‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 117 sur 245 · A. C. Que je m'étois figuré tout à coup · texte numérisé non relu

A. C. Que je m'étois figuré tout à coup

LETTRE LXVIL 233

elle n'avoit que moi :^ si je manquois mon coup, je courois risque d'être empalé ; mais je ne voyois pas de peine plus cruelle que de le manquer. Nous convînmes qu'elle m'enverroit demander une horloge que son père lui avoit laissée ; et que j'y mettrois dedans une lime, pour scier les jalousies d'une fenêtre' qui donnoit dans la rue, et une corde nouée pour descendre; que je ne la verroîs plus dorénavant ; mais que j'irois toutes les nuits, sous cette fenêtre, attendre qu'elle pût exécuter son dessein. Je passai quinze nuits entières sans voir personne, parce qu'elle n'avoit pas trouvé le temps favorable. Enfin, la seizième, j'entendis une scie qui travailloit : de temps en temps Fouvrage étoit interrompu; et, dans ces intervalles, ma frayeur étoit inexprimable. Après une heure de travail,' je la vis qui attachoit la corde : elle se laissa aller et glissa dans mes bras. Je ne connus plus le danger, et je restai longtemps sans bouger de là : je la conduisis hors de la ville, où j'avois un cheval tout prêt; je la mis en croupe derrière moi, et m'éloignai, avec toute la promptitude imaginable, d'un lieu qui pouvoit nous être si funeste. Nous arrivâmes avant le jour chez un guèbre, dans un lieu désert où il étoit retiré, vivant frugalement du travail de ses mains : nous ne jugeâmes pas à propos de rester chez luit et, par son conseil, nous entrâmes dans une épaisse forêt, et nous nous mimes dans le creux d'un vieux chêne, jusqu'à ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé. Nous vivions tous deux dans ce séjour écarté, sans témoins, nous répétant sans cesse que nous nous aimerions tou-

i. A. C. Je n'osois confier à personne le secret de ma yie; il falloit que nous fissions tout^ elle et moi ; si je manquois mon coup, etc.

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