L'INVENTION POÉTIQUE
J joiN le fils de Japet et sa fable vantée!
Le talent créateur fut le seul Prométhée.
De ses brûlantes mains jaillit le feu sacré ;
Il dit , et du néant l'univers fut tiré.
Féconde Invention ! à ta noble imposture
Jupiter dut sa foudre et Vénus sa ceinture;
Et l'Amour, dont toi-même as tissu le bandeau ,
A ton flambeau magique alluma son flambeau.
De ces illusions qu'enfanta le poète Le poète à son tour enrichit sa palette , Dispose ses couleurs , les fond , les assortit , S'empare du pinceau dès qu'un dieu l'avertit,
aa8 L'INVENTION
Et, toujours créateur môme alors qu'il imite, De son art étonné recule la limite.
Vaste Homère ! tel fut ton destin glorieux. Plus fier que tes héros et plus grand que tes dieux, Tu triomphes du temps et de l'obscur Zoïle ; Ton colosse est debout sur la tombe d'Achille.
De ce chantre immortel émule harmonieux ! D'un plus modeste éclat tu -viens frapper mes yeux; Ton langage est plus pur , ta lyre plus savante , Et tu sais embellir tout ce qu'Homère invente ; Mais au Parnasse antique il parut le premier. S'élevant comme un cèdre au-dessus du palmier, Homère t'a vaincu. Du dieu de l'harmonie Il n'a point reçu l'art : son art est le génie.
Le génie! A sa voix l'inventeur s'enhardit; Son sujet sous ses yeux se déploie et grandit.
POÉTIQUE. aag
Tel, au réveil du jour, quand l'aube matinale Entrouvre par degrés la porte orientale , Un point brille, il s'étend, et bientôt sa clarté Des champs aériens dore l'immensité.
Voyez l'ardent Milton, incorrect et sublime , S'élancer dans les cieux , ou plonger dans l'abîme : Du goût , à ses regards , le flambeau n'a point lui , Mais comme ses défauts ses beautés sont à lui. Arioste, à son tour, sylphe heureux du' Parnasse, Souple et nerveux , unit et l'adresse et l'audace : Du pays des erreurs ce magique habitant Jleproduit l'univers dans son prisme éclatant. L'habile Torquato vole d'une aile agile D' Arioste à Milton , et d'Homère à Virgile : Sous mille aspects nouveaux son art les réfléchit, Et de leur pur éclat se pare et s'enrichit. Chantre navigateur, cher aux Nymphes du Tage, Les Neuf Sœurs te gardaient un moins riche partage, 3 ' 20
a3o L'INVENTION
Mais à travers les pleurs qu'Inès obtient encor Nous admirons les traits de ton Adamastor.
A votre vers heureux qu'inspira Polymoie , Voulez-vous imprimer le cachet du génie ? D'une autre Invention connaissez le secret ; Le bon goiit en prescrit l'emploi sage et discret. Du talent exercé l'habile main rassemble Ces termes qui , surpris et charmés d'être ensemble , D'un hymen favorable empruntant le secours, Fécondent la pensée , animent le discours. Maisdemotsnouveaux-nés moins prodigue qu'avare, Pour paraître hardi ne soyez point bizarre : L'abus des beautés même enfante la langueur; C'est la sobriété qui nourrit la vigueur. N'allez pas étaler l'effronté barbarisme, Ni l'absurde jargon du froid néologisme ; N'allez pas, au mépris du bon sons et de l'art ,
POÉTIQUE. aSi
Accorder votre lyre aux pipeaux de Ronsard.
Variez vos sujets , parcourez d'autres rives ; Demandez au désert des scènes primitives ; Trouvez , loin de Paris et loin de vos rivaux , De nouvelles couleurs et des objets nouveaux; Sommes-nous exilés de l'épopée antique ? N'est-il plus de lauriers pour le chant didactique ? Le Temps a-t-il brisé le tragique poignard ? Le cercueil de Molière enferme-t-il son art ? Où donc est de Boileau l'implacable férule ? Où sont ses traits sanglants, effroi du ridicule? Saisissez-les; frappez d'un implacable vers Et le crime hideux et le vice pervers. La gloire attend les sons de vos lyres muettes : Le siècle des héros est celui des poètes. Homère ! ton génie est-il mort tout entier ? Toi seul, d'un pied hardi te frayant un sentier,
23te L'INVENTION POÉTIQUE.
De l'art confus eiicor traversas les ténèbres ; Et nous, qu'ont devancés tant de guides célèbres, Nous n'osons qu'en tremblan t, de leur gloire éclairés, Imprimer sur leurs pas-nos pas mal assurés ! L'ardent navigateur , dont la course lointaine Conquit à l'univers la rive américaine , Trembla-t-il d'un projet par lui seul entrepris ? De son heureuse audace un monde fut le prix. Il est , il est cncor des îles inconnues Où les lois d'Apollon ne sont point parvenues. Sur l'océan des arts embarqués les derniers, Ne quittons point la rame, assidus nautonniersj Et sachons préférer , en dépit de l'orage , Au long calme du port les dangers du naufrage.
J. OUI est calme... tout dort... et le repos me fuit! La voix de ma douleur s'élève dans la nuit. Hélas ! durant le jour, l'austère pénitence A ma bouche plaintive impose un long silence : Seulement , aux accords de l'orgue gémissant , Je mêle quelquefois un lamentable accent ; Mais ma prière est faible et n'est pas entendue.
* Colardeau , en reproduisant avec tant de charme la belle épître d'Héloïse à Abeilard , a cru devoir s'interdire quelques tableaux admirables dans Pope , ceux peut-être où domine le plus la couleur du sujet. J'ai osé m'emparer de ce qu'il a négligé de recueillir.
2'i4 LA RELIGIEUSE.
Dans l'abîme du cloître à jamais descendue , J'ai supplié le ciel .d'abréger mes instants : Vœux superflus! Mon sort est de gémir long-temps.
Toi, par qui j'ai juré l'entier oubli du monde, Voile saint, qui, témoin de ma peine profonde. Enveloppes mon front pdie et d'ennuis chargé , En funèbre linceuil quand seras-tu changé ?
Heureuse mille fois celle dont la pensée Au-delà de ces murs ne s'est point élancée ! Sa prière fervente arrive jusqu'aux cieux ; Son sein ne nourrit point ce feu séditieux Dont l'invisible ardeur lentement me consume, Et ses pleurs pénitents coulent sans amertume. Des songes doux et purs enchantent son sommeil ; L'ange de la vertu sourit à son réveil... Et moi, je gémis seule au milieu des ténèbres:
Ou la triste insomnie, ou des songes funèbres, ' M'assiégeant tour -à-tour, se disputent mes nuits. Rêves consolateurs, qu'implorent mes ennuis. Rendez-moi mon amant... Mais quel espoir m'égare! Jusques dans ses faveurs le sommeil est barbare : S'il touche un seul instant mes yeux appesantis , . Il me semble nous voir, pâles, anéantis. Gravir péniblement de lugubres décombres Où les mornes cyprès épaississent leurs Ombres ; Dans la profonde nuit , silencieux , errer ; Traverser des forêts, des déserts... et pleurer. Ton image poursuit mon ame épouvantée : Au sommet d'une tour sauvage , inhabitée , Dont le fron t sourcilleux commande aux vastes mers. Tu m'apparais ; ta voix retentit dans les airs ; J'écoute: l'éclair luit, le vent nocturne gronde , Et la nue orageuse au loin s'étend sur l'onde. I Je frissonne, je veux m'élancer à tes cris
Vers la tour dont les flots heurtent les noirs débris : Vains effors! Un rempart entre nous deux s'élève... Je m'éveille, et soudain s'évanouit mon rêve ; Alore je me retrouve en un morne réduit, Seule avec la douleur , le silence et la nuit.
O ! qui me les rendra ces temps si pleins de charmes, Oùmesjours innocents coulaient exempts d'alarmes! Vertu céleste! oubli des profanes désirs! Espoir, fécond espoir, source des vrais plaisirs, Espoir, par qui mon ame à ses liens ravie Pressent les voluptés de l'éternelle vie I Descendez dans mon cœur, hôtes sacrés et doux! Sur un cercueil glacé que pressent mes genoux , Je vous attends.-Quel bruit perce la voûte obscure ? Est-ce le vent du soir qui sourdement murmure ? C'est la voix du tombeau. Voix terrible ! salut. De ma reconnaissance accepte le tribut.
De quel gouffre de maux ton signal me délivre ! VoL\ terrible ! salut. Je suis prête à te suivre. Habitants fortunés du suprême séjour I Prenez vos harpes d'oi-, chantez l'hymne d'amour; Accourez tous, venez m'ombrager de vos ailes; Balancez sur mon front vos palmes immortelles ! Et toi, toi que mon cœur n'a cessé d'adorer, Que je te voie encore avant que d'expirer : Viens, par unlong adieu, triste et dernier hcgnmage, De la vie au trépas m'adoucir le passage. Touche ma faible main; prends ce souffle... et reçois Ma vie et mon amour exhalés à la fois.
O Mort, puissante Mort ! quelle est ton éloquence ! Quelles hautes leçons profère ton silence! Homme, regarde : un corps livide, inanimé, ' Une cendre!... et voilà cet objet tant aimé! O faiblesse ! ô néant des passions humaines-!
Un jour tu me suivras aux ténébrejux domaines. Puisse un même cei'cueil alors nous recevoir! Peut-être deux amants, égarés quelque soii'. Aux douteuses clartés de l'astre solitaire. S'arrêteront saisis d'un trouble involontaire. Penchés sur le tombeau, les bras entrelacés, Ils liront nos revers sur la pierre tracés: « Ilsaimaient conomenous, diront-ils, et peut-être « De la terre comme eux nous allons disparaître... »
Toi-même, saint ministre, à l'instant où tes mains Offrent le sacriGce au maître des humains , Si l'un de tes regards tombe sur cette pierre Qui bientôt couvrii*a notre froide poussière , Ton cœur sera du ciel un moment détourné, Et ce trouble pieux te sera pardonné.
Ah! si dans l'univers quelque enfant de la lyre
A connu de l'amour l'impérieux délire ,
Si d'un chagrin profond son sein fut dévoré.
Si d'un objet chéri la mort l'a séparé ,
Lui seul à nous chanter aura droit de prétendre :
Il saura, d'une voix mélancolique et tendre ,
Consacrer nos malheurs par un long souvenir,
Et son vers douloureux vivra dans l'avenir.
V-/NZE heures avaient sonné à l'horloge de la Sainte -Chapelle: une heure encofe, et minuit allait séparer- les deux années. Je marchais lentement aux bords de la Seine, dont la lune blanchissait les flots : derrière moi s'élevait la statue rétablie d'Henri IV, devant moi le palais restitué de ses descendants , et je me trouvais ainsi placé entre le souvenir et i espérance.
Quand je fus arrivé à la grille du château, je m'arrêtai; et, levant les yeux vers
24a LA FÊTE
les hautes fenêtres de la demeure royale, encore éclairée de quelques flambeaux , je me dis: « En ce moment peut-être, notre bon Roi embrasse paternellement la fille de son frère ; ils songent qu'ils ont vu plus de vingt fois finir et renaître l'année sur une tene étrangère; ils songent que Janvier doit ramener pour eux une journée... Alors ils pleurent ensemble , et ensemble ils prient pour les auteurs de leurs maux. » Je continuai ma route vers cette place d'où le char du monarque se détourne ; et j'entendais encore une voix inspirée, qui répétait : Fils de Saint Louis ! montez, axj ciEi.. Je laissai échapper un soupir , et je passai.
Mes pas s'étaient loiiniés involontaire-
ment vers l'enclos * où un pieux courage a recueilli ce qui reste du dernier roi de France, J'observais froidement sur ma route les colonnes commencées de ce prétendu Temple de la Gloire , bâti dans un cimetière , et dont les bases devaient en effet reposer sur les ossements des hommes.
Alors, un inconnu m'aborda, et me dit:
« Que regardez - vous ? — Rien, lui répondis-je , que des colonnes brisées , image du conquérant qui voulut s'ériger en fondateur. — Venez , me dit - il à voix basse , quoique personne ne fût près de nous; venez , je vous montrerai de plus précieuses
Le terrain où le respectable M. Desclosuaux a religieusement conservé les dépouilles royales.
ruines. » Je le suivis sans crainte, car il y avait dans l'accent de ses paroles quelque chose de triste et de touchant qui bannissait la défiance. Une porte s'ouvrit; une petite lampe veillait dans un enclos : elle éclairait les dépouilles mortelles du martyr qui fut mon roi. Je serrai fortement la main de mon conducteur: il m'entendit; et, se | retirant à quelque distance, il me laissa, | dans l'effusion de mes souvenirs , m âge- \ nouiller, et m'entretenir en silence avec i cette cendre , que je crus sentir doucement s'émouvoir en reconnaissant un Français.
D'instant en instant ma rêverie devint plus profonde , et je tombai par degrés dans cet état d'abandon qui participe de la veille et du sommeil. Je crus revoir ou plutôt je
revis les traits du vertueux monarque; ils étaient empreints de toute la majesté du ciel , du trône et du malheur. Il tenait à la main l'olive de la paix et du pardon ; il l'agita trois fois, et j'entendis ces mots qui ne sortiront plus de ma mémoire :
« France que j'ai tant aimée, et que j'aime encore! l'an se renouvelle; voici le jour où le père de famille confond dans ses embrassements ses enfants soumis et fidèles et ses fils un moment égarés. Vous, Français, qui êtes aussi mes enfants, je vous bénis tous , sans en excepter un seul. Déjà le Dieu qui console vous a bénis luimême : mon frère est sur le trône.
« Les vœux qui sortent du tombeau sont sacrés. Ecoutez les miens, écoutez-les pour
votre bonheur, et ce bonheur ajoutera, s'il se peut , à mes félicités célestes.
« Plaignons le cœur dur, dont la haine recommence avec l'année. La haine ne produit que la haine, et la vengeance perpétue l'injure et le malheur. La cloche solennelle de vos temples va vous rappeler aux prières. Allez visiter ces enceintes de paix, où tout vous parlera d'affronts oubliés et de crimes remis. L'Evangile est sur l'autel près de l'hostie; et le rédempteur, du haut de la croix, crie encore sous les clous qui le déchirent : Mon père ! par-
nONNEZ-LEUR , CAR ILS NE SAVENT CE Qu'iLS FONT.
« Sujets, ralliez-vous autour du trône.
Que chacun de vous apprenne à sacrifier
ses intérêts d'un jour aux intérêts de sa vie entière , au bonheur de ses enfants , au repos de son pays !
« Soutiens de la gloire des arts! le ciel vous rend un digne appréciateur; il fera pour vous tout ce que j'aurais voulu faire ; il protégera ce qui l'a consolé.
« Français! je vous recommande ma fille. Effacez de son souvenir la trace des longues douleurs , et l'aimez pour ses vertus et pour ma mémoire. O mon peuple! je te bénis encore une fois; reçois mes vœux pour ton éternelle prospérité. Ces vœux de mon cœur , tu les aurais entendus le jour de ma mort , si une cruelle prudence n'eût étouffé ma voix dans le bruit des tambours funè-
bres. Adieu, chère France! je vais bientôt
retourner au ciel , et prier pour toi. »
Minuit sonnait. Il me sembla que l'Ombre auguste gardait un instant le silence, et qu'ensuite se tournant vers le château des rois , elle ajoutait :
« O mon frère ! j'entends sonner la dernière heure de l'année; et je t'adresse pour celle qui commence le tendre salut d'un frère et les souhaits d'un ami. Si, comme le Sauveur du monde , tu as posé sur ton front la couronne d'épines, console -toi. Ta bonté , aussi paternelle , mais plus ferme que la mienne, garantira ta puissance et l'héritage de nos descendants. Plus heureux que moi , tu donnes à la France cette
DES MARTYRS. a/,9
charte tutélaire , balance entre les deux pouvoirs, gage d'alliance entre le peuple et le roi. Ah ! mon cœur était prêt à l'accepter comme un présent j quand on me 1 imposa comme une chaîne.
« Au lever du jour, presse pour moi «sur ton cœur ma fille qui est devenue la tienne. Ne me pleurez pas : j'ai connu l'ineffable joie des Elus. Tous mes désirs ne sont-ils pas satisfaits ? J'ai pris place à côté de saint Louis , au pied du trône de l'Eternel , et je te vois sur le trône de mes Français. »
A ces mots , je sortis de ma vision ; mais avant de me relever du tertre où j'étais prosterné , je le pressai de mes lèvres j et , retrouvant à quelques pas le maître de cet
2 5o LA FÊTE DES MARTYRS, enclos religieux, je l'embrassai comme un vieil ami , et nous nous promîmes de nous retrouver au même lieu la vingtième nuit.
(janvier i8i5, )
iji CARTE les cyprès qui flottent sur ta tête, O Muse ! des Élus raconte-moi la fête. Laisse gémir la voix de ce prophète en pleurs , Qui seul put égaler les plaintes aux douleurs ; Le deuil a trop long-temps enveloppé la France. Le tombeau d'unMartyrveutdeschantsd'espérance. Chants nouveaux, éclatez! Par nos vœux obtenu. Du côté de la mer un Sauveur est venu :
Entre son peuple et lui l'alliance est jurée; La Paix étend sur nous son olive sacrée, Et les fils innocents et les enfants ingrats A l'autel du pardon se sont tendu les bras.
Dans la Jérusalem à jamais fortunée , Où le temps n'est qu'un jour de l'immortelle année , Les saints Martyrs, autour de l'ineffable autel, Célébraient de Louis l'avènement au ciel. Déjà pour le Monarque et sa famille aimée S'exbalaient le cinname et la myrrhe embaumée ; Déjà se rassemblaient, sous les palmiers en fleur, Ces conquérants du ciel , ces héros de douleur , Qui vinrent , glorieux , du milieu des supplices , S'abreuver à jamais au torrent de délices; Ces hardis Confesseurs, vieux soldats de la foi. Qui, du dieu des chrétiens multipliant la loi. L'invoquaient sous le fer, le chantaient dans laflamme, Et trouvaient dans leur sang le baptême de l'ame
Ils précèdent vos pas, ù Vierges du Seigneur, Qui sur terre aspiriez à l'éternel bonheur, Qui, des fléaux mortels courant subir l'épreuve. Orphelines , serviez les enfants de la veuve , Et dont le cœur fervent, d'un feu chaste allumé, Sans les pauvres et Dieu n'aurait jamais aimé.
Du sentier de lumière alors on voit descendre Le roi qui dans Tunis expira sous la cendre. Il conduit triomphant ce généreux Martyr, Qui , touché de nos maux et d'un long repentir ,i Effaça par ses pleurs du livre de colère Le peuple à qui le ciel avait gardé son frère. La joie épanouit son visage serein :
Tel il fut dans la tour, sous les verroux d'airain , Lorsque, del'échafaud recevant le message. Il traçait de sa main le testament d'un sage. Et quand, à la luem^ des sinistres poignai'ds, Il relisait la mort du dernier des Stuarts.
a54 I-A FETE
Dans l'imposant éclat de sa beauté première, S'avance des Césars la puissante héritière : Les roses du martyre embellissent encor Les nobles lis , flottant sur sa couronne d'or. Près d'elle , Elisabeth , dont la bouche si pure Proféra pour mourir sa première imposture*, De sa royale sœur doux et constant appui, Semble un ange exilé que Dieu rappelle à lui. Et toi qui , par le fer en lambeaux déchirée , Effrayas les remparts où tu fus adorée. Malheureuse Lamballe! enfin console- toi, Tu ne quitteras plus l'épouse de ton roi. La Reine avec amour contemplait sa famille ; Elle embrassait son fils , et priait pour sa fille , Sa fille, qui toujours la pleurant ici-bas, A dit comme Rachel : « Ne me consolez pas. »
Emmenez-moi à la mort ; c'est moi qui suis la Reine.
Un Apôtre, un vieillard ferment l'auguste marche. Est-ce toi , Lamoignon , vertueux patriarche , Qui pour des jours sacrés plaidas en cheveux blancs Devant l'urne de mort et les licteurs sanglants ? Edgeworth! est-ce vous, dont la voix salutaire .' Promit le saint royaume à ce roi de la terre, '^^ Et qui, lassé d'un monde où Louis n'était plus. Songiez à le revoir au palais des Élus ?
Mais l'orient des cieux tout à coup s'illumine. Un trône est descendu de la voûte divine : Les Anges l'ont formé d'un' métal inconnu Que la terre en ses flancs n'avait pas contenu ; Le diamant, éclos dans l'abîme de l'onde, L'escarboucle d'Ophir, le rubis de Golconde, Comparés à l'éclat du métal lumineux , Seraient l'impur limon et le roc sablonneux. Sur ce trône éclatant, qui devant lui s'arrête. S'est assis le Martyr, monarque de la fête.
a56 LA FÊTE
ISiotre reine, à la voix de son époux divin, S'y place ; mais son cœur vent éloigner en vain Un souvenir mêlé de tristesse et de charmes; Elle songe à la France , et répand quelques larmes : Car , dans le séjour même où cessent les douleurs , Dieu conserve aux Élus le don sacré des pleurs.
Aux pieds des deux épouxdéposant leurs guirlandes Les vierges, les vieillards joignent à ces offrandes Le rameau d'olivier qui , dit-on , autrefois , Fleurit sur le Calvaire ii côté de la croix. O iils de Saint Louis! ton aïeul te destine La palme de douleur cueillie en Palestine ; Et la palme , garant des maux qu'ils ont soufferts , Ombrage les deux rois qui bénirent leurs fers.
On vit en même temps la flamme transparente S'élever sur l'autel en colonne odorante , Baume délicieux , sept fois plus doux encor Que le nard et l'encens qui parfument Tadmor.
Il semblait que le ciel en ce moment auguste. Acceptât de nouveau l'holocauste du Juste. L'immortel Hosanna retentit dans les cieux ; ' ' L'hébraïque cinnor, le sistre' harmonieux S'unirent aux accords des harpes prophétiques; Isaïe entonna ses sublimes cantiques :
Il redisait au ciel la fin de nos malheurs. Jçrémie à ces chants ne mêla point ses pleurs. Il allait commencer les accents de vengeance... Mais Dieu mit dans son cœur la pieuse indulgence : Il s'arrêta; saisi d'un salutaire effroi. Il craignit de troubler la fête d'un bon Roi.
Et parmi les apprêts d'une fête plus sombre , Au bruit du char funèbre au loin roulant dans l'ombre, ' Au bruit des habitants en foule rassemblés , Assiégeant les parvis de nos temples voilés; Lorsqu'aux os du Martyr la vieille cathédrale Ouvrait, après vingt ans, la couche sépulcrale,
a58 LA FETE DES MARTYRS.
Du ciel il descendit une imposante voix,
Qui, sous les hauts lambris du palais de nos rois ,
Disait : « J'ai pardonné. Console-toi , mon frère ! l
« Notre France orpheline a retrouvé son père.
« Du trône des Capets tu seras le soutien ;
'( Oui, ma fille est ta fdle, et mon peuple est le tien.
« Sous les rochers d'Hartwell un dur apprentissage
« D'un prince fit un roi , d'un proscrit fit un sage :
« Accomplis tes destins. Ferme dans ta bonté,
« Conserve désormais à ce peuple enchanté
« L'inestimable don , gage de ta puissance.
« Adieu ; je te confie à sa reconnaissance ,
« Et te rends , en ce jour de clémence et de deuil ,
« Les bénédictions qu'il donne à mon cercueil. »
POÉSIES LÉGÈRES
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