‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 129 sur 245 · IBBEN A USBEK · texte numérisé non relu

IBBEN A USBEK

Mon cher Usbek, il me semble que, pour un vrai musulman, les malheurs sont moins des châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien précieux que ceux qui nous portent à expier les offenses. C'est le temps des prospérités qu il faudroit abréger. Que servent toutes ces impatiences, qu'à faire voir que nous voudrions être heureux, indépendamment de celui qui donne les félicités, parce qu'il est la félicité même ?

Si un être est composé de deux êtres, et que la nécessité de conserver l'union marque plus la soumission aux ordres du Créateur, on en a pu faire une loi religieuse : si cette nécessité de conserver l'union est un meilleur garant des actions des hommes, on en a pu faire une loi civile.*

De Smyrae, le dernier jour de la lane de saphar, 1715.

1. Lettre insérée dans l'édition de t75ï, pour corriger ou du moins pour pallier ce qu'il y a d'excessif dans la lettre précédente.

LETTRE LXXVin.

RICA A LSBEK.

Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un François qui est en Espagne a écrite ici : je crois que tu seras bien aise de la voir.

Je parcours, depuis six mois, l'Espagne et le Portugal; et je vis parmi des peuples qui, méprisant tous les autres, font aux seuls François l'honneur de les haïr.

La gravité est le caractère brillant des deux nations : elle se manifeste principalement de deux manières : par les lunettes et par la moustache.

Les lunettes font voir démonstrativement que celui qui les porte est un homme consommé dans les sciences, et enseveli dans de profondes lectures, à tel point que sa vue en est affoiblie : et tout nez qui en est orné ou chargé, peut passer, sans contredit, pour le nez d'un savant.^

1. M"* d*Aulnoy fait le même éloge des lunettes dans son Voyage S Espagne:

«Je demeurai surprise en entrant chez la princesse de Montélcon, de voir plusieurs dames, fort jeunes, avec une grande paire de lunettes sur le nez, attachée aux oreilles; et ce qui m'étonnoit encore davantage, c'est qu'elles ne faisoient rien où des lunettes fussent nécessaires; elles causoient et ne les ôtoient point... Elles ne les quittent que pour se coucher; elles mangent

LETTRE LXXVllI. 259

Quant à la moustache, elle est respectable par ellemême, et indépendamment des conséquences; quoiqu'on ne laisse pas* d'en tirer quelquefois de grandes utilités, pour le service du prince et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir un fameux général portugais dans les Indes :* car, se trouvant avoir besoin d'argent, II se coupa une de ses moustaches, et envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce gage : elles lui furent prêtées d'abord; et dans la suite il retira sa moustache avec honneur.

On conçoit aisément que des peuples graves et fleg-

aveCf et vous rencontrerez dans les rues et dans les compagnies beaucoup de femmes et d'hommes qui ont toujours leurs lunettes.

« H y a quelque temps que les jacobins avoient un procès de la dernière conséquence ; ils en craignoient assez Pévénement pour n*y rien négliger. Un jeune père de leur couvent avoit des parents de la première qualité qui sollicitèrent à sa prière très-fortement. Le prieur Tavoit assuré qu'il n'y avoit rien qu'il ne dût se promettre de sa reconnoissauce, si par son crédit le procès se gagnoit. Enfin le procès se gagne. Le Jeune père, transporté de Joie, courut lui en dire la nouvelle... Le prieur, après l'avoir embrassé, lui dit d'un ton grave : Hermano, ponga las ojalas : Mon frère, mettez des lunettes. Cette permission combla le jeune moine d'honneur et de joie; il Be trouva trop bien pavé de ses soins et ne demanda rien davantage.

« Le marquis d'Astorga, étant vice-roi de Naples, fit tirer son buste en marbre, et il ne manqua pas d'y faire mettre ses belles lunettes. H est si commun d'en porter que j'ai entendu dire qu'il y a des différences dans les lunettes comme dans les rangs. A proportion que l'on élève sa fortune, l'on fait grandir le verre de sa lunette, et on la hausse sur son nez. Les grands d'Espagne en portent de larges comme la main, que l'on appelle ocales, pour les distinguer. Ils se les font attacher derrière les oreilles et les quittent aussi peu que leur golille... ^ J'ai remarqué des personnes de qualité dans leurs carrosses, quelquefois seules, et quelquefois plusieurs ensemble, le nez chargé de lunettes, qui font peur à mon gré. » (8* lettre, datée du 20 mars 107*.».)

1. A. C. Quoique pourtant on ne laisse pas d'en tirer souvent de grandes utilités, etc.

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