‹ Œuvres complètes de M. le Vicomte de ChateaubriandChapitre 84 sur 182 · LIVRE Xllï · texte numérisé non relu

LIVRE Xllï

Mercure t auroit choisie sur le mont Ghély dorée. Appreads-moi donc comment le chasseur arcadien t'a fait connoître qu'il étoit blessé par le fils de Vénus?»

— « Cette nuit même , répondit Cymodocée, je voulois chanter les Muses, pour écarter je ne sais quel souci de mon cœur. Eudore, comme un de ces songes brillants qui s'échappent par les portes de l'Elysée, m'a rencontrée dans l'ombre. Il a pris ma miain ; il ma dit : <( Vierge , je veux que les enfants de tes eufants soient assis pendant sept générations sur les genoux de Démodocus. » Mais il m'a dit tout cela dans son langage chrétien , bien mieux que je ne te le puis raconter. Il m'a parlé de son Dieu. C'est un Dieu qui aime ceux qui pleurent, et qui bénit les infortunés. Mon père , ce Dieu m'a charmée ; nous n'avons point parmi les nôtres de divinités si douces et si secou* rables. Il faut que j'apprenne à connoitre et k pratiquer la religion des Chrétiens, car le fils de Lasthénès ne peut me recevoir qu'à ce prix. »

Lorsque le sereip Borée et le vent nébuleux du midi se disputent l'empire des mers , les matelots se fatiguent à présenter tour à tour la voile oblique à la tempête : ainsi Démodocus cède ou résiste aux sentiments contraires qui l'agitent, Il pense avec jpie que Cymodocée déposera sur l'autel de l'Hymen le rameau stérile de la Vestale ;

que la famille d'Homère , prête à s'éteindre , verra refleurir autour d'elle de nombreux rejetons. Démodocus aperçoit encore dans le fils de Lasthénès un gendre illustre et honoré, et surtout un protecteur puissant contre le favori de Galérius ; mais bientôt il frémit en songeant que sa fille abandonnera ses dieux paternels, qu'elle sera parjure aux neuf Sœurs, au culte de son divin aïeul.

« Ah, .ma fille, s'écrioit-ii en la serrant contre son cœur, quel mélange de bonheur et de larmes! Que m'as-tu dit ? comment le rdu ser, et comment consentir à ce que tu demandes? Tù quitterois ton père pour suivre un Dieu étranger à nos an* cêtres! Quoi, nous pourrions avoir deux religions J Nous pourrions demander au ciel des faveurs différentes ! Quand nos cœurs ne font qu'un même cœur, nous cesserions d'avoir un seul et même sacrifice! »

— « Mon père, dit Cymodocée en l'interrom-r pant , je ne te délaisserai jamais ! Jamais mes vœux ne seront différents des tiens ! Chrétienne, je vivrai avec toi près de ton temple, et je redirai avec toi les vers de mon divin aïeul, w

/Le prêtre d'Homère poussant des sanglots, et pressant dans* sa main sa barbe vénérable, échappe aux caresses de sa fille. Il va seul errer autour de la demeure de Lasthénès, et

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demandier conseil aux dieux sur la moptagne :. telr autrefois faigle des Alpes s envoloit au milieu dies nuées pendant un orage, et, noble augiire des destinées romaines, alloit apprendre, au. sein de la foudre , les desseins cachés du ciel. A la vue de tous ces somjnets de TArcadie, marqués par le culte de quelque divinité , Démodocus verse des « larmes , et la superstition est prête à l'^inporter dans son cœur. Mais comment refuser Eudifre à Taraour d«> Cymodocée ? Comment rendre sa fille éternellement malheureuse? Dieu, qui poursuit ses desseins, achève de subjuguer .Démodocus, et fait servir à la gloire de ses futurs élus, la foiblesse paternelle. Par un effet dç sa puissance, il termine les incertitudes du prêtre d'Homère ; il dissipe ses craintes ; il lui présente le mariage de Cy modocée et d'Ëudore- sous les auspices les plus prospères» Démodocus rentre aux foyers de La^thénès f il retrouve sa fille affligée ,- . il s'écrie :

« Ne pleure point , ô vierge digne de toutes les prospérités! Que jamais Démodocus ne coûte une larme à des yeux qu'il chérit plus que la lumière du jour!. Deviens l'épouse d'Ëudore et puisse seulement ton nouveau Dieu ne t'arracher jamais à ton père !. »

Eoidore, dans ce moment même, révéloit

pareillement à Lasthénès le secret de soil cœur.

(( Mon fils , dit Tépoux de Séphora , que Cymodocée soit chrétienne! Apportez- lui le royaume du ciel en héritage, et souvenez -vous d'être complaisant envers votre épouse. »

Ëudore, pressé par l'Ange des saintes amours, vole auprès de Démodocus. D croyoit trouver seul le prêtre d'Homère; il voit la^fiUe et le père dans les bras l'un de l'autre. Il ne sait $i > son sort est décidé : 'il s'arrête. Démodocus l'aperçoit :

« Voilà ton épouse ! » s'écrie-t-il.

Des larmes d'attendrissement étouffent la voix du vieillard. Eudore se précipite aux pieds de son nouveau père, et tient en même temp^ embrassés les genoux de Cymodocée. Lasthénès, son épouse et ses filles surviennent alors. Les jeunes Chrétiennes se jettent au cou de la pré^ tresse des Muses. Elles la comblent de caresses; elles l'appellent deux fois leur sœur, et comme servante de Jésus-Christ et comme épouse de leur frère.' -

Cyrille fut choisi d'un commua accord pouir répandre les premières semences de la foi dans le co&ur de la future catéchumène. Les deux familles résolurent de se rendre à Sparte, afin que le saint évéque pût multiplier ses leçons, et hâter l'hymen de Cymodocée.

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