USBEK A SES FEMMES
AD SÉRAIL D*ISPAHAIf.
J'apprends que le sérail est dans le désordre, et qu*il est rempli de querelles et de divisions intestines. Que vous recommandai-je en partant, que la paix et la bonne intelligence? Vous me le promîtes; étoit-ce pour me tromper?
C'est vous qui seriez trompées, si je voulois suivre les conseils que me donne le grand eunuque; si je voulois employer mon autorité pour vous faire vivre comme mes exhortations le demandoient de vous.
Je ne sais me servir de ces moyens violents, que lorsque j'ai tenté tous les autres. Faites donc en votre considération, ce que vous n'avez pas voulu faire à la mienne.
Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre : il dit que vous n*avez aucun égard pour lui. Comment pouvez-vous accorder cette conduite avec la modestie de votre état? N'est-ce pas à lui que, pendant mon absence, votre vertu est confiée? C'est un trésor sacré, dont il est le dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez, font voir que ceux^ qui sont chargés de vous faire vivre dans les lois de l'honneur vous sont à charge.
i. A. C. Sont une marque que ceux qui, etc.
ÎM LETTRES PERSANES.
Changez donc de conduite, je vous prie ; et faites en sorte que je puisse une autre fois rejeter les propositions que Ton me fait contre votre liberté et votre repos.
Car je voudrois vous faire oublier que je suis votre maître, pour me souvenir seulement que je suis votre époux.
De Paris, le 5 de la lune de chahban, 1714.
RICA A ••*
On s'attache ici beaucoup aux sciences, mais je ne sais si on est fort savant. Celui qui doute de tout, comme philosophe, n'ose rien nier comme théologien : cet homme contradictoire est toujours content de lui, pourvu qu'on convienne des qualités.
La fureur de la plupart des François, c'est d'avoir de l'esprit; et la fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des livres.
Cependant il n'y a rien de si mal imaginé : la nature sembloit avoir sagement pourvu à ce que les sottises des hommes fussent passagères; et les livres les immortalisent. Un sot devroit être content d'avoir ennuyé tous ceux qui ont vécu avec lui : il veut encore tourmenter les races futures; il veut que sa sottise triomphe de l'oubli, dont il auroit pu jouir comme du tombeau ; il veut que la postérité soit informée qu'il a vécu, et qu'elle sache à jamais qu'il a été un sot.
De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise plus que les compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pièces de gazon dans un parterre : ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers d'im-
primerie, qui rangent des caractères, qui, combinés ensemble, font un livre, où ils n'ont fourni que la main. Je voudrois qu'on respectât les livres originaux; et il me semble que c'est une espèce de profanation, de tirer les pièces, qui les composent, du sanctuaire oix elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles ne méritent point.
Quand un homme n'a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il? Qu'a-t-on affaire de ces doubles emplois? Mais je veux donner un nouvel ordre. Vous êtes un habile homme ! Vous venez dans ma bibliothèque ; *■ et vous mettez en bas les livres qui sont en haut, et en haut ceux qui sont en bas : c'est un beau chef-d'œuvre I
Je t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis outré d'un livre que je viens de quitter, qui est si gros, qu'il sembloît contenir la science universelle : mais il m'a rompu la tète, sans m' avoir rien appris. Adieu.
De Paris, le 8 de la lune de chahban, 1714.
I . A. C. C'est-à-dire que vous venez dans ma bibliothèque, et vous mettez en bas les livres qui sont en haut, et en haut ceux qui sont en bas : vous avez fait un chef-d'œuvre.
LETTRE LXVH. 225