DES DISCOURS DE LA REVEILLIERE
25 fructidor an V ( ii septembre 1797, vieux style.)
Les discours énergiques prononcés le lo fructidor par le président du Directoire exécutif ont jeté l'alarme dans le camp ennemi; et La Réveil- Hère est devenu le point de mire de tous les journaux royalistes. En même tems, il a rempli l'attente des amis de la Liberté : il a exposé à la France et à l'Europe la véritable situation de la République Française; et cette situation, bien con-
I. Voyez , dans le Moniteur du i3 fructidor an V (3o août 1797, vieux style), la réponse de La Réveillière Lépeaux, président du Directoire, au citoyen Visconti , député en qualité de ministre plénipotentiaire de la République Cisalpine près la République Française, et le discours qu'il adressa au général Bernadotte, envoyé par Bonaparte, et chargé de remettre au Directoire plusieurs drapeaux, restant de ceux conquis par l'armée d'Italie à Rivoli. ( Note de l'Éditeur.)
nue, cesse par là même d'être dangereuse. Dans sa réponse au brave général Bernadotte, le président du Directoire a eu le courage d'énoncer cette vérité incontestable pour tout ce qui n'est pas dévoué à la servitude : qn une autorité constituée quelconque Ji'est rien que par la Constitution, et que son pouvoir a cessé d'être légitime du moment quelle a violé cette Constitution sacrée. Oui, c'est aujourd'hui plus que jamais qu'il faut proclamer ces principes tutélaires; c'est aujourd'hui qu'il faut combattre sans ménagement cette absurde théorie qui tendrait à conférer au Corps législatif une dictature monstrueuse. Je sais bien qu'on a été plus loin encore , et que l'on a laissé usurper par les commissions des inspecteurs des deux conseils une portion même du Gouvernement : ce qui est non-seulement contraire à la Constitution, mais encore éversif de toute liberté et de tout système social. Ces erreurs sont graves sans doute; mais elles le sont trop pour être durables ; et le tems n'est pas loin où l'on rira universellement de la misérable influence de certains hommes qui les ont propagées.
En supposant que plusieurs membres des Conseils ou du Directoire soient persuadés de ce prétendu principe, que le Corps législatif peut tout sans restriction, et que, lorsque la majorité des
deux conseils a prononcé sur quoi que ce soit, il ne reste au Directoire exécutif aucun droit, aucun moyen de défendre la Constitution violée, il faut, du moins, qu'ils se donnent la peine de réfléchir aux conséquences nécessaires de cette singulière doctrine. Sans parler des discours édifians sur la religion de nos pères, sur l'absolue nécessité des cloches, et sur tous les maux enfantés par cette damnable philosophie , qui a détruit en France l'empire des rois et celui des prêtres; sans rappeler les nombreuses propositions faites chaque jour au Conseil des Cinq-cents pour anéantir la prérogative constitutionnelle du Directoire, n'a-t-on pas fermé les associations politiques contre le texte formel de la Constitution ^ ? Par deux résolutions consécutives en faveur des prétendus fugitifs de Toulon et du Bas-Rhin, le conseil des Cinq-cents n'a-t-il pas adopté, malgré le texte formel de la Constitution, des exceptions nouvelles aux lois rendues sur les émigrés^? Et, si, dans de meilleures circonstances, le Corps législatif, encore mieux composé, se permettait contre la majorité terroriste du Directoire exécu-
1. Ce décret, rendu par le Conseil des Cinq-cents, est daté du 18 fructidor 1797. {Note de l'Éditeur.)
2. Voyez le Moniteur du 'lo fructidor 1797. {Note de l'Éditeur. )
tif cette mise hors de la loi, mesure commode et merveilleuse , indiquée par de belliqueux journalistes, le Directoire serait-il forcé à' obtempérer à sa proscription, sans avoir même le droit d'examiner si elle est un peu constitutionnelle?
Poussons plus loin l'hypothèse. Dans le cas où, d'après les instructions données aux agens de Louis XVIII, de l'aveu de Duverne de Presle % on viendrait à entamer la question de concentrer le Poui^oir exécutif ; dans le cas où, se pénétrant des grandes pensées de Vauvilliers contre le système représentatif, on détruirait, sur sa parole, cette prétendue organisation quon nomme la Constitution de 95, le Directoire n'aurait-il en effet que le droit d'obéir, et de proclamer respectueusement l'abolition du gouvernement républicain ? Certes, il est fâcheux d'avoir à combattre des propositions qui mènent à de pareils résultats; et l'on doit rendre grâce au Directoire , qui , par l'organe de son président, s'est prononcé avec un courage énergique contre les prétentions de l'ignorance ambitieuse et du royalisme en délire.
L'enthousiasme de La Réveillière , en parlant des armées, ne mérite pas moins d'éloges: il est senti;
1. Voyez dans le Moniteur du a3 fructidor 1797 les déclarations de Duverne-Dupresle, autrement nommé Dunant.
( Note de l'Éditeur. )
il part du cœur. Et qui ne s'attendrirait pas au récit de leurs exploits, au souvenir de leurs veilles, de leurs travaux et de leurs victoires! Qui pourrait ne pas tressaillir au nom seul de cette triomphante armée d'Italie, qui a épuisé toutes les louanges, réalisé toutes les espérances, et conquis tous les genres de gloire! Les ennemis même de la République, je dis ses ennemis extérieurs, ne parlent qu'avec admiration des braves guerriers qui les ont vaincus. Et c'est au moment où la paix s'avance au-devant de nos drapeaux qu'un imprudent orateur, à qui d'officieux journalistes ont donné si naïvement le sobriquet de la Barre de Fer, vient proposer la double absurdité de soumettre les vainqueurs des rois à un tribunal civil et à un tribunal vraiment révolutionnaire, par cela seul qu'il est unique, pour fait de conspiration militaire ^ ! C'est en ce moment que l'on suppose des circonstances où il serait nécessaire de vingtécimer l'armée! Et, après sept années de révolution, la tribune devait être profanée par ces féroces inepties! Et des avocats subalternes, prenant la dureté pour la force, et la surabondance des mots pour la surabondance des idées, devaient
I. Voyez, dans le Moniteur du 8 fructidor 1797, le rapport de Tliibaudeau, député au Conseil des Cinq-cents, au sujet de cette accusation. [Noie de l'Éditeur.)
6o MÉLANGES.
insulter aux libérateurs de la Hollande, aux libérateurs de l'Italie, aux pacificateurs de l'Europe! On leur reproche des délibérations qu'ils n'ont pas prises ; on leur conteste le droit de manifester leur vœu pour la Patrie , qu'ils oi^t défendue ; pour la Liberté, qu'ils ont maintenue ; pour la République, qui, sans leurs généreux efforts , aurait peut-être déjà succombé dans l'intérieur sous le triple fanatisme des privilèges , de la superstition religieuse et de la superstition royale !
La réponse du président du Directoire au citoyen Yisconti , ministre de la République Cisalpine , n'est pas moins remarquable que celle au général Rernadotte : elle prouve une ferme résolution de ne jamais vendre , de ne jamais abandonner à ses anciens tyrans la belle et long-tems malheureuse Italie , cette terre classique des Arts et de la Liberté.
Ainsi donc , vainement les orateurs et les journalistes d'une faction démasquée auront semé de continuelles alarmes parmi les républicains d'Italie ; vainement un déclamateur vide et verbeux aura-t-il fait éclater à la tribune du Conseil des Cinq-cents des regrets impies sur la chute de l'aristocratie vénitienne ; et cela , lorsque le sang de quatre cents Français, massacrés dans Vérone, accusait ce gouvernement exécrable. Vainement un autre déclamateur aura-t-il, à la même tribune ^
POLITIQUE. 6t
revendiqué , pour la législature française , un veto sacrilège sur la liberté italique : étrange absurdité qui n'a pas même le mérite d'être neuve, puisqu'elle se trouve , quant au fond , dans tous les manifestes publiés, depuis le commencement de la guerre, par les puissances liguées contre le nouveau système de gouvernement adopté en France !
Insensible à ces puériles extravagances, le Directoire sentira ce qu'exigent de lui, relativement aux affaires d'Italie, et notre dignité nationale, et nos intérêts politiques ou commerciaux, et le maintien de notre liberté même. L'armée d'Italie, qui a su vaincre, saura utiliser ses victoires. L'homme de génie qui commande si dignement cette armée de héros ne reculera point devant sa destinée. Sourd aux clameurs contemporaines, il se placera, dans le passé, parmi ces guerriers libérateurs dont les exploits bienfaisans ont illustré la Grèce antique ; il se placera dans l'avenir, qui est juste parce qu'il n'est point jaloux; et, plein d'une forte conscience de gloire , il confiera le nom de Buonaparte à la Postérité qui l'attend.
ESPRIT PUBLIC