‹ uvres complètes de MolièreChapitre 193 sur 553 · ACTE II, SCEAE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCEAE VI

LE MAÎTP.F. DE PHILOSOPHIE

I)f jTiain, nous verrons îes autres lettres, qui sont le» coa

MONSlELll JOURDAIN.

l, t-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en ".lonnant du bout <le la langue au-dessus des dents d'en li£-at : DA.

MONSIELR JOLIIDAIN.

DA, DA. Oui! Ah! les belles choses! les belles choses!

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

L'F, en appuyant les dents d'eu haut sur la lèvre de dessous : FA.

MONsici.R jcBr.DAirr.

FA, F.\. C'est la vérité. Ah ! mon père et ma mère , qufl je vous veux de mal !

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Et l'R, eu poiiaut le bout de la langue jusqu'au haut du palais; de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une maniéré de tremblement : R, RA '.

R. R, RA; R, R, R, R, R, RA. Cela est vrai. Ah! l'habile homme que vous êtes , et que j'ai perdu de temps ! R, R, R, RA.

' Voici qiielqups passages du livre de Corderaoy. où on reconnaîtra racilement let enipiuols ôe Molière :

< Si l'on ouvre un peu moing la bouche, «ii avançant la mâchoirr d'en boa » vers celle d'en haut,, oii formera une anlre voix liirmuiée en E.

» Kl «t J'en approche encore un pau davantage tes mâchoires l'une de l'autre,

> sans toutefois que les dents se loiiclieiil, on formera une troisième vuix en 1.

> Mai'i si, au contraire, on vient à ouvrir les mâchoires, et â rapprocher en

> même temps les lèvres par les deux coins, le haut et le bas, sans néanmoins les

> firiner tout à fait, on formera une voix en 0.

» Enlin, si l'on rapproche les dents sans les joindre entiirement, et si, es » même instant, on allonge les deux lèvres, sans les joindre tout à fait, o »fiirinera une Toix eu U.

> Le D se prononce en approchant le bout de ta langue au-dessus des dent >ii'en haut

» Et la lettre R en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palms, d» tmanière qu'étant frôlée par tair qui tort avec forte, elle lui cède, $t revtent * souvent au m4tin.i endroit. »

230 LE îiOURGEOIS GErvTiLIiOMME.

LE Maître de philosophie.

Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.

MONSIEUR JOURDAIN

Je VOUS en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de granae ^alité , et je souhaiterois que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tonaJ>er à ses pieds.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Fort bien !

MONSIEUR JOURDAIN

Cela sera galant, oui.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Sans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulei ecnre ^

MONSIEUR JOURDAIN

Non, non ; point de vers.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Vous ne voulez que de la prose?

MONSIEUR JOURDAIN

Non, je ne veux ni prose ni vers.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Il faut bien que ce soit l'un ou 1 autre.

MONSIEUR JOURDAIN

Pourquoi ^

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Par la raison, monsieur, qu'il n'y a, pour s'exprimer, ^oe la prose ou les vers.

MONSIEUR JOURDAIN

Il n'y a que la prose ou les vers?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Non, monsieur Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'esL point vers est prose.

MONSIEUR JOURDAIN

Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc qae celal-

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

De la prose.

MONSIEUR JOURDAIN

Quoi! quand je dis: Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit, c'est de la prose?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Oui, monsieur

AtïE h. SCENE VL !

MONSIEUR JOtJilDAIN.

Far ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de îa prose, sans que J'en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudroisdonc lui mettre dans un billet : Belle marquise, vos beaux yeux me font mounr d'amour ; mais je voudrois que cela fût mis d'uoe manière galante, que cela fût tourne gentiment.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendies ; que vous souffrez nuit et jour pour flic les violences d'un...

MONSIEUR JOURDAIN

Non, non, non, je ne veux point tout cela. Je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle marquise , vos beaux yeux me font tnourir d'amour.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Il faut bien étendre un peu la chose.

MONSIEOr. OUKDAIN.

Non, vous dis-je. Je ne veux que ces seules paroles-là dans le liillet, mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses maiijères dont on les peut mettre.

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font viourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle marquise, vo$ beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font^ belle marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN

Biais de toutes ceô façons-là, laquelle est la meilleure?

LE MAÎTRE DE PHILOSOPHIE

Celle que vous avez dite : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

MONSIEUR JOURDAIN

Cependant je n'ai point étudié , et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.

LE MAÎTRE DF PHILOSOPHIE

Je n'y manquerai pas.

t52 LE BOURGEOIS GENTlLHO:ùME.

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