ACTE V, SCENE V
ANSELME
Tout beau! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez ; vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous ferez.
VALERE, en mettant fièrement son chapean.
Je ne suis point homme à rien craindre ; et si Naples vou^ est connu, vous savez qui était don Thomas d'Alburci.
ANSELME
Sans doute, je le sais; et peu de gens l'ont connu micus que moi.
HARPAGON
Je ne me soucie ni de don Thomas ni de don Martin.
(Harpagon, voyant deux chandelles allumées, en souffle une. ANSELME.
De grâce, laissez-le parler ; nous verrons ce qu'il en veut dire.
VALERE
Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour.
ANSELME
Lui?
VALERE
Oui.
ANSELME
Allez, vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.
VALÈRE
Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture, et je n'avance rien ici qu'il ne me soit aisé de justifier.
ANSELME
Quoi! vous osez vous dire fils de don Thomas d'Alburci?
VALÈRE
Oui, je l'ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit
ANSELME
L'audace est merveilleuse ! Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans, pour le moins, que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont
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accompagné les désordres de Naples , et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.
VALÈRE
Oui; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âf^é de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol ; et que ce fils sauvé est selui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fovtune, pritamilié pour moi ; qu'il me fil élever comme son propre fils, et que , les armes furent mon emploi dés que je m'en trouvai capable ; que j'ai su depuis peu que mon père n'ëtoit point mort, comme je l'avois toujours cru; que, passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise ; que celte vue me rendit esclave de ses beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parents.
ANSELME
Mais quels témoignages encore , autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bàlie sur une vérité?
VALi;RE.
Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui étoit à mon père ; un bracelet d'agate que ma mère m'avoit mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du nautrage.
MARIANE
liélas! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point; et tout ce que vous dites me fait connoitre clairement que vous êtes mon frère.
VALÈRE
Vous, ma sœur?
MÂRIAISE.
Oui. Mon cœur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche, et notre mère, que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre r.-niille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce ir''.'^'.^ naufrage, mais il ne nous sauva la vie que par la perîvde notre liberté; et ce furent des corsaires qui nous rsc«eillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vsi^srau. Après dix ans d'esclavage, une heureuse fortune ufn^s» rendit notre liberté, et nous re-