‹ uvres complètes de MolièreChapitre 420 sur 553 · ACTE ÎI, SCENE IX · texte numérisé non relu

ACTE ÎI, SCENE IX

AHISTE.

La raison est fort belle, et c'est faire un grand pas. Avez-vous su du moius lui proposer Clitaudre?

CIIUYSALfi.

Non; car, comme j'ai vu qu'on pari U d'autre gendre, J'ai cru qu'il étoit mieux de ne nVavancer point.

ARISTE

Certes, votre prudence est rare au dernier point. N'avez-vous point de honte, avec votre mollesse? Et se peut-il qu'un homme ait assez de foiblesse Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu, Et n'oser attaquer ce qu'elle a résolu?

(.imVSALE.

Mon Dieu ! vous en parlez, mon frère, bien à l'aise, Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse. J'aime fort le repos, la paix et la douceur, Et ma femme est terrible avecquc son humeur; Du nom de philosophe elle lait grand mystère* ; -Mais elle n'en est pas pour cela moins colère; Et sa morale, faite à mépriser le bien, Sur l'aigreur de sa bile opère comme rien. Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tête, On en a pour huit jours d'effroyable tempête. Elle me fait trembler dis qu'elle prend son ton; Je ne sais où me mettre, et c'est un vrai dragon ; Et cependant, avec toute sa diablerie, Il faut que je l'appelle et mon cœur et ma mie^.

ARISTE

Allez, c'est se moquer. Votre femme, entre nous,

Est, par vos lâchetés, souveraine sur vous.

Son pouvoir n'est fondé que sur votre foiblesse ;

C'est de vous qu'elle prend le litre de maîtresse;

Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,

Et vous faites mener on bête par le nez.

Quoi! vous ne pouvez pas, voyant comme ou \ous nomme,

Vous résoudre une fois à vouloir être un homme,

' Daos le sens de grand embarras.

* Imitation de Plante. Dans la Casina, acte II, scène II, Statinon dit, «« •percevant sa femme ; < Je la vois là avec son air renfrogné et maussade; il m( faut l'ouiianï n'jjorJcr tendrement cette furie. Ma petite femme, ma œignociM^ qa: lais-tu ià?' {.\iine' Martin.)

554 LES FEMiMES SAVANTES.

A faire condescendre une femme h vos vœux,

Et prendre assez de cœur pour dire un Je le veut!

Vous laisserez, sans honte, immoler votre fille

Aux folies visions qui tiennent la famille,

Et de tout votre bien revêtir un nigaud.

Pour six mots de latin qu'il leur fait sonner haut ;

Un pédant qu'à tous cov.ps votre femme apostrophe

Du nom de bel esprit et de grand philosophe,

D'homme qu'en vers galants jamais on n'égala,

Et qui n'est, comme on sait, rien moins que tout ceU'

Allez, encore un coup, c'est une moquerie ;

Et votre lâcheté mérite qu'on en rie.

Oui. vous avez raison, o! je vois que j'ai tort. Allons, il faut enfin monlicr un cœur plus fort. / Mon frère !

AUISTE.

C'est bien d';'.

MIRTSALE.

C'est une chose infâme Que d'être si soumis au pouvoir d'une femme.

A'MSTE.

Fort bien.

CHRTSALE.

De ma douceur elle a trop proSûé.

ARISTE

Il est vrai.

CHRTSALE.

Trop joui de ma facilité.

ARISTE

Sans doute.

CHRTSALE.

Et je lui veux faire aujourd'hui connoîtfe Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le maître, Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux.

ARISTE

Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux.

Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure; Faites-le-moi venir, mon frère, tout à l'heure.

Page 1