‹ Œuvres complètes de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-SulpiceChapitre 206 sur 303 · Deuxième partie. — Corps d'oraison · texte numérisé non relu

Deuxième partie. — Corps d'oraison

Premier point. Adoration. — Considérez la justice terrible de Dieu en la mort d'un pécheur, et d'un méchant homme, qui meurt abandonné de Dieu, de Jésus-Christ, de la sainte Vierge, de son bon ange, des saints ; investi d'un grand nombre de démons et de ses péchés, qui lui donnent des sueurs mortelles, et qui le vont entraîner pour jamais dans l'enfer. Veniunt cum morte mille dœmones. Adorez cette divine justice, mais redoutez-en les eflfets.

Deuxième point. Communion. — Après avoir considéré combien la mort des méchants est terrible, par la vue des choses passées, arrêtez-vous aux choses présentes qui tourmentent un pécheur en ce dernier moment. Il y a trois choses principales qui se passent pour lors, et qui sont mille fois plus insupportables à l'âme que tous les tourments les plus cruels de cette vie.

La première sont les douleurs présentes qui tourmentent un pécheur agonisant, douleurs causées et par la violence de la maladie qui l'accable, et par les remords et les reproches continuels de sa conscience qui le dévorent, et parles agitations, les gênes, les embarras de son âme qui le crucifient misérablement, sans lui donner aucun relâche : Hœc dicit Domiims : Vos clamabitisprœ dolore cordis et prœ contritione spiritus ululabitis. ( Isa. Lxv, lA. ) Douleurs d'autant plus terribles qu'elles sont universelles, sans mélange et sans aucun fruit. Elles sont universelles : l'esorit souffre aussi bien

que la chair, il n'y a pas une partie, ni dans 1q corps, ni dans l'âme qui ne soit bien avant dans la douleur. Les justes souffrent dans les maladies aussi bien que les pécheurs, mais leurs souffrances ne sont point universelles ; car quoique le corps soit abîmé dans la douleur, et qu'il endure de toutes parts, cependant l'âme est en paix, sous les ordres de la volonté de Dieu, auxquels elle acquiesce, et elle n'est aucunement tourmentée au moins dans la partie supérieure : ainsi leurs douleurs ne sont point universelles, mais ici, a planta pedis usque ad verticem, nonest in eo sanitas (Isa. i, 6); douleur partout: Non habent foris quod teneant, non habent inlus ubi requiescant. (S. Ant.) Elles sont pures sans aucun mélange de consolation. Dans les justes, la douleur quoique très-grande est extraordinairement adoucie par les consolations que Dieu leur donne dans leurs peines ; ils savent que c'est une épreuve de leur vertu, que c'est une matière de leur triomphe ; ils savent que leurs infirmités et maladies ne sont que comme celles de Lazare, no« ad mortem, sed ut manifestentur opéra Dei in illis. ( Joan. xi, 4. ) Us savent même que la mort n'est pour eux qu'un sommeil qui, les assoupissant aux choses de cette vie, les fait entrer dans un plus doux repos ; et, en un mot, pour un mal ils ont mille consolations. Mais pour le pécheur, douleurs' pures, vraies douleurs ; c'est-à-dire qu'il souffre sans que rien le console : Yirum injustum mala capient in interitu. ( Psal. cxxxix, 12. ) Enfin douleurs inutiles. Une pensée qui fortifie puissamment les saints dans leurs tourments, c'est que leurs souffrances leur sont utiles pour l'autre vie ; car que n'endurerait-on point pour le salut? mais les douleurs d'un pécheur mourant sont stériles et sans fruit, semblables aux douleurs d'un démon ou d'un damné, qui ne servent qu'à augmenter sa rage, son désespoir et sa fureur; et c'est aussi dès cette dernière heure qu'il commence son enfer,

La seconde chose présente qui rend terrible la mort d'un méchant homme sont les séparations, privations, abandons, retranchements qui se font à ce dernier moment, et qui se font par une cruelle, mais inévitable nécessité, et avec une extraordinaire violence : il y en a plusieurs ; mais voici les plus considérables. Séparation des biens, des honneurs, des dignités, des plaisirs, des amis, des parents, des proches, en un mot il faudra à la mort se séparer de tout : Pinijuedo carnis et salietas corp.oris, in morte vos illa deseretis. (S. Bern.) Le juste à la mort est séparé de tout, aussi bien que le pécheur, mais le juste en est séparé sans violence, parce que l'amour de Dieu l'en a détaché suavement pendant sa vie : Dominus dédit. Dominas abstulit; sit nomen Domini benedictum. {Job i, 21.) 11 en est séparé sans douleur,, parce qu'il ne saurait s'affliger de quitter à la mort ce qui lui était à charge pendant la vie. Il en est séparé sans regret, parce qu'il voit legain quoi fait par cette perte : Ilabenlesmaiorcs remunerationcs. (Uebt.

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X, 35.) Ainsi celle séparation et relranchemeiu de toutes choses à la mort n'est pas bien rude à rame juste. Mais pour le pécheur cette séparation se fera avec jne extrême violence, car comme il aime encore les cûoses de la terre et qu'il y est fort attaché, on ne peut aussi l'en détacher qu'avec un grand efl'ort : Non relinquitur sine dolore quod cum delectatione retinetur, (S. AuG.) Alors, dit Job, le pain qu'il a mangé avec goût et plaisir se changera au-dedans de son estomac en fiel d'aspic : Panis ejus m utero illius vertetur in [cl aspidum intrinsecus {Job xx, i4) ; il vomira les richesses qu'il avait englouties, et Dieu les tirera par force du fond de ses entrailles. Divitias qiias devoravit, evomet : el de ventre illius extraheteas Deus. ( /ftirf., 15. ) Imaginez-vous un homme qu'on taille : quels efforts pour tirer cette pierre qui tient à la chair I il faut se servir de tenailles, et on ne l'arrache qu'avec des violences extraordinaires et qui font frémir ceux qui les voient; mais, après lui avoir fait ainsi souffrir de si cruelles douleurs, quel regret quand on voit que tout est im'tile l c est l'état du pécheur à la mort : Super nœc plangam et ululabo (Mich. i, 8), ait le prophète Michée ; est-ce

assez ? non : Faciam planctum velut draconum, et luclum quasi struthionum, quia desperata est plaga ejus. (Ibid., 8, 9.) Une autre séparation encore plus rude, c'est la séparation de l'àme d'avec le corps. 0 quelle épouvantable division ! Cum magno melu maijnisque doloribus anima separatur a corpore, (S. Bern.) Le juste en mourant remet son âme doucement entre les mains de son Dieu, el la mort lui est comme un sommeil de paix, parce qu'il trouve sa paix en Dieu, dans le sein duquel il se repose avec amour : mais le pécheur ne peut se résoudre à cette horrible séparation, il faut qu'elle se fasse avec une extrême violence ; et comme l'àme ne voit que des sujets de terreur et de crainte de toutes parts, elle fait tous ses efforts pour ne le point abandonner, el ne peut se résoudre à cette étrange division, manere satacjil, ire compellitur. C'est pourquoi Dieu envoie un ange, terrible exécuteur de sa justice, qui arrache l'àme du corps, parce qu'elle ne peut se résoudre à le quitter : Illa trepidans de ipsius statim angeli (acte evocatoris animarum, per vim illam rapientis, impellentibus etiam eam angelis ut exeat de corpore. Enfin nonobstant tous ses eflorts, ses oppositions, ses répugnances, elle se trouve contrainte de le quitter. Intolerabili mox terrore concutilur, repenlini impctus violenlia pcrlurbatur, prœcipilanler invnditur ac de miserœ carnis erqaslulo violc7Uer evcllitur, ut ad œlernu supplicia jam in amaritudine pcrtralialur. (S. Petk, Dam,) 0 Dieu, quelle douleur, quelle gène, quel supplice I imaginez-vous la peine d'une personne qucTim démembre et que l'on tire à quatre chevaux,: l'àme est encore unie plus fortement au corps que les parties du corps ne sont unies ensemble ; jugez I>ar là de la violence de sa peine. Enfin la séparation la plus U-rriblc est la séparation de l'àme avec son Dieu ; car c'est dans ce moment aue se conimeiicc

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celle dernière et épouvantable division qui se fait entre Dieu et l'àme. Le pécheur a méprisé Dieu pendant sa vie, et Dieu le méprise à l'heure de la mort. Quia amore mundi et carnis vchiptate Dei amorem reliquerat, derelinquetur a Deo misera in liora tantee îiecessilalis, atque dœmonibus Iradelur in in(erno crucianda. (S. Bern.) Parce que vous avez négligé mes conseils et méprisé mes avis, et moi (dit Dieu), je me rirai de vous, et vous mépriserai à l'heure de votre mort : In interitu vestro ridebo. (Prov. i, 2G.) Le pécheur a tourné le dos à Dieu pendant la vie, et Dieu lui tourne le dos à l'heure de la mort : Dorsum et rion faciem ostendam eis in die perditionis eoTum. {Jer. xviii, 17.) Le pécheur a quitté Dieu pendant sa vie, et Dieu le quitte à l'heure de la mort : Quœretis me, et non invenietis, dit Jésus-Christ, et in peccato vestro moriemini... {Joan. viii, 24.) Invocabunt me, et non exaudiam : consurgent et non invenient me. {Prov. i, 28.) N'est-ce pas là. un horciWe état .pour une àme mourante ?

La troisième chose présente qui rend terrible la mort d'un méchant homme et qui suit de ce qui a été dit, c'est l'impossibilité où il se trouve de faire pénitence : Tune reprœsentatur pœna impio et peccatori, quando jam non potesl pœnitenlia prodesse pec~ canti, dit saint Cyprien. Il s'était toujours imaginé qu'il le pourrait, qu'il en trouverait le tcnips, qu'il en aurait la force ; et à la mort, oh ! quelle surprise quand il voit qu'il ne le peut plus ! Car trois choses sont nécessaires pour la pénitence ; il faut la grâce de Dieu, car la conversion n'est pas un ouvrage de la nature, c'est un ouvrage de Dieu, et à la mort c'est un miracle ; il faut le temps, car hors le temps il n'y a plus de mérite; il faut la coopération de la volonté, car sans cela la grâce est inutile dans notre cœur. Or, le pécheur voit que ces trois choses lui manquent au moment de la mort. La grâce, ou que Dieu lui retire pour la plus grande partie, ou qui est si faible en ce qui reste, qu'elle est comme agonisante et mourante, en sorte qu'il ne remarque plus en elle aucune action de vie. Misericordiœ claudetur fous, et operandi décrit facuUas. (S. Laurent. Justi- NîAN.) Pour le temps, il voit qu'il n'en a plus, et que le moment est arrivé pour l'accomplissement de cette prophétie : Juravit per viventcm in sœcula sœ culorum, quia tcmpus non erit amplius. {Apoc. x, 6.) Pour la coopération de sa volonté, hélas I au milieu de tant de peines et de si grandes détresses,, troublé par tant de frayeurs et de craintes, abattu sous de si extraordinaires faiblesses, comment pourrait-il" faire, dans ses dernières agonies, ce qu'il n'a point fait étant en pleine santé, où ses méchantes habitudes n'étant point si profondément enracinées; la grâce était aussi plus abondante, il avait tout le temps qui lui était nécessaire, il possédait d'ailleurs toute sa force et tout l'usage de sa liberlé: Quem niorbus urget cl pœna tcrrel ad veram vix vcnict satisfactionem ; maxime cum fitii quos illicite ditexit siul prœ~ sentes, uxvr et mumlus ud se voçcut. En vérité, u'y

RETRAITE ECCLESIASTIQUE. — CINQUIEME JOUR

a-t-il pas de quoi désespérer d'une âuic en cet élat? Multos t'unn solel serotina pœnitenlia dccipere. (S. Ait..)

Faites maintenant réflexion sur vous-même, et voyez si vous n'avez pas été longtemps dans des dispositions si peu chrétiennes, que si la mort vous y eût surpris, vous vous seriez trouvé dans cet élat. Ne faut il pas être fou;après avoir médité ces malheurs, de demeurer dans le péché qui seul en peut être h cause, et de différer k la mort sa pénitence? C'est pour tout ce que vous avez fait. Regrettez voire conduite passée, confonaez-vous de vous voir encore si peu disposé à une bonne mort ; désirez de vous y disposer comme il faut , et demandez-en à Dieu la grâce.

Troisième point. Coopération. — 1" Résolvez-vous de ne point différer à faire pénitence, car insensiblement, en différant de jour à autre , on attend jusques à la mort , et on y est surpris.

2° Commencez dès à présent à détester de tout voire cœur le péché , et ne laissez échapper aucun moment de ceux qui vous sont donnés pour vous préparer à la confession , sans y apporter tous vos soins, pour la bien faire au plus tôt.

3° Songez qu'un moyen infaillible de bien mourir c'est de bien vivre, prenez donc en détail les moyens particuliers , que vous connaîtrez vous être nécessaires pour bien vivre.

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