‹ uvres complètes de M. J. Chénier, précédées de notices historiques (volume 5)Chapitre 4 sur 102 · SUR LES SOCIÉTÉS DES AMIS DE LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

SUR LES SOCIÉTÉS DES AMIS DE LA CONSTITUTION

Ce 4 mars 1792.

Depuis quelques mois on a vu se développer un plan régulier d'attaque, dirigé contre les sociétés des amis de la Constitution. Les journaux ouvertement contre -révolutionnaires, les jour-

I. Cet écrit fut composé dans les derniers tems de l'ancien ministère*. Je l'avais annoncé; et je me préparais à le publier, quand le Roi choisit de nouveaux ministres. Voyant le mauvais succès de la petite guerre faite aux Jacobins , je me crus dispensé d'entamer une discussion polémique avec mon frère. Cependant les attaques se renouvellent; et l'on semble provoquer ma réponse : la voici. {^Note de Chénier.)

* Ce ministère était composé des citoyens Montraoriu, de Naibonne, et de Bertrand de Molleville , en remplacement desquels furent nommes MM. Delessart, De Grave, et Lacoste. {Note de l'Éditeur.)

naux modérateurs, le club constituant, les cinq ou six minorités qui donnent sans cesse le nom de factieux à l'immense majorité de la Nation : tout s'était réuni pour cette grande affaire. Le cri paraissait universel; et les nombreux ennemis des Jacobins se promettaient hautement leur dissolution prochaine. Une petite maladresse a déconcerté tant de manœuvres savantes. I^e ministre de l'Empereur dénonce à son tour les Jacobins, comme des hommes intraitables qui ne veulent point de chambre haute, qui défendront jusqu'à la mort l'égalité politique et la souveraineté du Peuple, cette partie accessoire de notre Constitution. Des hommes, trop méfians, ont douté de l'intérêt sincère que la liberté française inspirait à Léopold; et cette dénonciation diplomatique leur semblait réfuter suffisamment toutes les autres. Cependant, il est nécessaire d'examiner à fond des accusations qui se multiplient chaque jour, et de combattre des déclamations par des raisonnemens. Entre les ennemis des Jacobins, je ne m'adresse qu'à ceux qui font profession d'aimer la liberté, de chérir la Constitution tout entière. On a distingué dans ce nombre un citoyen qui m'est uni par les liens du sang et de l'amitié \ La connais-

I. André Chénier, son frère aîné. Voyez dans le tome deuxième des œuvres de ce dernier l'écrit intitulé: De la

5aiice que j'ai de son caractère moral me donne le droit d'affirmer qu'il n'a énoncé son opinion que d'après une conviction intime; mais je le crois dans l'erreur; et je crois cette erreur dangereuse. Aucun n'a revêtu ses accusations d'une forme plus énergique. C'est donc à lui surtout que je vais répondre avec les ménagemens que je dois à un frère, à un citoyen digne d'estime, mais avec le respect que je dois à la vérité, qu'un homme libre ne peut dissimuler ni affaiblir, quand il s'agit de l'intérêt public.

Ce qui doit frapper d'abord, ce qui doit sembler étrange en lisant cette dénonciation, c'est de voir quelques faits isolés, les discours de quelques individus, servir de prétexte à des généralités injurieuses contre sept ou huit cents sociétés. Ces assemblées, composées de députés, de magistrats, de juges, de philosophes, d'hommes de lettres, de commerçans, d'artistes, d'ouvriers, de cultivateurs, sont dénoncées à la France et à l'Europe comme des écoles de mensonge, de brigandage et d'homicide. On les accuse de prêcher sans cesse la violation des lois et le mépris des propriétés ; et huit pages d'assertions de cette na-^ ture ne sont étayées d'aucune preuve. Et c'est

Cause des désordres qui troublent la France et arrêtent l'établissement de la Liberté. (Note de l'Éditeur.)

^4 MÉLA.NGES.

l'ouvrage d'un homme de mérite cpii se plaint d'entendre souvent dénoncer sans preuve des ministres et d'autres fonctionnaires publics ! Ce qu'il trouve injuste à leur égard serait-il louable quand il s'agit de quatre cent mille citoyens, qui n'ont commis d'autre crime que de s'intéresser à la chose publique, et de jouir d'un droit garanti par la Constitution?

J'ouvre cette Constitution, si souvent éludée par les ennemis du Peuple; et j'y trouve ces paroles, dès les premières pages, dès le premier titre : « La Constitution garantit pareillement,

comme droits naturels et civils, la liberté à

tout homme de parler, d'écrire, de publier ses pensées, sans que ses écrits puissent être soumis à aucune censure ni inspection avant leur publication; et d'exercer le culte religieux auquel il est attaché... la liberté aux citoyens de s'assembler paisiblement et sans armes, en satisfaisant aux lois de police. »

Que sont les sociétés dont il s'agit? Elles s'assemblent paisiblement et sans armes; les membres de ces sociétés parlent, écrivent et publient leurs pensées. Comment donc un homme d'esprit, qui certainement a bien lu la Constitution, peut-il proposer d'anéantir des sociétés qui n'existent qu'en vertu des dispositions fondamentales de cette Constitution?

Je suppose un moment que l'on ne puisse nier les faits reprochés avec tant d'amertume à tel ou tel membre des Jacobins, à telle ou telle société des amis de la Constitution : de pareils faits, quand ils seraient beaucoup plus nombreux, ne prouveraient rien contre la masse entière de ces assemblées patriotiques; ils ne tiennent point à leur essence. Lorsqu'un individu viole les lois , il faut le punir; lorsqu'une société entière outrepasse les droits garantis par la Constitution, il faut la réprimer et la contenir dans ses limites; mais, au nom de la raison, quelle proportion peut-il y avoir entre ces délits particuliers et la proposition de détruire huit cents sociétés, dont l'existence est légale? Lorsqu'un ministre est coupable, fautil punir tous les agens du pouvoir exécutif? Une pareille proposition paraîtrait d'une absurdité révoltante. La nature des choses change-t-elle selon les individus; et ne faut-il pas être juste, même envers les Jacobins?

Avec de la justice et de la logique, on ne jugera point une société entière, encore moins huit cents sociétés d'après Topinion d'un de leurs membres; et l'on ne se permettra point de dire qu'une société adopte cette opinion, en la faisant imprimer. Quelques formes d'éloquence, quelques idées qui peuvent mériter Fexamen, suffisent très-souvent pour déterminer le vœu de l'impression. Ou

peut reprocher aux sociétés d'être un peu faciles sur ce point; mais cette facilité n'a rien de coupable. Souvent elles ordonnent à la fois la publication de deux opinions contradictoires : il est évident qu'elles n'adoptent pas à la fois ces deux opinions.

Est-ce bien sérieusement que l'on accuse les sociétés des amis de la Constitution de penser ou d'avoir l'air de penser que leurs tribunes forment le Peuple , dans le sens où ce mot veut dire la Nation, le Souverain? Un aussi étrange reproche peut-il mériter une réponse? Les Jacobins outils proposé à leurs tribunes de faire des lois , ou d'élire les autorités constituées? Telles sont les fonctions de la Souveraineté. Quant au droit d'approuver ou d'improuver ce qui se dit, ce qui s'écrit, c'est un droit qui appartient^ non pas seulement à tous les citoyens, mais à tous les hommes. C'est à quoi se réduit, jusqu'à présent, la souveraineté des tribunes, aux Jacobins comme ailleurs ; et je ne vois rien là qui doive entraîner la ruine de la chose publique.

Non : les principes des Jacobins ne menacent point les propriétés ; car les amis de la Constitution savent très-bien que , là où les propriétés ne sont point protégées, il n'y a plus de liberté, plus de lois, plus même d'industrie. Non: V industrie et le commerce ne sont point représentés comme des

délits au milieu de ces assemblées patriotiques, dont l'immense majorité est industrieuse et commerçante. IN^on: toute absurdité n'y est point admirée, pourvu quelle soit homicide; tout mensonge n'y est point accueilli, pourvu quil soit atroce. A de simples assertions de simples dénégations suffisent. Il reste maintenant à s'étonner qu'on ait osé se permettre des allégations si graves , sans fournir des volumes de preuves. On pourrait encore s'étonner qu'un certain parti trouve de la logique et de la modération dans ces injures variées avec éloquence, si les hommes qui ont exercé leur raison n'étaient pas convaincus que les passions sont toujours absurdes dans leurs jugemens.

Les monstres d'Avignon n'ont point trouvé parmi les Jacobins des amis, des défenseurs ,. des jaloux,., mais la raison a trouvé dans cette société, comme au sein du Corps législatif, des hommes qui, jetant les yeux sur les troubles d'Avignon, se sont convaincus que cette malheureuse ville a vu dominer tour-à-tour deux partis acharnés l'un contre l'autre, et luttant de crime à succès égal. Ils ont considéré que toutes les familles d'Avignon renfermaient des coupables de l'un ou de l'autre parti ; que , par conséquent, juges, témoins, accusateurs: tout serait récusable; et que l'amnistie convenait mieux en de pareilles circonstances,

q8 MELANGES.

pour ramener l'ordre et la paix, qu'une procédure criminelle, qui serait elle-même une suite de forfaits et de vengeances.

La société des Jacobins ne regarde point comme des perfides tous ceux qui ne sont point au nombre de ses membres ou de ses amis. Elle sait distinguer, parmi ses adversaires, les bommes faibles qui se laissent entraîner par les déclamations d'un journal, les hommes ardens et prévenus qui l'attaquent avec fureur, en avouant qu'ils ne Vont jamais "vue; les ennemis de l'Egalité, les amis d'une chambre haute, les ambitieux qui trouvent en elle une barrière insurmontable; enfin les perfides qui l'ont abandonnée, quand ils ne pouvaient plus la tyranniser; les factieux que Mirabeau voulait combattre dans les derniers tems de sa vie; les intrigans qui ont insulté ce législateur d'une manière atroce, dans le moment même où il s'arrachait aux adulations du club de 89, pour se réunir aux Jacobins calomniés.

Certes, je ne disconviendrai pas que le gouvernement est plongé dans une effrayante inertie; mais ce n'est pas aux Jacobins qu'il faut l'imputer. Cette inertie du gouvernement cessera, quand il voudra prendre de l'activité; quand les hommes qui parlent sans cesse du respect qu'on doit aux autorités constituées ne décrieront pas sans cesse la première des autorités constituées : l'As-

semblée nationale ; quand une certaine coalition ne se fera plus un plaisir de la contrarier dans toutes ses mesures; quand les membres d'un directoire ne se présenteront plus entre le Corps législatif et le Roi, pour protéger des prêtres conspirateurs; quand des amis de la Liberté succéderont dans le ministère à des hommes qui ont perdu la confiance nationale ^

Les citoyens un peu au fait de ce qui se passe dans Paris pourront trouver étrange qu'on reproche aux Jacobins des intrigues et des trames obscures dans les assemblées primaires ou électorales. Les intrigues et les trames obscures appartiennent à ceux qui complotaient secrètement des choix indignes, mais non point à ceux qui appelaient à leurs discussions et le public et leurs adversaires. Tout lecteur qui a quelque notion d'une constitution représentative sait très -bien que les assemblées populaires, au moment des élections, sont toujours divisées par deux partis: ceux dont le patriotisme est fervent, et ceux qui sont modérés^ sinon dans leur conduite et dans leurs écrits, du moins dans leur zèle pour la Liberté. Le parti modéré, toujours condamné à la minorité dans les assemblées primaires , avait

I. Il ne faut pas perdre de vue que cet écrit fut coniposo sous le dernier ministère. {^Notc de Chénicr.)

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une influence marquée dans le corps électoral de Paris, en 1791. Ce n'est pas lui, cependant, qui a choisi pour députés MM. Condorcet, Brissot, Garran-Coulon; ce n'est pas lui qui a nommé M. E.œderer procureur -syndic du Département; mais c'est lui qui, dans le centre des lumières, élevait aux fonctions législatives cette foule de citoyens sans talens , sans moyens , sans idées : législateurs dont l'ineptie compromet à chaque instant la chose publique, et fait rougir la France entière pour le département de Paris.

Après avoir peint énergiquement les désordres de la France, désordres qui sont trop réels. Tac* cusateur des Jacobins ne suppose même pas qu'on puisse les imputer à cette horde de prêtres, de courtisans, de princes, de ci-devant nobles^ d'opulens agioteurs, qui calculent les malheurs de l'Empire, et appellent ouvertement la guerre civile. S'il faut l'en croire, les Jacobins sont les vrais coupables. H part de cette proposition, comme si elle était nécessairement admise; et Von doit conclure avec lui, à moins d'être un fripon ou un imbécille, que ces clubs anéantiront la Constitution; que leur organisation est un système complet de désorganisation sociale ; que leur destruction est le seul remède aux maux de la France ; et que le jour de leur mort sera un jour de fête et d'allégresse publique. Voilà, certes, une déci-

POLITIQUE. 3i

sion effrayante; mais il est permis d'en appeler. Je vais citer, non pas un factieux, comme J.-J. Rousseau, Syeyes ou Mirabeau, par exemple, mais un publiciste à chambre haute , un modéré. Lisez de Lolme, sur la Constitution de V Angleterre y tome second, page 178 et suivantes : vous y verrez jusqu'où s'étend l'influence politique des clubs anglais. C'est au milieu de cette désorganisation sociale que l'Angleterre a fait, depuis cent années, l'admiration et l'envie de tous les peuples du monde. C'est dans ces sociétés que les Fox et les Shéridan, les Price et les Priestley, les Wilberforce, ont préparé l'abolition de la traite; c'est de là qu'ils nous encouragent à la Liberté ; c'est là que l'éloquence des orateurs, les méditations des philosophes, accélèrent chaque jour la destruction des préjugés politiques et religieux, la perfection des lois sociales, et le bonheur de l'espèce humaine.

Lorsqu'un membre de l'Assemblée nationale a demandé qu'on lui citât les prétendus excès des Jacobins, l'on s'étonne que V Assemblée ne se soit pas lei^ée tout entière pour lui répondre par une énumération de huit pages. Si quelque législateur s'était chargé de cette diatribe violente, voici ce que la France entière aurait pu lui répondre :

«Vous affirmez beaucoup et vous prouvez peu: ce qui n'est pas une bonne manière de raisonner,

surtout dans un accusateur. Vous croyez que la Liberté ne peut exister avec les Jacobins : c'est la doctrine que M. Mallet-Dupan prêche depuis trois ans. Les Aristides du club de 89, les Solons du cabinet de lecture, l'empereur Léopold et M.Pitra, sont de cet avis. Voilà de grandes autorités. Cependant, permettez-nous de ne pas regarder une amplification de rhétorique comme une démonstration mathématique. A travers une foule d'accusations trop vagues ou trop évidemment injustes pour mériter quelque attention, vous avez cité cinq ou six faits particuliers, qui sont véritablement répréhensibles, s'ils sont prouvés; mais, à ces faits, on vous oppose les nombreux, les immenses services que les Jacobins ont rendus et rendent tous les jours à la Liberté. Vous demandez la destruction de ces sociétés : cela prouve seulement que vous avez oublié le premier titre de la Constitution; mais, s'il était possible de les détruire, l'égalité politique s'anéantirait avec elles. Ecoutez les gens de Coblentz: les Jacobins perdent la France. Ecoutez les prêtres réfractaires : les Jacobins perdent la religion. Ecoutez les gens à chambre haute, les plats importans qui sont écrasés du poids de l'égalité : il faut détruire les Jacobins. Si tous les ennemis de la Liberté , de la Constitution, sont les ennemis déclarés des Jacobins, n'est-il pas démontré par cela seul que les Jacobins

sont les meilleurs amis de la Liberté, les plus fermes soutiens de la Constitution? Ne devez-vous pas adopter cette conséquence, non pas à moins d'être un imhécille ou un fripon ( les factieux ne se permettent point ce style modéré^ , mais à moins d'être un homme qui aime mieux écouter sa haine que sa raison et ses lumières ? m

OEuvres ancîernes. V.

Ce 1^^ juin 1792.

Si j'en crois le respectable supplément du JouV" nul de Paris, M. François Çhéron vient de lire de Lolme pour me satisfaire ^ Sans lui avoir donné ce conseil, je suis charmé que M. Chéron s'instruise. Il affirme que ce de Loi/ne est un grand aristocrate : je l'ai cité moi-même comme un modéré, un publiciste à chambre haute. Je suis donc une fois de l'avis de M. Chéron, mais sans tirer à conséquence. Maintenant, j'observerai que j'ai parlé, non de l'opinion particuUère de de Lolme, mais d'un point de fait relatif à l'influence politique des clubs d'Angleterre.

Au surplus, sur ce point, comme sur tout ce qui tient à la question des sociétés populaires, j'ai répondu avec quelque détail à la dernière lettre de mon frère. Mon écrit aurait paru dans le Moniteur, il y a plus de huit jours, si des matières

I. Fojez la lettre de M. Chéron , insérée dans le supplément an Journal de Paris , du 3i mai 1795t. {Note de l'Éditeur.)

(l'une importance majeure n'avaient retardé sa publication. J'avais bien la ressource d'un supplément; mais un supplément coûte fort cher; et ma fortune ne me permet pas de faire cette dépense.

NOllYELLES RÉFLEXIONS SUR LES SOCIÉTÉS PATRIOTIQUES'.

Ce 20 avril 1792.

Mon frère a répondu , dans le supplément du Journal de Paris ^ à l'écrit où j'ai combattu sou avis sur les sociétés des amis de la Constitution^. Il est essentiel de bien éclaircir le point qui nous divise. Pour établir un peu de méthode dans cette discussion , je poserai d'abord la question ; ensuite j'écarterai de la réponse de mon frère tout ce qui n'a aucun rapport à cette question. J'examinerai s'il a répondu à ce que j'ai dit; je me défendrai surtout le fiel et l'amertume, qui ne sont pas de la logique, qui aigrissent les esprits sans rien prouver; je n'oublierai point que je réfute l'opinion d'un frère, en qui j'aurais voulu trouver tou-

1. Cette lettre ne fut insérée que dans le Moniteur du 19 juin 1792. {^ISote de l'Editeur.)

2. Voyez j dans les OEuvres d'André Chénier, la réponse à la lettre précédente de Marie Joseph Chénier, tome II, page 232. Elle est datée du 12 mai 179a. (^ote de l'Éditeur.)

jours un compagnon d'armes, et jamais un adversaire.

Après avoir tracé le tableau des malheurs et des troubles de la France ; après avoir affirmé que les sociétés des amis de la Constitution prolongent les innombrables désordres , mon frère en appelle à la conscience de tous les citoyens; et, sans apporter d'autre preuve d'une accusation si étrange qu'un très -petit nombre de faits particuliers, il ajoute avec confiance qu'à moins d'être un fripon ou un iinhécille on doit conclure avec lui que les clubs anéantiront la Constitution , et que leur destruction est le seul remède aux maux de la France.

Voici donc les deux propositions de mon frère. Les sociétés des amis de la Constitution causent tous les maux de la France : donc il faut les détruire. C'est là le fond de la question. Yoici maintenant ma réponse. Quant à votre première proposition, vous l'affirmez sans la prouver. Suivant les règles de la justice et de la raison , c'est à l'accusateur à démontrer ce qu'il affirme. En logique rigoureuse , on n'a donc rien à vous répondre sur ce point. De nouvelles assertions ne renforcent point les premières ; des mouvemens oratoires , des tableaux pathétiques, ne sont pas des raisonnemens ni des preuves. Ce sont des choses bonnes en elles-mêmes; mais je les crois au moins inu-

tiles dans une discussion. Tout cela peut séduire des esprits faibles; tout cela peut suffire à des hommes de parti, qui ont adopté votre opinion avant même qu'elle fût énoncée; mais non pas à des citoyens de bonne foi, qui ne demandent qu'à s'éclairer.

Quant à votre première proposition, il est impossible de l'admettre. D'abord, cela est la conséquence de la première que vous n'avez point prouvée. En second lieu, le titre P^ de la Constitution s'oppose formellement à la destruction que vous demandez. Ce titre F^ permet aux citoyens de s'assembler paisiblement et sans armes , de parler et de publier leurs pensées , etc. Mais , ditesvous, la Constitution ne permet pas tous les délits qui sont commis par les sociétés dont nous parlons. De là naît une énumération nouvelle de ces prétendus délits. C'est recommencer à donner des assertions pour des preuves; c'est supposer toujours ce qu'il faut démontrer; et rien n'est moins satisfaisant que cette manière de raisonner.

Sans doute , on doit punir le citoyen qui viole la loi. Je me sers de cette expression , parce qu'elle renferme tous les délits possibles. Si donc quelques citoyens, membres des sociétés dont il s'agit, ont violé la loi, elle doit les punir individuellement , car elle ne connaît que des individus. Mais ces sociétés sont plus fortes que les lois : c'est en-

core là une assertion qu'il faudrait prouver; et, comme elle est démentie par l'expérience, je ne puis la regarder que comme une dérision amère. Nous avons vu, nous voyons chaque jour traduire devant les tribunaux des membres de ces sociétés , dont quelques-uns même sont fonctionnaires publics. Ces attaques, renouvelées sans cesse , et souvent si mal fondées , peuvent prouver l'acharnement de plusieurs partis contre les Jacobins, mais non la prétendue dictature de ces sociétés patriotiques.

A quoi donc se rapporte l'anecdote curieuse et peu connue du rhéteur qui, blâmant Brutus et Cassius , ces renommés tyrannicides , prétendait qu'ils auraient dû accuser devant un tribunal César, dictateur perpétuel, gouvernant le Peuple et le Sénat, vainqueur de Pompée et de Caton, et commandant de nombreux guerriers, qui n'étaient plus l'armée romaine? Assurément, ce rhéteur réfléchissait peu; mais mon frère a un trop bon esprit pour ne pas sentir que cette anecdote n'est pas heureusement appliquée, et que les Jacobins ne sont pas tout-à-fait aussi indépendans des lois , aussi inviolables qyLQ César. >> iis ï 'jijp j.

Néanmoins, on n'a point prouvé que les sociétés des amis de la Constitution causent les troubles de la France. Aucune autorité constituée né; peut détruire ces sociétés, puisque la Constitution les

4o MÉLANGES.

permet. Les membres de ces sociétés doivent être punis, quand ils ont violé la loi; Texpérience prouve que la loi peut les atteindre.

Je trouve dans la réponse de mon frère quelques digressions qu'il faut écarter. Il accuse plusieurs personnes d'avoir changé d'opinion sur les sociétés que je défends : ces personnes lui répondront, si elles le jugent nécessaire, et si elles se croient suffisamment désignées. Il compare les prêtres nommés réfractaires aux prêtres nommés constitutionnels; il accuse ceux-ci d'être encore plus intolérans que les premiers. Je ne prendrai le parti ni des uns ni des autres ; et rien n'est plus étranger à ce dont il s'agit. Plus loin il paraît se flatter que M. Fox et d'autres hommes d'État, que j'ai cités comme membres des sociétés patriotiques d'Angleterre , adopteraient son avis sur les Jacobins. 11 serait parfaitement odieux, il serait même ridicule de discuter une opinion future : j'ajourne donc cette question jusqu'au moment où MM. Fox, Shéridan, Wilberforce, auront énoncé leur avis sur ce point.

Voyons maintenant si mon frère a répondu à ce que j'ai dit. Il me reproche d'avoir cité des autorités. D'abord , sans regarder une autorité comme un raisonnement, je ne vois pas qu'il y ait d'inconvénient, après une suite de raisonnemens solides , à rappeler, pour appuyer son opinion , celle

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des hommes les plus éclairés sur les questions qu'on agite. Il est très-vrai , cependant , que dans mon écrit sur les sociétés patriotiques je n'ai cité aucune autorité relativement à des opinions. On reprochait aux Jacobins des trames obscures dans les assemblées primaires ou électorales : j'ai dit que ces trames obscures appartenaient à ceux qui complotaient secrètement des choix indignes ; j'ai dit que dans le département de Paris, en 1791, on devait aux patriotes, aux prétendus factieux, la nomination de MM. Condorcet, Brissot, Garran- Coulon , Rœderer; tandis que le parti modéré, qui a fait la plus grande partie des élections , demandait aux candidats des preuves de nullité, comme on demandait autrefois des preuves de noblesse. Voilà le sens de ce que j'ai dit; et la Nation gémit de cette triste vérité.

On prétendait que V organisation des clubs que je défends était un système complet de désorganisation sociale: j'ai cité contre cette proposition, non des factieux tels que J. J. Rousseau, Syeyes ou Mirabeau , mais de Lolme, qui a écrit un livre estimé sur la Constitution d'Angleterre. Il s'agissait , non de son opinion , mais des faits qu'il énonce sur l'organisation des clubs anglais, sur leur correspondance d'un bout de l'Empire à l'autre, sur leur influence politique. J'ai dit que, depuis cent années, ces clubs n'ont point désorganisé l'État;

j'ai dit que les plus célèbres orateurs, les philosophes les plus profonds, ont préparé dans ces sociétés des lois qui sont des bienfaits pour l'Angleterre et pour l'esprit humain: j'ai donc cité l'autorité de l'expérience, l'autorité des faits, et non celle des opinions individuelles.

J'ai posé en fait que les sociétés des amis de la Constitution pouvaient former 4oû,ooo citoyens. Je ne suis point tombé dans l'absurde contradiction d'appeler ces sociétés l'immense majorité de la Nation; mais j'ai dit que cinq ou six minorités donnaient le nom de factieux à l'immense majorité de la Nation. En effet , ce ne sont pas les Jacobins seulement qu'elles appellent ainsi , mais tout ce qui est pauvre, ou même tout ce qui n'est pas propriétaire : or, c'est là l'immense majorité de la Nation. C'est encore à ce véritable corps du Peuple que les ennemis de la chose publique ont donné si ingénieusement le beau surnom de sans culotte y à peu près comme le duc d'Albe et les honnêtes ^e/2^ qui suivaient ses drapeaux appelaient le parti des gueux la presque totalité de la nation batave qui avait l'insolence de secouer le joug autrichien , et de vouloir être libre, malgré des moines et des tyrans.

Je n'ai dit ni fait entendre nulle part que mon frère fût ennemi de l'Egalité : je sais le contraire; et je n'ai point dit qu'il entrât dans aucune coalition.

Je suis sûr de lui avoir répondu avec les égards convenables; et tous les hommes qui savent lire auront senti que j'éprouvais quelque peine à le combattre, et quelque plaisir à lui rendre justice. Mais, en répondant principalement à mon frère, il n'était pas inutile cependant de faire voir que tous les partis contre-révolutionnaires et modérateurs, soit au dedans, soit au dehors du royaume, se sont coalisés pour détruire les sociétés patriotiques. J'ai avancé que cette réunion était une preuve infaillible du civisme de ces sociétés. L'on me répond que les passions sont quelquefois de l'avis de la raison : j'en conviens; et je n'aurais pas conclu de cette manière, si je n'avais compté parmi les ennemis des Jacobins qu'un petit nombre des ennemis de la Liberté; mais, lorsque tous les partis qui veulent anéantir ou modifier la Constitution : les rois, les ci-devant nobles, les ci-devant parlementaires, les prêtres, les grands propriétaires, les agioteurs, divisés d'opinions sur tout le reste, sont réunis sur ce point seul, cette haine unanime me démontre jusqu'à l'évidence l'utilité , la nécessité de ces sociétés patriotiques; et je demeure convaincu que , malgré les inconvéniens attachés à tous les établissemens humains , il faut chérir et défendre ces clubs comme le plus ferme rempart de la Liberté, de l'Égalité.

J'ai dit : V inertie du Gouvernement cessera quand il prendra de V activité. Je ne me suis point trompé sur l'acception du mot Gouvernement : j'ai bien entendu par là la collection des gouvernans, des autorités établies pour faire exécuter la loi. Mon frère ne conçoit pas comment un gouvernement institué ne veut point agir quand il le peut : rien n'est pourtant plus facile à concevoir. Si le chef suprême du pouvoir exécutif avait le mauvais esprit d'être mécontent de sa part constitutionnelle ; s'il était environné de ci-devant nobles qui voudraient ressusciter la noblesse, de prêtres conspirateurs qui voudraient étouffer la Constitution entière; s'il existait dans toutes les administrations, même dans celles qui sont du choix du Peuple, une foule d'hommes liés par leur intérêt personnel à ces projets liberticides, tous les habiles gens suivraient à la fois un système d'inertie. Ils attribueraient, d'abord, cette inertie aux sociétés populaires, dont ils craignent la surveillance. S'ils parvenaient à détruire ces sociétés, bientôt ils diraient que la Constitution n'a point donné assez de force au Gouvernement. De là, ils proposeraient quelques lignes d'amendemens à cette Constitution, comme , par exemple : l'extension de la prérogative royale et la résurrection de la noblesse. Quand les faits n'existeraient pas au milieu

tle nous, certes, leur existence est possible. Il est ilonc aisé de concevoir comment un gouvernement institué ne veut point agir quand il le peut.

Je pourrais prouver encore que mon frère n'a point réfuté ce que j'ai dit, en citant les assertions qu'il répète sur la prétendue souveraineté des tribunes des Jacobins, et sur la composition de ces sociétés.

Sur le premier article, je répondrai ce que j'ai déjà répondu: les tribunes ne font point de lois , n'élisent pointdes autorités constituées. Telles sont les fonctions de la souveraineté.

Quant au second article, mon frère pense que les sociétés dont il s'agit ne renferment point des

commerçans Ils en font la majorité dans les

villes de commerce. Des cultwateurs,,.. Ils en font la majorité dans les campagnes. Des ouvriers.... Ils ont des jours de repos; et leur loisir est mieux employé dans ces assemblées que dans les lieux de débaucbe ou dans les cabarets. Il assure que, pour faire un dénombrement complet , j'aurais dû citer les farceurs , les chevaliers d'industrie , les voleurs effractaires , etc. Quant diux farceurs , c'est, je crois, une manière injurieuse de désigner les Comédiens. Il peut en exister, il en existe qui sont honnêtes gens et patriotes. Quant aux chevaliers d'industrie y aux voleurs effractaires, etc., mon

frère aurait fait une action civique en voulant bien les nommer avec des preuves irrécusables : il aurait donné aux sociétés des amis de la Constitution les moyens d'écarter, par un scrutin épuratoire, les membres qui les déshonorent.

J'aurais voulu, je l'avoue, ne point parler de moi dans une discussion qui intéresse la Liberté civile, et par conséquent la chose publique; mais, puisque mon frère m'y contraint, en exposant les motifs d'intérêt personnel qui peuvent diriger les défenseurs des Jacobins, je lui répondrai d'abord que, moi aussi, j'ai chéri la Liberté avant qu'elle vînt réjouir le sol de la France; l'Égalité politique, avant qu'elle fût la base de notre Constitution. J'ajouterai que j'ai prouvé cet amour, non pas seulement par des entretiens particuliers, mais par des ouvrages de quelque étendue, composés avant la Révolution , publiés dans ses premiers tems. Ils n'ont pas été sans éclat; et, surtout, ils n'ont pas contrarié la marche de l'esprit public. Depuis cette époque, j'ai toujours suivi le même plan de travail; et je le suivrai toute ma vie, m'embarrassant fort peu si quelques journalistes, quelques obscurs partisans du modérantisme , ignorant à la fois la force des mots et celle des choses , appellent factieux et incendiaires des écrits qui ne respirent que le respect des Lois et l'amour de l'Égalité.

Quant aux emplois, je ne connais, et ne veux connaître aucun ministre; je ne solliciterai jamais aucune de ces places considérables et lucratives qui sont à la nomination du Roi. Quant à ces succès littéraires dont la nature est d'avoir besoin des applaudissemens de la multitude , suivant l'expression de mon frère , voici ce que je lui répondrai : Si j'avais perdu deux ou trois années à composer des tragédies impartiales ou insignifiantes , et même deux ou trois matinées à écrire, pour un journal, quelques pamphlets modérés^ j'aurais trouvé un grand nombre de prôneurs puissans et actifs ; et peut-être , en 1 798 , ils m'auraient consolé de n'avoir pu, en 179J , me glisser dans la foule des députés de Paris, et siéger à l'Assemblée nationale entre M. Robin-Léonard et M. Thorillon. Cette bienveillance est dans la nature des choses; et, par une conséquence du même principe, je ne dissimulerai point, j'aime à croire, que les amis de l'Égalité se sont intéressés au succès des productions qui la font chérir. Est-ce là être un homme de parti ? je veux l'être de cette manière. Le cercle des vrais patriotes aura beau se resserrer , je veux y rester toujours; et, si tous les ennemis de la chose publique parviennent à précipiter la France vers une transaction ignominieuse; si, même, la multitude égarée redemande

une portion de l'ancienne servitude , je saurai dédaigner la majorité esclave, et partager avec joie le sort de la minorité libre et vaincue'.

I. L'étendue de cet écrit dit assez ce qui en a tant retardé l'impression *. ( Note de Chénier.)

* Voyez la Note placée au bas de la première page de cet écrit. (Note de I'Édit.)

POLITIQUE. 4i)

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