‹ uvres complètes de Millevoye (volume 3)Chapitre 7 sur 16 · UN DU TROISIÈME CHANT · texte numérisé non relu

UN DU TROISIÈME CHANT

fc CHARLEMAGNE

A PAVIE

CHANT QUATRIÈME

CHARLEMAGNE

A PAVIE

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CHANT QUATRIÈME

J^oiN du palais-, Adalgise, en courroux. Nourrit sa haine et prépare ses coups : A son poignard il garde une victime.

Quelques instants encore, et le guerrier Ne sera plus qu'un lâche meurtrier. Par intervalle, aux approches du crime.

De ses remords il se sent combattu;

Par intervalle , un reste de vertu ,

Malgré lui-même, en son cœur se ranime.

Tel le soleil de ses derniers rayons

Vient colorer les ténébreux nuages

Qui dans leurs flancs recèlent les orages,

La grêle affreuse et les noirs tourbillons.

Bientôt renaît la fureur d'Adalgise.

Que dis-je? il veut que, servant ses complots.

Son père même au crime l'autorise;

Didier troublé reçoit et lit ces mots :

« L'ombre est propice, et la nuit est muette.

Que, dans une heure, une porte secrète

Devant mes pas s'ouvre! C'en est assez.

Ou la vengeance , ou ma mort : choisissez. »

Perdre son fds ! le sauver par un crime ! Conunent choisir ? Entre ce double abîme Didier demeure interdit et flottant.

Si l'étranger, loin du port s'écartant,

Entre les flots et la creuse ravine

S'est engagé sur la roche en ruine ,

Et des deux parts voit la mort qui l'attend ,

Son œil se trouble, il pâlit, il s'arrête,

Jusques à l'heure où, sifflant sur sa tête,

Les vents du nord, fougueux tyrans des airs,

L'entraîneront au gré de la tempête

Dans la ravine ou dans les flots amers.

Du roi Lombard image trop fidèle !

Que fera-t-il? D'une main criminelle

Doit-il signer l'aveu des attentats,

Ou d'Adalgise accepter le trépas ?

A.U seul devoir il va céder peut-être . . ,

Mais devant lui de son fds menaçant

L'errante image alors semble apparaître.

Il jette un cri, prononce en frémissant

L'ordre fatal , et tombe pâlissant

Sur les degrés de ce trône sans maître.

Durant ce temps, àjpas précipités, Autour des murs de la ville soumise S'égare cncor le farouche Adalgise; Et du vainqueur les drapeaux détestés , Battus des vents , sifflent à ses côtés. De leur aspect sa haine est redoublée; Un feu plus sombre anime ses regards.

De citoyens une foule troublée Au même instant parcourait les remparts; A leur approche Adalgise s'écrie :

« Amis! pour nous il n'est plus de patrie. Les voyez-vous ces insolents drapeaux Dont la présence insulte à nos misères ? Entendez-vous les mânes de nos pères S'en indigner au fond de leurs tombeaux ? Vengeons ces murs , vengeons la Lombardic !

Armons nos bras de glaives, de flambeaux ; A ces drapeaux attachons l'incendie , Et que leurs feux, guidant au loin nos pas. De nos vainqueurs éclairent le trépas! » Comme il parlait, d'une flamme soudaine Les étendards pétillent dévorés; Et, possédé du démon de la haine, Vers le palais à sa suite il entraîne Les citoyens de sa rage enivrés.

Et cependant l'adroite enchanteresse Voudrait, au gré de son art infernal, Punir d'Ogier l'infidèle tendresse.

Et l'accabler du bonheur d'un rival.

Elle voudrait dérober à la gloire Du roi Lombard le généreux vainqueur, Pour Ophélie enflammer son grand oœur.

Et lui ravir \ts fruits de sa victoire.

De sa baguette elle frappe, et soudain

A son pouvoir la terre obéissante ,

Près du palais, d'un merveilleux jardin

A déployé la pompe éblouissante.

Là, le pi'intemps l'it au sein des liivers;

Les hauts sapins, les palmiers toujours verts

Vont balançant leurs souples colonnades;

L'onde bondit en limpides cascades ;

Et son murmure, au loin charmant les airs,

A la, douceur des plus tendres concerts.

Sous la feuillée à la voix de Morgane,

Le luth en main, un groupe de beautés »

Laissant flotter son voile diaphane^

Par ses regards invite aux voluptés

L'hôte nouveau de ces lieux enchantés.

Philtre d'amour plus dangereux encore ,

Un pur nectar aussitôt à coulé.

Nectar charmant, que la vermeille amphore

Dans son cristal a long-temps recelé.

Il réunit au parfum de la l'ose Le vif éclat des plus fraîches couleurs ; Dans les bosquets Morgane le compose Du suc des fruits et de l'espi'it des fleurs.

« Grand roi ! permets qu'à tes vaillants trophées J'ose enlacer les myrtes amoureux , Lui dit Morgane : un dieu créa les fées Pour le bonheur des amants et des preux. L'amour t'attend sur la couche odorante , Dit-elle encor ; ces nymphes sont à moi : Leur voix est tendre et leur bouche enivrante. Tu peux choisir, la plus belle est à toi. » Charles se tait ; il garde un front sévère : « Contre l'amour mon cœur s'est affermi, Dit-il. J'implore une faveur plus chère. Le fier Roland, mon neveu, mon ami,

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Peut-être, hélas! sur la rive étrangère A rencontré le malheur et la mort- Savante fée ! instruis-moi de son sort. »

Traçant dans l'air un signe symbolique : « Fils de Milon ! dit-elle , quel transport T'enchaîne aux pas de l'ingrate Angélique ? Elle te fuit, elle insulte à tes feux : Aux faibles sons d'un luth voluptueux, Elle et Médor, sous des ombres fleuries. Chantent l'amour... l'amour ! ah! malheureux! Leurs chants pour toi sont l'hymne des furies. Ce bois profond, de chênes couronné, Qui sait? peut-être a voilé leurs caresses, Leurs longs baisers, leurs brûlantes ivresses!... Qu'il tombe ! il dit ; sous son bras forcené Le chêne éclate et meurt déraciné. »

Charles frémit de l'oracle funeste.

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Mais tout-à-coup des accords ravissants Frappent Morgane; une extase céleste Vient par degrés enchaîner tous ses sens : « Qu'ai-je entendu? dit-elle, quels accents! Est-ce le chant des magiques Orphées ?

Est-ce ta lyre, immortel Obéron?

Non. Brise-toi , luth impuissant des fées ! C'est un mortel : Arioste est son nom. N'entends-tu pas la voix aérienne, De ton Roland signaler les travaux?

Avec sa gloire elle chante la tienne : Dans l'univers tu n'as plus de rivaux ; Console-toi, même de Roncevaux! »

La docte fée, "en planant sur les âges. De l'avenir lisait ainsi les pages.

Charles l'écoute avec étonnement.

A ses côtés cependant elle range

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De SCS lutins la légère phalange, Et dit tout bas : « Nous touchons au moment Que j'ai promis à mon ressentiment.

Secondez-moi, gracieuses sylphides, — Arbre d'amour ! arbre que j'ai planté ! Trouble ses sens de tes charmes perfides, Et des erreurs de ton prisme enchanté; Et qu'aujoui'd'hui la haine et la vengeance Avec l'amour marchent d'intelligence. »

Près du héros qu'elle aspire à charmer. S'empresse aloï'S chaque aimable sylphide; Et la plus jeune en souriant le guide Vers les rameaux dont l'ombre fait aimer.

A peine il touche au magique feuillage, Que sur ses yeux se répand un nuage.

Environné de prestiges d'amour, Il croit d'abord, au séduisant st'^our,

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Voir s'égarer en de vertes allées D'autres beautés fuyant l'éclat du jour, Et seulement de leur pudeur voilées.

L'une bientôt enchaîna tous ses vœux.

Les vents jouaient dans l'or de ses cheveux-: La plus modeste , elle était la plus belle ; Et je ne sais quel charme en ses regards Disait d'avance au vainqueur des Lombards Qu'elle serait aussi la plus fidèle.

D;ms cette image il avait reconnu Les ti'aits si doux de la belle Ophélie, Ces yeux rêveurs et ce front ingénu , Chargés d'amour et de mélancolie; Et, sur ses pas, de détours en détours, S'abandonnant au magique dédale , Sous les berceaux d'où la myrrhe s'exhale, Toujours il suit l'ombre qui fuit toujours. « Prince, arrêtez, ou c'est fait de vos jours!

i34 CHARLEMAGNE A PAVIE,

Un noir complot menace votre tête. »

A ces accents Charlemagne s'arrête :

Il voit Ogier, qui, les regai'ds troublés, Des chevaliers par ses soins rassemblés A précédé la phalange intrépide.

Devant ses pas le jardin mensonger.

L'arbre d'amour, la charmante sylphide.

Tout disparaît comme vm songe léger.

La rage au cœur, Morgane frémissante Agite en vain sa baguette puissante :

Au sein des airs reprenant son essor , Elle se tait; c'est menacer encor.

Vers Charlemagne en partant elle guide Les assassins, dont la troupe homicide Sert Adalgise et ses projets affreux :

Le météore à la clarté livide Est le flambeau qui marche devant eux;

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Dans leur fureur silencieux et sombres , Tantôt épars et tantôt ralliés, Ils s'avançaient tels que d'horribles ombres. Et frissonnaient , l'un de l'autre effrayés. Au fils du roi les portes sont ouvertes ; Suivi des siens, le long des cours désertes Il s'avançait à pas lents et sans bruit : Mais des clartés qui veillent dans la nuit Frappent sa vue; il s'arrête, il frissonne ; Et l'espérance un instant l'abandonne.

« Dieu ! qu'ai-je fait? dit-il , j'ai tout détruit. Le traître Ogier, de mes projets instruit, De ce palais n'a-t-il pas pris la route ? Les chevaliers pour leur maître alarmés, Debout encore et de leur glaive armés.

En ce moment l'environnent sans doute.... » Ils sont venus. Tremble, fier agresseur! Charles sur toi fond comme la tempête.

i36 CHARLEMAGNE A PAVIE.

Son cimeterre est déjà sur ta tète; La froide mort est déjà dans ton cœtir. Le fer des preux jette sur la poussière Des révoltés la foule presque entière.

Le reste fuit, de terreur éperdu ^ Et court au loin sous quelque abri sauvage Ensevelir son impuissante rage, Et le regret de son crime perdu.

Le souvenir de sa chute fatale

Glace Adalgise, et sa témérité

N'ose tenter une lutte inégale;

Il cherche au loin l'ombre et l'impunité.

Didier tremblant, que le remords oppresse,

A révélé sa parjure faiblesse.

Coupable roi! ton arrêt est dicté.

Charles, forcé de condamner le crime,

CHANT IV. iBt

Eb l'immolant regrettait la victime :

«Toujours punir, s'écria-t-il trois fois, Toujours punir est donc le sort des rois! »

Soudain paraît, dans la salle isolée,

Du criminel la fille désolée ;

Son œil est triste et son teint sans couleur,.

Et sous ses traits on eût peint la douleur.

Elle tremblait ainsi que la gazelle

Quand par hasard, au sein du bois profond,

Elle aperçoit le chasseur vagabond

Qui l'atteignit de sa flèche mortelle.

Charles pensif lève les yeux sur elle.

O ! qui peindra ses transports renaissants

Dès qu'il revoit cette sylphide aimable.

Dont la présence enivra tous ses sens.

Il veut parler; un trouble inexprimable

Fait sur sa bouche expirer ses accents.

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Brûlant d'un feu qu'il peut cacher à peine , Avec lenteur il s'était rapproché Du front charmant vers la terre penché; Il effleurait de sa brûlante haleine Ce front d'albâtre et ces cheveux d'ébène. Tremblant d'amour, il pressait une main

. Qui frémissait dans la sienne oubliée , Et , sur son sein doucement appuyée , Pouvait compter les soupirs de son sein. C'en était fait : un seul instant peut-être , Et de ses feux il n'était plus le maître. Mais un héros au devoir , à l'honneur Sait immoler jusques à son bonheur :

« Fille adorable autant que malheureuse , Rassurez TOUS, dit la voix généreuse; Beauté , vertus ont des droits sur mon cœur. Didier vivra : les jours de votre père Par vous sauvés lui paraîtront plus doux. »

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Et, bénissant le prince tutélaire,

La vierge en pleurs embrassa ses genoux.

« La tendre fille est épouse fidèle,

Dit le héros , je vous dois un époux.

Ogier vous aime, il est digne de vous;

Le plus vaillant mérite la plus belle.

— Jamais d'époux! jamais... » s'écria-t-elle ;

Et de ses traits s'enflamma la pâleur;

Et , le cœur plein d'un funeste présage ,

L'infortunée en voilant son visage

Cacha du moins son trouble et sa douleur.

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