableau; une loi n'est pas une description.
Quand il s'agit de fêtes publiques, quand un peuple entier doit se réjouir, il est absurde de lui prescrire tous ses mouvemens, ainsi que l'on commande l'exercice à des soldats. Il est donc nécessaire d'unir dans l'organisation des fêtes décadaires, et la précision législative, et la simplicité qui convient à la majesté d'une grande Nation.
Il est nécessaire de ne pas resserrer la pensée publique dans le cercle d'un règlement minutieux, et de laisser pour l'exécution des fêtes toute la latitude qu'exige le génie du Peuple français.
Sans doute, la question des fêtes nationales est d'une grande étendue, et tellement délicate que, dans ces graves circonstances, il y aurait une présomption ridicule à prétendre les organiser complètement en quelques heures de discussion. Cette organisation complète se prépare ; les essais peu satisfaisans qui ont été présentés jusqu'à ce jour ont dû rendre le Comité extrêmement circonspect dans l'adoption des idées premières qui doivent le conduire à un résultat général. Il faut même avoir le courage de le dire: les entraves ont été multipliées sans cesse; et la morale populaire, désorganisée, heurtée, poussée en tout sens par les tyrans de Fesprit public qui se sont rapidement succédé sur le théâtre révolutionnaire, soumise lour-à-tour aux influences individuelles,
dominée par tous les fanatismes , fatiguée de vexations et de folies , cherche encore un point d'appui solide. Il faut que l'esprit sectaire s'amortisse, que le besoin d'idées comprime la manie du partage^ que l'on se raccoutume à penser, pour que l'Opinion, vague et tourmentée, puisse enfin se rasseoir sur l'éternelle base des principes.
En attendant cette époque , qu'il est dans votre vœu, qu'il est dans votre pouvoir d'accélérer; en attendant le travail important que le Comité d'Instruction publique médite sur les fêtes nationales, considérées dans tous leurs rapports politiques, dans tous leurs effets moraux, dans tous leurs moyens d'exécution, relativement aux arts, nous avons cru devoir vous offrir s^ns délai, comme une mesure de gouvernement, quelques articles, dont l'exécution suffira pour préparer, pour déterminer peut-être les lois à venir.
Dans le moment où les préjugés menacent d'un débordement général , il faut leur opposer de nouvelles digues. Quand la Convention nationale rendrait un décret provisoire , il est de la destinée des premiers législateurs d'une République de travailler long-tems ainsi, durant le cours d'une révolution, puisque l'état révolutionnaire est luimême un état provisoire.
Les lois que le Tems respecte sont le fruit du Tems; mais, lorsqu'il s'agit de sauver le navire
lancé en pleine mer et battu par la tempête, il est oiseux et funeste de s'occuper gravement des moyens de le reconstruire, quand il aura gagné le port.
Sans donc embrasser pour le moment le système entier des fêtes nationales; sans même avoir égard à la dénomination de chaque fête décadaire , dénomination qui nous entraînerait dans une discussion illimitée ; sans déterminer d'une manière précise les différentes cérémonies, les différens signes qui doivent distinguer les fêtes entre elles, immense objet d'exécution que le Tems seul peut perfectionner, nous nous bornerons à vous présenter un petit nombre de mesures législatives, qui ne préjugent point des questions peut-être encore inaccessibles.
Nous y joindrons quelques dispositions morales, qui offriront une nouvelle preuve de notre respect pour la vieillesse et pour le caractère sacré des pères de famille.
Nous terminerons par vous présenter les principaux moyens d'exécution, moyens que complétera ia sagesse réfléchie des Représentans , que réalisera le génie des arts, que fécondera, de jour en jour, la pensée rapide et profonde du Peuple.
Des instructions morales écrites dans un style élégant et correct, sans cette enflure qui déguise
mal l'absence d'idées, sans cette familiarité qui est triviale et non populaire; des hymnes civiques dont la poésie soit simple et grande; la musique mélodieuse et pure; les danses non étudiées, non assujéties à des formes théâtrales, mais les danses de la joie et de la liberté : voilà les résultats dont l'exécution facile peut avoir lieu sur le champ dans toutes les communes. Plusieurs hymnes sont déjà universellement adoptés ; l'Institut national de musique, même en ce moment où il n'est pas définitivement organisé, peut communiquer promptement à la République entière des chants dignes de la Liberté. Des littérateurs , dont le talent est justement célèbre, s'occupent d'un cours d'instruction morale; tous les citoyens qui cultivent avec succès la philosophie , la littérature et les arts, s'empresseront, à la voix des Représentans , de payer leur tribut à la Patrie. Le Comité se réserve de vous faire un rapport particulier sur les récompenses qu'il convient de leur décerner ^ ; mais nous osons d'avance vous garantir au nom de tous que le prix le plus doux sera pour eux d'avoir servi la chose publique, et secondé les vues philor sophiques de la Convention nationale.
Puissions-nous toujours, puissent nos successeurs se bien persuader que des moyens de cette