‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 204 sur 303 · Première partie, — Préparation · texte numérisé non relu

Première partie, — Préparation

\° Mettez-vous en la présence de Dieu par un acte de foi et d'adoration.

2° Vous reconnaissant indigne de paraître devant Dieu, excitez-vous à la contrition, et donnez-vous à Jésus-Christ, afin qu'il vous présente à son Père.

3" Renoncez à votre esprit propre, qui n'est capable que de vous égarer, et donnez-vous au Saint- Esprit, afin qu'il vous conduise dans l'oraison.

Seconde partie. — Corps d'oraison.

Premier point. Adoration. — Adorez Notre-Seigneur vous avertissant au fond du cœur par son Esprit de ce qu'il a autrefois publié par son Prophète, que la mort des méchants est très-mauvaise: Mors peccatorum pessima {Psal, xxxiii, 22) ; c'est-àdire, qu'elle est mauvaise au souverain degré, et par conséquent qu'il n'y a point de maux qu'elle ne renferme. Remerciez-le de ce bon avis qu'il vous donne avec tant de bonté, qu'après en avoir fait urv article de foi dans l'Ecriture sainte, il vient encore en votre âme réveiller votre foi, et y renouveler la créance de cette vérité ; si vous l'écoutez bien, vous l'entendrez qui vous dira encore ces mêmes paroles; Mors peccatorum pessima. Béni soyez-vous à jamais, 0 mon bon maître ; que je vous loue, et vous aime à jamais avec tous vos anges et tous vos saints pour cette grâce.

Deuxième point. Communion, — Considérez en détail ce qui rend la mort des pécheurs très-mauvaise, et ce qui fait que l'état d'une pauvre âme à ce dernier moment est si terrible et redoutable : Quod in die judicii futurum est omnibus hoc singulis in die mortis impletur. (S. Hieron.) Pensandum est cum peccatrix anima a vinculis incipit carnis absolvi, quam amaro terrore concutitur, quantis mordacis conscientiœ stimulis laceratur. (S. Petr. Dam.) Trois vues différentes, mais bien cruelles, font l'extrémité de la misère d'une âme à cette dernière heure. La vue du passé qu'elle regrette, et qui lui cause une étrange douleur; la vue du présent qui l'afflige, et qui la jette dans un abîme d'ennui et de tristesse ; la vue de l'avenir qu'elle redoute, et qui la plonge dans dos frayeurs et des craintes mortelles.

La première vue qui accable une âme au lit de la mort, et qui vous suffira pour cette méditation, est la vue et le souvenir du passé qu'elle regrette; vue et regret mille fois plus rudes que la mort, dit saint Kphreiii, tant à cause des choses passées que l'on y voit, qu'à cause de la maniè^-e dont on les voit. Pour les choses passées que l'on y voit, il y en a trois ((ui lourmenlent élraugemenl une âme ; le temps écoulé, les grâces négligées, les péchés commis : liecoUt veliln auœ commisit, anœ ncqUqcnlcr

RETRAITE ECCLESIASTIQUE. — CINQUIEME JOUR

coniempstt doU't induha pœnitenliœ tempora sese inaniter percepisse, (S. Petr. Dam.)

1° On verra tout le temps passé depuis le moment de sa niiissanco ; l'àme comptera les ans, les mois, les semaines, les jours, les heures qu'elle aura été en ce monde, et il n'y aura pas un moment qni s'échappe à sa vue. Elle verra vingt, trente, quarante, cinquante ans de vie, et elle s'élonlicra de voir comme tout ce temps, et cette grande suite de jours, sur lesquels elle bâtissait ses espérances, et qu'elle considérait comme une longue durée, ont passé plus \ile que le vent, ont disparu en un instant comme une légère vapeur , se sont évanouis comme un songe : pour lors, toute cette durée ne lui parakra plus qu'un instant, et un instant qui est passé, et un instant dont il ne lui reste plus qu'un mortel souvenir, et un regret intolérable : Post terga respiciens totius transaclœ vitœcursnm velut unitm brevissimum députât ilineris passum, (Id.) Ajoutez que non-seulement elle verra tout ce temps, mais elle verra encore tout le mauvais usage qu'elle en a fait : tant de temps donné à la débauche; tant au jeu, tant aux amusements inutiles, et presque point pour Dieu. Ah ! que ne donnerait-elle point alors pour racheter ce temps, et pour en avoir au moins quelque montent, afin d'en faire un saint usage : Osi redivivicm pœnitentiœ lempus mereri potuisset, quant durœ con~ versionis lier arriperet, qualia et quanta promitteret, quantis se devotionum vinculis innodaret ! Inducias usque mane,induciflsusque mane,s'écriera-t-elle.Concedite mihi adhuc unius horœ spatium (Id.) : encore un jour de vie, encore une heure, encore un moment ; mais il sera trop tard : Juravit pcr viventem in sœcula sœculorum, quia tempus tion erit amplius {Apoc. X, 6) ; et c'est ce qui rend une àme inconsolable : Manere sataçjit , ire compellitur : recuperare vuU perdita, non auditur, (Id.) Enfin elle verra non-seulement tout le temps qui est passé, comme un instant, tout le mauvais usage qu'elle en a fait ; inais encore, après en avoir compté toutes les heures, elle verra qu'il n'y en a pas une seule qui ne vaille le sang du Fils de Dieu, et qui ne lui ait été donnée par ses mérites, pour procurer sa gloire, et qu'elle le pouvait faire facilement. Oh, que cette vue est affligeante à la mortl plorat itaque quia intra tam brève spatium acquirere lœtitiam potuit omnium sœculorum ; deflet etiam se propter tam brevis illecebrœ vûluptalem inenarrabilem perpétuée suavitatis amisisse dulcedinem ; erubescit quia propter illam substanliam quœ vermibus erat obnoxia , illam ne- (jlexit quœ choris erat angelicis inserenda. (Id.) Pendant que l'on est en santé, on ne connaît presque pas ce que c'est que la perle du temps, et ce qui empêche de la regretter, c'est qu'alors on ne ré- Ûéchit point assez à la valeur du temps ; la pensée de celui qui reste encore à vivre empêche de faire beaucoup d'attention à celui qui est passé; et on espère toujours réparer le temps perdu par le bon usage de celui qui nous reste. Mais à la mort il n'en

est pas ainsi ; car on voit nettement que ce temps vaut autant que la vie d'un Dieu, puisque c'est le fruit de son sang et de sa mort : Tune prorsus ocutos apcriet pœna, quos nunc claudit culpa; tune quanti sit prœsens tempus noscetur, non ad meritum, sed ad supplicium.{S. Laurent. Justin.) Comme il ne reste plus de temps à vivre, on est tout occupé de celui qui est passé, et on en est occupé avec d'autant plus de douleur, que, comme il est tout écoulé, il n'y a plus aucune espérance de pouvoir réparer cette perte. Voilà la première chose passée qui tourmente cruellement un pécheur au lit de la mort, et qui le désespère : plus de temps et par conséquent plus de remède- La seconde chose passée qui le tourmente et le met dans un état terrible, c'est la vue de toutes les grâces qu'il a négligées pendant sa vie, et qui lui sont mises toutes devant les yeux : tant de saintes inspirations, tant de vives lumières , tant de puissantes pensées et de désirs de se donner à Dieu, tant de confessions, de communions, de prédications, d'avertissements et extérieurs et intérieurs : en un mol, point de moment dans votre vie, où vous n'ayez reçu quelques grâces, et de tant de grâces, de tant de millions de grâces, de millions de bienfaits, quels fruits? tout est perdu. 0 quelle vue ! Anima videns se nudam, ingenti horrore concussa, desperatione deficict iu se, et cadet sub se. (S. Bern.) Cette vue est d'autant plus terrible qu'elle est accompagnée de trois circonstances fâcheuses, qu'elle n'envisageait point pendant sa vie. Elle voit toutes ces grâces ensemble : pendant la vie, comme elles sont données successivement et qu'elles passent l'une après l'autre, elles ne se représentent aussi ordinairement que l'une après l'autre à notre esprit ; et ainsi elles n'y font qu'une impression passagère, et on ne s'arrête pas à les compter : mais à la mort, on les voit toutes ensemble, et on est prodigieusement étonné d'en voir un si grand nombre. On les voit avec la facilité qu'il y avait d'en faire usage ; pendant la vie, si nous pensons quelquefois aux grâces méprisées, nous couvrons notre infidélité de mille prétextes, des occasions, des passions , des compagnies, etc.; ainsi on se flatte, et on n'en conçoit jamais de regret : mais à la mort, tous ces prétaso.es étant levés, on voit qu'on le pouvait, et qu'on le pouvait aisément, et qu'il n'y a point eu d'autre raison de notre infidélité à tant de grâces, que parce que nous n'avons pas voulu , et c'est ce qui donne en ce moment une terrible épouvante. Enfin, on voit que ces grâces si facilement méprisées ont rempli notre mesure, et qu'ainsi il n'y en a plus de nouvelles à attendre. Pendant la vie, une grâce méprisée se répare par une suivante, et on a toujours celte espérance, qui enfin console, quand on y pense : mais à la mort, le pécheur trouve ses grâces épui sées, aussi bien que ses iniquités consommées, et il voit que Dieu l'abandonne et le méprise, comme il avait abandonné et méprisé Dieu ; quelle vue oout

OEUVRES COMPLETES DE M. lliOÎNbUl^. ^i^

point si pénible à souffrir que celui de nos péchés I 5lais tout cela sera inulile. Coaccrvanlur omnia ante oculos, et quœ conspicere refiujil, coactus et invitus attendit. (Id.) Parce que Dieu, par un effet terrible de sa justice, lui tiendra toujours ses péchés présents devant les yeux : Arguam te et statuam contra \a~ ciem tuam; elle n'aura point la liberté d'en détourner la vue pour un instant, et de prendre (juelque moment de repos : Tune anima memorans opéra sua mala, et pessima quœ die noctuque qessit conlremiscit, et qnœrit illa fngere, induciasqne petere dicens : Date milii vel unius horœ spatium. Tune quasi loquentia simul opéra dicent : Tu nos egisti, opéra tua sumus ; non te deseremus, sed tecum semper erimas, tecum. pergemus ad judicitim. (S. Bern.) 3" Elle les

une pauvre âme qui n'en peut plus et qui se meurt ! IHulate, vœ vœ dià, quia jnxta est aies, et apptopinquat dies Domini, et erit pavor. (Ezech. xxxiii, ï.)

La troisième vue qui tourmente cruellement une âme à la mort touchant le passé, est la vue de tous les péchés qu'elle a commis : elle les verra tous dans ce dernier instant, il n'y en a pas un qui ne lui vienne pour lors en pensée : Circumdederunt me mala quorum non est numerus {Psal. xxxix, 13) ; il n'y en a pas un qui ne lui cause une douleur capable de lui donner la mort : Torrentes iniquilatis conturbaverunt me. {Psal. xvii, 5.) 11 n'y en a pas un qui ne l'accable de regrets mille fois plus cuisants que toutes les peines qu'elle ressent par les extrémités de son mal el de son agonie : Venient in cogitatione peccatorum suorum timidi, et traducent ex ad- verra sans aucune espérance de remède; et c'est ce verso iniqnitatesipsorum. (Sap. i\, 'iO.) Les fautes qui fera son désespoir, et qui la mettra hors d'état mêmes, qu'elle avait crues souvent légères, lui de pouvoir être consolée. Tant qu'il y a quelque paraîtront pour lors épouvantables, parce que l'âme reste d'espérance, on se console, et même les plus

se dégageant, de la matière commencera d'envisager les choses d'une tout autre manière; parce que la justice de Dieu les reprochera au pécheur d'une façon terrible, pour en faire un des principaux sujets de sa peine : Quadam namque vi divina fiet ut uni' uiique sua opéra in viemoriam revocenlur et mentis intuitu mira celeritate cernantur. (S. Bern.) Etparce que le démon, faisant alors ses derniers efforts pour p(ydre l'âme, lui fera voir ses moindres fautes comme d'horribles monstres, pour la précipiter dans le désespoir, et la perdre dans cet abîme. En un mot, vous verree tous les péchés que vous avez commis ; mais vous les verrez avec trois circonstances intolérables. La première, vous les verrez selon toute leur laideur : il n'en faudrait qu'un seul de la sorte, dit sainte Catherine de Gênes, pour faire mourir une âme, tant le spectacle est hideux. On dit qu'à cet instant on voit les démons, mais qu'est-ce que cette vue en comparaison du péché? Pendant la vie on ne s'aperçoit point de sa laideur, parce qu'elle est couverte par la volupté qui lui donne quelques attraits ; mais à la mort, abierunt oblectamenta, et sola in pcrpetuum opprobria et criminaremanserunl. (S. EuciiER.) Et comme pour lors l'âme ne juge plus des choses selon la couleur des passions, qui trompe ; ni selon rai)parence extérieure, qui déguise ; ni selon la lumière des sens qui déçoit, on voit toute la malice, la laideur et la difformité du 'péché clairement, nettement, distinctement. Liquida comprcliendit, quia nox erat et tenebrœ quod amuvit. (S. Petr. Dam.) On enrage de voir que pour un moment de jdaisir on s'(;st engagé 5 une éternité de peines : Vustavi paululum mellis, et ccce morior. {I licg. xiv, 'i3.) 2° Vous les verrez sans cesse et sans interruption. Quels efforts l'âme ne fera-t-elle point alors pour se défaire de cette vue, et pour arracher cet objet qui lui fait peine ! Oh 1 que volontiers elle ^ arracherait les entrailles et se mettrait en pièces ; oh '. que de tout son cœur elle criera pour lors : Montairues écrasez-nous, votre poids ne nous sera

grands maux sont adoucis par l'espérance ; mais à la mort il ne lui en restera plus ; car elle se verra dans l'impossibilité de faire pénitence, tous les moyens lui en étant ôtés. Si vis agere pœnitentiam, quando jampeccare non potes, peccata te dimiserunt, non tu illa. (S. Auc, serni. 56.) Ainsi tous ses regrets, ses gémissements, ses larmes, ses soupirs, ses sanglots, au lieu de servir à sa pénitence et à sa conversion, ne serviront qu'à augmenter sa rage, son désespoir, sa fureur. De là vient encore que l'on voit souvent des personnes qui ne veulent plus prendre de remède, qui refusent la nourriture qu'on leur donne, qui veulent se jeter par les fenêtres, qui cherchent les moyens d'avancer leurs jours, et de se faire mourir. On attribue cela souvent à une frénésie, à une rêverie, à la violence du mal : il le faut bien dire de la sorte, mais souvent cela procède d'un véritable désespoir de Tàme, où elle se laisse aller à la vue de ce qui s'est passé pendant la vie.

Faites maintenant réflexion sur vous-mêmes, et voyez jusqu'où a été votre insensibilité et votre aveuglement en votre vie passée, et combien de temps vous avez été sans vous préparer à la mort, quoique vous fussiez très-souvent dans le péché, c'est-à-dire en état d'éprouver tous ces malheurs. Confondez-vous-en devant Dieu : demandez-lui-en pardon, désirez de changer de vie et de conduite, el de vous préparer à une bonne mort pour n'être plus exposé à de si grandes misères. Dimiandez à Nôtre-Seigneur la grâce d'une bonne mort : Moriatur anima mca morte juslorum. ( Num. xxni, 10. ) ■

Troisième point. Coopération. — 1° Résolvezvous de vous bien préparer à la mort ; car tôt ou lard, si on n'y prend bien garde, on y sera surpris, el pour cela prenez tous les ans quelque semaine, tous les mois quelque jour, tous les jours quelque heure pour y penser. Vigilate, quia ncscilis qua Iwra Dominus vcnlurus sil. ( Mullli. xxv, 13. )

2" Comme il n'y a que le péché seul qui peul vous jeter en ces malheurs, sortez-eu au plus loi

RETRAITE ECCLESIASTIQUE. - CINQUIEME JOUR

pour n'y retomber jamais, et menez une vie sainte, car il est. impossible que celui-là meure mal qui a bien \écu.

3^ Recommandez souvent à la sainte Vierge ce dernier moment de votre vie : Saiicln Maria, Mater Dei, ora pro nobis peccatoribus mmc, et in hora mortis nostrœ. Amen.

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