‹ uvres complètes de MolièreChapitre 41 sur 553 · ACTE in, SCExNE V. .S · texte numérisé non relu

ACTE in, SCExNE V. .S

MAÏTIiE JACQIES.

Vos chevaux, monsieur? ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur ia litière : les pauvres bêtes n'en ont point , et ce seroit mai parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, dei façons de chevaux.

HARPAGON

Les voilà bien malados! lis ne font rien.

MAÎTRE JACQIES.

Et pour ne faire rien, monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il leur vaudroit bien mitux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fecd le cœur de les voir ainsi exténues. Car, enfin, j'ai une tendresse pour mes cheviux , qu'il mt semble que c'est raoîmème, quand je les vois pàtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être , monsieur , d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.

OARPAGON.

Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.

MAÎTRE JACQIES.

Non, monsieur, je n'ai pas 1^ courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fouet, en Félat où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent ua carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes ^

VALÈRE

Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.

MAÎTRE JACQUES

Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la maia d'un autre que sous la mienne.

VALÈRE

Maître Jacques fait bien le raisonnable!

MAÎTRE JACQUES

Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire!

HARPAGOJS.

Paix.

MAÎTRE JACQUES

Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs, et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le paia

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et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous : car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus.

Pourrois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi?

MAÎTRE JACQUES

Oui, monsieur, si j'étois assuré que (ela ne vous fâchât point.

HARPAGON

Non, en aucune façon.

MAÎTRE JACQUES

Pardonnez-moi ; je sais fort bien que je vous mettrois en colère.

HARPAGON

Point du tout. Au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.

MAÎTRE JACQUES

Monsieur , puisque vous le voulez , je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de prof'ier des jeûnes où vous obligez votre monde; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous files assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton ; celui-ci, que l'on vous surprit, une nuit, en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui étoit celui d'avant moi, vous donna, dans l'obscurité, je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise? On ne sauroit aller nulle part, où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout

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