CONTRE UN MENTEUR
Le roi passe ! crie Alidore , — C'est vrai , je le vois à vingt pas ; Mais j'en serais plus sûr encore, Si tu ne me le disais pas.
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^|t^rrttnme.
Nous avons tous, soit tuteurs, soitparens, Pour nos péchés , des enfaus ignorans.
Et nous payons afin qu'on les instruise. Mais je voudrais, par un retour égal, Qu'on nous payât quand on les instruit mal. Vous qui, pétri d'une sainte bêtise.
Les rendez sots plus qu'il n'étaient chez nous, Frère Asinus, combien nous paierez -vous?
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^yrm^tamme.
Un gros villageois à confesse Disait un jour à son curé :
« J'ai bu, j'ai menti, j'ai juré; « Mon père excusez ma faiblesse :
« De mes péchés tel est le cours « Que j'y retombe tous les jours , « Ainsi qu'une franche pécore.
« Or, tandis que je suis en train , « Permettez que j'accuse encore « Ceux que je commettrai demain. »
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Certain fâcheux me dit : « J'irai vous voir. » Je lui réponds : « Monsieur, venez le soir. » Puis je le quitte; alors le jeune Eugène, Un mien parent;, présent à cette scène, Pour me reprendre allait parler... « Tais-toi, « Voici le mot de l'énigme : j'indique « A mes amis l'heure où je suis chez moi; « Et puis, usant d'une heureuse tactique, « J'indique aux sots, aux fâcheux que je hais, « L'heure précise où je n'y suis jamais. »
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tixmme.
Toujours parle trop haut un mauvais orateur. C'est vrai; mais quand Dumour captive l'auditeur Aux accens de sa voix facile et sans emphase , Et que Broque en hurlant ne le captive pas, Je me dis à moi-même , en retournant ma phrase , Un mauvais orateur parle toujours trop bas.
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;^x^tammi!.
Poua diffamer la nation française L'Anglais solde l'Europe, et, sous d'autres climats, L'Amérique se tue à diffamer l'anglaise;
Et cependant nous ne la soldons pas.
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MoRiNviLLE à ma table admis, Et qui se dit de mes amis, Partout sans pitié me diffame ; Le trait est noir, il est infâme; Mais je me tais, j'attends... un bruit M'apprend bientôt qu'on le poursuit Pour mille écus... je les lui porte.
De joie alors il se transporte, Il pleure, il m'embrasse, il me dit :
« Tu viens de sauver mon crédit ,
'< O mon ami! mon dieu propice!
« Puis-je payer un tel service?... »
Je réponds : « Oui, ^'est... — Ah! dis, quoi ?. « — De ne pas parler mal de moi. »
^g:pujtrtînine.
Je vois chez nous mainte société, Sans notre aveu, s'intituler savante :
Sur cette ardeur dont chacune se vante, Si par malheur la science a compté, Ah ! mes amis, la science est à plaindre ! Car on y passe une moitié du temps A fabriquer de très-longs règlemens, Et l'autre après se passe à les enfreindre-
Mon ami, tu veux savoir Pourquoi je vais peu te voir?
Écoute : ton domicile Est d'un accès difficile, Par son triste éloignement. C'est peu: ton étage même Est si près du firmament, Que, quand, par un zèle extrême, Quand , par l'effort plus qu'humain D'une marche longue, active.
Chez ton portier l'on arrive, On n'est qu'à moitié chemin.
■:j)tta|§e.
Celui qui dort sous ce tombeau funèbre, Traiteur habile et pourtant peu célèbre , Avait fondé sur l'appétit des gens L'espoir flatteur d'une haute fortune ; Mais, en dépit de ses soins diligens , Il succomba : sa mort est peu commune : Car ce pauvre homme, au bonheur étranger, Mourut de faim en donnant à manger.
i8o POÉSIES FUGITIVES.
(^fUafÇ(
Faite d'avance et par précaution pour un auteur romantique assez connu.
Ci-GÎT mort tout entier le rimeur Gloirentéte , Qui des siècles futurs a raté la conquête. Ce grand homme, chagrin de voir tous ses écrits A la livre vendus comme du papier gris, Finit, pour se ravir à cet affront extrême, Par user tout son bien à s'acheter lui-même.
DE L'HOMME DE LETTRES. i8i
Trop heureux l'écrivain qui, dans la solitude, Amasse lentement les trésors de l'étude; Qui, préparant de loin ses destins éclatants, Épure ses travaux dans le ci'euset du temps ! Comme il dédaigne alors tant de vils adversaires, Tant de combats grossiers, pugilats littéraires, Tant de rivaux jaloux qui , pour mieux le flétrir, Du mépris qu'on fait d'eux cherchent à le couvrir! Descartes, que noircit l'impure calomnie, Dans les champs du Batave exile son génie, Recommande sa gloire à la postérité , Et sur des bords lointains poursuit la vérité.
C'est ainsi que le sage en lui se réfugie. Son adversité même accroît son énergie.
Athlète infatigable, au jour de la douleur, Il soutient sans fléchir la lutte du malheur ; Il l'affronte , et de près l'observant sans le craindre , 3 i6
i82 L'INDÉPENDANCE
Semble lui demander des couleurs pour le peindre, i Sur son vaisseau brisé, tel Vernet sans pâlir Étudiait le flot prêt à l'ensevelir.
C'est peu que l'écrivain, armé de ses ouvrages, Des destins ennemis affronte les outrages; C'est peu que sa vertu brave l'adversité; Elle résiste encore à la prospérité.
Libre au palais des rois, sans hauteur, sans bassesse. Par fois il se soumet, jamais il ne s'abaisse. D'un généreux transport son grand cœur animé, Quel que soit l'oppresseur, protège l'opprimé; Et, demeurant fidèle au parti qu'il embrasse, Partage noblement une noble disgrâce.
Quand Fouquet de Louis eut perdu la faveur, La Fontaine resta l'ami de son malheur. D'un cœur naïf et pur déployant l'énergie , Il fit sur son destin soupirer l'élégie ;
DE L'HOMME DE LETTRES. i85
Et, laissant les flatteurs à leur vulgaire effroi. Il chanta son ami, même devant son roi. Dévoùment vertueux ! témérité sublime !
Tel est du vrai talent l'abandon magnanime. La tyrannie en vain prétend l'anéantir ; En vain de son exil l'arrêt va retentir : Il n'est point de déserts, point d'exil pour le sage. Ces sables dévorants, ces plaines sans ombrage, Ces antres, ces rochers, n'ont pour lui rien d'affreux' Seul, errant et proscrit, il n'est point malheureux: L'étude, objet constant de son idolâtrie. Au bout de l'miivers lui fonde une patrie.
Mais pour l'ensevelir les cachots sont ouverts; 11 y descend, courbé sous le poids de ses fei's. Calme, il répète encore à l'oppresseur (juil brave: a Je ne suis qu'enchaîné, je ne suis point esclave. » Au fond de sa pensée il a déjà fini
ï84 L'INDEPENDANCE
La page vigoureuse où le crime est puni.
Sa prison désormais n'est plus qu'une retraite ;
Si le ciel l'a doté des talents du poète ,
Il chante, et sur ce mur, son muet confident.
Il trace avec sa chaîne im vers indépendant.
Qu'un servile mortel à plaisir s'humilie ; Qu'au parti du vainqueur son effroi se rallie ; De vingt maîtres divers adulateur banal. Que pour oser penser Jl attende un signal; Le sage en tous les temps garde son caractère : Tyrans! il vous poursuit de sa franchise austère; Et, libre sous le poids de votre autorité, En présence du glaive il dit la vérité. Cicéron, qu'un despote honore de sa haine, Va rejoindre au tombeau la liberté romaine. Démosthène, épuisant la coupe de la mort, De son dernier sommeil tranquillement s'endort.
DE L'HOMME DE LETTRES. i85
L'hommeobscurpeutfrémir; toutentieril succombe,
Et l'éternel oubli vient peser sur sa tombe.
Le sage ne meurt point. Sous la main des bourreaux,
Il défend à la mort d'effacer ses travaux;
Il la voit, il l'attend, sans pâlir d'épouvante:
Le grand homme n'est plus , mais sa gloire est vivante.
De ses persécuteurs s'il trompe les poignards. Nous révérons en lui le Nestor des beaux-arts. Son ame tout entière en ses écrits respire; Ses actions jamais n'ont démenti sa lyre; Il se conserva pur au milieu des méchants : Il meurt, et la vertu reçoit ses derniers chants. Tel l'oiseau du Méandre, ornement du rivage, Au noir limon des eaux dérobe son pluma^^e , Et, saluant la mort de sons mélodieux.
D'une voix plus touchante exhale ses adieux.
rloNNEUR à ce mortel que la soif de connaître
Exile noblement du toit qui l'a vu naître ,
Et qui , pour des déserts ou des peuples cruels ,
Fuit la douce patrie et les bras paternels !
Quels que soient les dangers, son grand cœur les surmonte.
L'obstacle, il le soumet; le trépas, il l'affronte;
Et sillonnant au loin les orageuses mers,
Ne s'arrête pas même où finit l'univers.
Tel ce hardi Génois , l'œil attaché sur l'onde ,
* Cette pièce a remporté le prix à l'Acad^ie française^ en 1807.
i88 LE VOYAGEUR.
Reculait en espoir la limite du monde.
Huit ans, rois de la terre! il courut vous offrir
Ce monde inattendu qu'il allait conquérir ;
Huit ans , il dévora le refus et l'outrage !
Cependant Isabelle accueille son courage;
Les mers qui l'attendaient s'ouvrent à ses vaisseaux,
Mais quels périls soudains l'assiègent sur les eaux? *
■ *. ' Quel bruit sourd a mugi? C'est la trombe rapide,
Qui roule en tourbillon , qui monte en pyramide.
Une flamme sinistre aux mâts vient s'attacher.
O comble de terreur ! l'oracle du nocher,
La boussole* est muette, et l'aiguille infidèle
S'éloigne en tournoyant du pôle qui l'appelle.
Déjà les Castillans , entourés de la mort ,
De Palos à grands cris redemandaient le port :
Seul contre tous, Colomb les soutient, les console,
Et pour eux son génie est une autre boussole.
Un monde est sa conquête : il revient... O revers !
Je cherche la couronne , et ne vois que les fers.
Plus heureux , admiré même durant sa vie , Cook, respecté, dix ans des rois et de l'envie, Semble des flots du Sud le monarque et le dieu : La gloire de son nom le protège en tout lieu ; Ses pavillons sans foudre, honorés des deux mondes. Voguent indépendants sur l'empire des ondes.
De l'Océan d'Atlas sortant de toutes parts , Des îles toul-à-coup invitent ses regards ; Et ces filles des eaux , vierges encor naïves , Étalent sous ses yeux leurs grâces primitives. Aimable Otaïti, sauvage Sybaris, Où la seule candeur sert de voile à Cypris ! Un autre Bougainville achève ta culture : Aux lois de l'industrie il soumet la nature ; D'un germe libéral il dote tes guérets,
igo LE VOYAGEUR.
Et sa voix te révèle et Pomone et Ceres. *
Bientôt il court chercher, sous un pôle de glace ^
Un autre continent promis à son audace.
De son art incertain il hâte les progrès ;
Du temple d'ÉpidaUre il ravit les secrets ,
Et , soumise elle-même à tant de vigilance ,
La mort baisse sa faux et s'éloigne en silence.
Trop heureuse Albion ! quels furent tes transports Quand le bronze tonnant l'annonça dans tes ports ! Que l'Europe , homme illustre ! un moment te possède i; Qu'à tes rudes travaux le doux repos succède... Le repos ! en est-il pour ce génie ardent ? D'vm besoin curieux l'invincible ascendant, Lorsqu'à peine il respire, échappé des naufrages, Rend sa vie aux dangers , et sa flotte aux orages.
L'Angleterre avait dit : a Quel mortel le premier ^
M Entre deiix océans se frayant un sentier, <i Osera soulever cette barrière antique « Qui repousse du Nord les flots de l'Atlantique ? » Tout se tait. .'. Cook , lui seul , sent son cœur palpiter; Il se lève : « C'est moi qui l'oserai tenter. « Des vaisseaux, et je pars! » L'astre du jour à peine Blanchit le sombre azur de la profonde plaine. Que déjà le héros , debout sur les l'ochers , Accuse impatient la lenteur des nochers. Il part. Les jours ont fui : Cook a revu les îles Dont il fertilisa les rivages stériles.
Ces lieux à son aspect semblent se réjouir, L'arbuste s'incliner, la fleur s'épanouir. D'un avide regard il contemple en silence Ces champs où, frêle encor, l'humble épi se balance. Avec moins de transports un père à son retour Sourit aux doux progrès des fils de son amour. Ah ! les touchants bienfaits de sa main tutélaire
iga LE VOYAGEUR.
Revivront d'âge en âge au cœur de l'insulaire ; Et tandis que, s'armant de reproches vengeurs, L'univers poursuivra ces tyrans voyageurs , Ces brigands tout souillés d'une homicide gloire, La voix du monde entier bénira sa mémoire.
Toi, qui suivis ses pas, et que nos longs regrets Demandèrent quinze ans aux abîmes muets. Tu m'apparais, couvert d'un voile triste et sombre... Est-ce toi.'* laPeyrouse?... ou n'est-ce que ton ombre?
Nobles martyrs , salut à vos noms immortels l Le premier voyageur mérita des autels.
Par des mers séparés , sur les diverses plages , Les peuples languissaient, nus, grossiers et sauvages. Le voyageur paraît... Les flots sont applanis; Par le nœud des besoins les hommes sont unis. Le commerce, bientôt, rapprochant les distances,
LE VOYAGEUR. igB
De l'un à l'autre pôle étend ses bras immenses , Du fertile Yémen recueille le nectar, L'opulente toison des troupeaux de Cédar, De Chypre et de Naxos la liqueur parfumée , Et la pourpre de Tyr, et l'encens d'Idumée. Les marbres de Paros , les tissus d'Ispahan Sous leurs poids précieux font gémir l'Océan ; Le rubis, que l'aurore avec amour étale. Quitte pour l'occident la rive orientale ; Et le Japon, du creux de ses rochers lointains, De son luxe fragile enrichit nos festins.
De nouvelles cités s'élèvent et fleurissent ; La raison s'agrandit et les mœurs se polissent : Le désert a des lois , des vertus et des arts. Monarques! demandez au plus fameux des Czars Par quels puissants ressorts son active sagesse A su du fier Tartare adoucir la rudesse, 3 17
Transformer en cités de stériles roseaux , Et fonder un empire où croupissaient des eaux ? Pierre vous répondra : « Je parcourus la terre ; « Je visitai les ports de la riche Angleterre ; « Mais d'un peuple poli les arts au loin vantés « Attachèrent surtout mes regards enchantés , « Et j'admirai long-temps, aux rives de la Seine, « La douce urbanité de la moderne Athène. « Sous les rochers du nord descendu sans pâlîr, « Au séjour des métaux j'osai m'ensevelir ; « Des chantiers de Sardam ma main laborieuse « Saisit avec orgueil la hache industrieuse. « Je reparus enfin, digne du rang des rois; « Et l'empire des Czars s'étendit à ma voix. »
En des jours plus lointains, le flambeau des voyages, Tel qu'un astre éclatant , perça la nuit des âges : ■Py thagore , Solon , Thaïes , Anacharsis ,
LE VOYAGEUR. i^S
Moissonnaient la sagesse aux campagnes d'Isis ; La Grèce , s'élançant dans l'Egypte féconde , Allait chercher des lois pour en donner au monde.
O rives de l'Asie ! ô terre des beaux-arts ! Nous révérons encor vos monuments épars. D'un œil religieux le voyageur admire Ilion, Babylone, Ecbatane et Palmyre; Des palais fastueux , des temples solennels Il dispute au néant les débris éternels. Seul , assis au milieu des antiques décombres , Des siècles expirés il évoque les ombres , Cherche des temps fameux le vestige effacé , Et prête au loin l'oreille aux leçons du passé.
Rien pour l'observateur n'est muet sur la terre ; L'univers étonné devient son tributaire.
S'élancer au hasard, tout voir sans rien juger.
C'est parcourir le monde et non pas voyager : L'œil du sage lui seul voit , distingue , mesure , Surprend l'homme échappantauxmainsdelanature, Compare sa rudesse à nos goûts amollis , Et ses brutes vertus à nos vices polis ; Des diverses humeurs observe la nuance , Et des climats divers la secrète influence; Oppose au lent progrès des empires naissants Le rapide déclin des états vieillissants ; Rapproche ces tableaux si féconds et si vastes , Et de la terre entière interroge les fastes.
Où courent à la fois ces doctes conquérants ? L'un suit le char pompeux de ces astres errants; L'autre poursuit Hermès dans le sein de Cybèle , Ou rend à Triptolème un sol long-temps rebelle. La Condamine encor s'élançant plus loin qu'eux, Visite l'Amazone et ses flots belliqueux ;
Anqiietil redemande à l'indien rivage La loi de Zoroastre et les écrits du Mage; Et Jussieu , de son art ordonnant les progrès , Aux plantes du désert dérobe leurs secrets. Bientôt ils reviendront aux pieds de la Science Déposer le flambeau de leur expérience , Épancher des trésors lentement amassés, Et charmer leurs rivaux fiers d'être surpassés. Tel autrefois Platon, après ses longs voyages. Aux bosquets d'Acadème entretenait les sages. Et tranquille , près d'eux sous le platane assis , Les attachait long-temps à ses nobles récits.
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R.OTROU** cher à Thémis et cher à Melpomène, Avait abandonné son paisible domaine; Vers Paris un instant par la gloire entraîné , Des palmes du théâtre il marchait couronné , Et, du Cid méconnu défendant la merveille, Devant Richelieu même osait louer Corneille.
. Le cirque s'est ouvert ; Rotrou voit par des pleurs
* Cette pièce a remporté le prix décerné par la seconde olasse de l'Institat , en i8i i.
** Le poète Rotrou, lieutenant civil du bailliage de Dreux , sa patrie , mourut dans cette ville le 28 juin i65o , victime, par son dévoùment, de l'épidémie qui la ravageait.
Applaudir Venceslas et ses nobles douleurs : Corneille, dont l'estime et l'enflamme et l'honore, Assiste à son triomphe et l'embellit encore. Voilà qu'un bruit fatal, trop prompt à circuler, Aux applaudissements est venu se mêler.
Des tragiques douleurs la vue est détournée : De moment en moment, la foule consternée Attache sur Rotrou son regard inquiet ; On le plaint , il s'étonne ; il s'informe , on se tait. Son trouble s'en augmente : il insiste, il arrache Le déplorable aveu du malheur qu'on lui cache. O revers ! Dreux périt sous un mal destructeur. Rotrou frémit. Il sait qu'tm hameau protecteur Retient loin des dangers les enfants qu'il adore ; Mais ses concitoyens sont sa famille encore. Ni les transports flatteurs de ce peuple exalté , Ni les gémissements de son frère attristé, Ni les touchants regrets , ni l'amitié sincère
Du grand homme chéri qui le nommait son père,
Rien ne l'arrête; il part, seul, à travers la nuit,
Et cherche les périls comme un autre les fuit.
Mais sur sa route il croit, dans les vastes ténèbres.
Entendre des sanglots et des plaintes funèbres ,
Et voit autour de lui des fantômes errer.
Le jour, qui de ses feux commence à l'éclairer,
Lui semble enveloppé de sinistres nuages.
Ces vallons si connus , ces coteaux , ces ombrages ,
Tout est changé pour lui; du deuil , de la douleur,
Tout prend à ses regards la lugubre couleur.
Il arrive : à la mort il voit sa ville en proie. Hélas ! ce n'étaient plus ces longs accents de joie Qui fêtaient son retour en des temps plus heureux. Tout demeure absorbé dans un silence affreux : Il n'entend plus, au sein de ces tristes murailles. Que le bruit gémissant du char des funérailles.
Il appelle en pleurant ceux qu'il a tant chéris : La cloche du trépas répond seule à ses cris. Ce peuple entier, cédant au malheur qui l'accable. De vivre et de mourir à-la-fois incapable , N'ose pour son salut tenter un noble effort; L'effroi produit l'effroi , la mort produit la mort. Cherchant à s'isoler des publiques misères, Chacun fuit. Seulement on voj'^ait quelques mères , Immobiles , braver le désastreux fléau , Et veiller sans pâlir à côté d'un berceau.
Rotrou, dieu tutélaire, en ces lieux de tristesse. Dispute avec la mort d'ardeur et de vitesse. Son zèle , infatigable au milieu des travaux , Donne aux uns des secours, aux autres des tombeaux. Il est partout; son ame au loin se multiplie: Il agit , il ordonne , il menace , il supplie ; Et, lui-même affrontant l'hydre au souffle infecté.
LA MORT DE ROTROU. 2o3
Rassure la terreur par l'intrépidité.
Digne fils d'Apollon , sa noble insouciance De l'avare Plutus dédaigna la science ; Mais, offrant au malheur d'héroïques secours , A défaut de trésors , il prodigue ses jours. Dix fois l'astre nocturne a chassé la lumière , Sans que le doux sommeil ait touché sa paupière. Le poids de la fatigue en vain l'accable , en vain La fièvre de la mort fermente dans son sein ; Il marche , et des héros enfants de sa pensée La gloire disparaît, par la sienne effacée. Nul danger, nul effroi ne peut le retenir : Tant de travaux heureux qu'espérait l'avenir, Tant d'écrits imparfaits , d'esquisses animées Qu'en sublimes tableaux le temps eût transformées, Tant de lauriers nouveaux à sa gloire promis , Il ne regrette rien , s'il meurt pour son pays !
2o4 LA MORT DE ROTROU.
D'un frère vainement le fidèle message A rappelé ses pas sur un autre rivage : Sa vertu rougirait d'hésiter un instant. Il voit venir la mort , il la voit et l'attend. Immuable , il répond au frère qui l'implore : « Pour la vingtième fois j'entends depuis l'aurore Sonner l'airain fatal... Je l'entends sans effi'oi : Ce soir, si Dieu l'ordonne, il sonnera pour moi. » Il disait; mais, vaincu par tant de vigilance, L'homicide fléau se retire en silence.
Déjà, de^ bouche en bouche à l'envi répétés, Les bienfaits de Rotrou jusqu'aux cieux sont portés: Des palmes à la main, vers le toit qu'il habite Un peuple délivré vole et se précipite. Insensés ! retenez un aveugle transport ; Ne mêlez point vos chants aux soupirs de la mort. Votre libérateur touche au moment suprême; Des coups qu'il vous épargne il est atteint lui-même;
ou LE HÉROS LIÉGEOIS. 217
Du trépas à la vie adoucit le passage.
Goffin veille, attentif, sur les communs destins :
Il songe à ses enfants naguères orphelins,
Il embrasse en espoir son épouse fidèle :
Mais à ses compagnons il doit encor son zèle ,
Et sorti le dernier du gouffre ténébreux,
Son œil se lève au ciel et retombe sur eux, »
A ces récits , la bouche et l'oreille captives , L'étranger oubUait les heures fugitives ; Et déjà pâlissaient les feux mourants du jour, « Restez, dit le vieillard. Non loin de ce séjour, Un banquet, signalant la fin de nos misères. De nos fils délivrés doit rassembler les pères. Là, vos yeux à loisir contempleront Goffin. L'étoile de l'honneur pare déjà son sein ; La palme et les lauriers vont décorer sa tète. » Il dit; et l'étranger, qui s'assied à hi fête, 3 19
2i8 GOFFIN.
Admire dans Goffiu d'honneurs environné
L'héroïsme ingénu , de sa gloire étonné.
Son cœur alors palpite, et semble enhn renaître;
Il est homme et français*, il se sent fier de l'être;
La joie épanouit son front moins abattu ,
Et pour croire au bonheur il croit ù la vertu.
* On se souvient que le dévoûment de Goffin date d'une époque où l'évêché de Liège faisait partie de l'Empire /ra«-
-CrtlV.