Le 9 tliermidor an III. [Note de l'Éditeur
les Républicains français n'oublieront pas plus que les fiers descendans de Guillaume Tell n'ont oublié le chant rustique et populaire qui , sur un sol étranger, et jusque dans leur vieillesse, rappelle à leur imagination frappée les doux souvenirs de l'enfance et les souvenirs plus doux de la terre natale!
Et tel est l'empire de cet art, de tous les arts le plus universellement senti, puisqu'il ne faut qu'une âme et des oreilles pour en jouir. Malheur à l'homme glacé qui ne connaît pas son charme irrésistible! malheur au politique imprudent, au législateur inhabile, qui, prenant les hommes pour des abstractions, et croyant les faire mouvoir comme les pièces d'un échiquier, ne sait pas qu'ils ont des sens ; que ces sens forment des passions ; que la science de conduire les hommes n'est autre chose que la science de diriger leur sensibilité; que la base des institutions humaines est dans les mœurs publiques et privées; et que les beaux arts sont essentiellement moraux , puisqu'ils rendent l'individu qui les cultive et meilleur et plus heureux.
Si c'est une vérité pour tous les arts , combien est-elle évidente pour l'art musical! Orphée, sur les monts de la Thrace, soumettant les monstres des forets au pouvoir de sa lyre ; Arion échappant au naufrage ; Amphion bâtissant des villes : toutes
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ces fabies de l'antiquité, embellies par l'imagination des poètes , ne sont aux yeux du philosophe que de brillantes allégories qui retracent énergiquement l'empire très- réel de la musique. Mais, si j'ouvre les annales de l'histoire, je vois la lyre de Timothée subjuguant Alexandre; les rustiques Spartiates proscrivant le commerce et les arts, à l'exception de la musique; ces mêmes Spartiates, vaincus plusieurs fois dans la guerre de Messénie , et ressaisissant la victoire aux chants de l'Athénien Tyrtée. Il n'a existé aucune nation sur la terre qui n'ait aimé cet art enchanteur. Il est partout un instinct de nature, un besoin de l'âme ; on le trouve dans les camps et dans les forêts; dans les palais d'or des despotes de l'Orient et dans les pâturages de la Suisse et de la Sicile. Il égaie la solitude, il charme la société, il anime à-Ia-fois la guerre et l'amour, la chasse et la vie pastorale. Le noir Africain , transporté sur la rive américaine, soulage ses travaux et son esclavage en chantant l'air que lui apprit sa mère libre ; le robuste habitant de l'Ecosse septentrionale répète les hymnes de ses anciens Bardes; et, se promenant dans la nuit , il croit encore entendre le long des montagnes la harpe et la voix d'Ossian. L'enfant chante sur le sein de sa mère, qu'il peut à peine encore nommer; l'impétueux jeune homme chante au milieu des batailles; le vieillard, réchauf-
faut ses derniers jours aux doux rayons du soleil , répète, en pleurant, la chanson qui fit les délices de son enfance; les femmes, surtout, douées d'une sensibilité exquise et supérieure à la nôtre, aiment passionnément la musique, qui, comme elles, adoucit les mœurs, tempère la force par la grâce, rapproche et lie ensemble les divers élémens de la société. Ce bel art charme aussi l'étude; et la philosophie aime à lui sourire. Socrate, au moment de boire la ciguë, le cultivait dans sa prison; Platon, qui connaissait son pouvoir et sa moralité, le mêlait à toutes les institutions de sa république, comme les ministres des différens cultes l'ont introduit avant et depuis Platon dans toutes les cérémonies religieuses. Parmi nous enfin , ce sage et sublime écrivain qui a prouvé, par tant d'ouvrages, que l'éloquence est l'arme la plus puissante de la raison, et que la sensibilité n'exclut point la profondeur philosophique : Jean -Jacques Rousseau, après avoir adoré toute sa vie cet art enchanteur, auquel il a dû même quelques succès, Jean -Jacques Rousseau , dans sa vieillesse , soupirait encore ces simples romances qu'on ne peut chanter sans être attendri, et qui portent dans l'âme doucement émue la mélancolie qui tourmentait ses derniers jours.
Si donc cet art est lUile, s'il est moral, si même
il est nécessaire pour les armées, pour les fêles nationales, et, ce qui comprend tout: pour la splendeur de la Piépublique, hâtez -vous, Représentans, de lui assurer un asile. Déjà, depuis vingt ans, les progrès rapides qu'il a faits parmi nous ont augmenté la gloire que la France s'est acquise dans les beaux arts : l'Allemagne et l'orgueilleuse Italie , vaincues en tout le reste par la France , mais long-tems victorieuses en ce genre seul, ont enfin trouvé une rivale. Cependant^, nos fêtes nationales seraient inexécutables dans cette vaste Commune; les corps de musique de vos armées ne se renouvelleraient plus; vos théâtres et leurs orchestres dépériraient; les musiciens, découragés, quitteraient nos contrées ingrates pour chercher une rive hospitalière; l'art lui-même succomberait sous les attaques du vandalisme, si la sage prévoyance des législateurs ne prévenait tous ces inconvéniens. La suppression des écoles de musique et des musiciens attachés aux anciennes cathédrales et aux chapitres a fait rentrer plus de quinze millions dans le trésor public; il est instant de suppléer à leur existence par un établissement plus étendu, plus fertile en moyens d'enseignement et en moyens d'exécution , et dont les dépenses annuelles ne se monteront pas à deux cent soixante mille livres. Il sera glorieux pour vous,Représentans, de prouver à l'Europe étonnée
COINVENTION NATIOINALE. 1289
qu'au milieu d'une guerre immense, qui n'a été pour la République qu'une suite non interrompue de triomphes ^ contenant à-la-fois dans l'intérieur le terrorisme anarchique et le terrorisme royal, décrétant pour les siècles une constitution sage et républicaine, vous savez encore donner quelques instans à l'encouragement d'un art qui a gagné des victoires, et qui fera les délices de la paix.
Ce rapport est souvent interrompu par des applaudissemens. Chénier propose ensuite les deux décrets suivans , qui sont adoptés à une forte majorité.