LE GRA.ND EUNUQUE NOIR A USBEK
Hier des Arméniens menèrent au sérail une jeune esclave de Circassie qu'ils vouîoient vendre. Je la fis entrer dans les appartements secrets; je la déshabillai, je l'examinai avec les regards d'un juge; et, plus je l'examinai, plus je lui trouvai de grâces. Une pudeur virginale sembloit vouloir les dérober à ma vue : je vis tout ce qu'il lui en coûtoit pour obéir : elle rougissoit de se voir nue, même devant moi, qui, exempt des passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis inanimé sous l'empire de ce sexe; et qui, ministre de la modestie dans les actions les plus libres, ne porte que de chastes regards, et ne puis inspirer que l'innocence.
Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai les yeux : je lui jetai un manteau d'écarlate; je lui mis au doigt un anneau d'or, je me prosternai à ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton cœur. Je payai les Arméniens; je la dérobai à tous les yeux. Heureux Usbek! tu possèdes plus de beautés que n'en enferment tous les
i. Les édilions publiées du vivant de Montesquieu placent ici la Ut* treCXXIX.
palais d'Orient. Quel plaisir pour toi de trouver, à ton retour, tout ce que la Perse a de plus ravissant! et de voir, dans ton sérail, renaître les grâces, à mesure que le temps et la possession travaillent à les détruire!
Du sérail de Fatmé, le 1 de la lune de rébiab, 1715.
USBKK A RHÉDI. i
A VEMSE.
Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, j'ai vu bien des gouvernements. Ce n'est pas comme en Asie, où les règles de la politique se trouvent partout les mômes.
J'ai souvent recherché quel étoit le gouvernement le plus conforme à la raison.* Il m'a semblé que le plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; de sorte que^ celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur penchant et à leur inclination, est le plus parfait.
Si, dans un gouvernement doux, le peuple est aussi soumis que dans un gouvernement sévère, le premier est préférable, puisqu'il est plus conforme à la raison, et que la sévérité est un motif étranger.
i. Cette lettre, dans laquelle l'auteur de VEsprit des lois se révèle tout cntierf a inspiré à Bcccaria la pensée mère de son Traité des délits et des peines, publié à Milan, en i7G4. V. nut-amment le chapitre xv, et la lettre de Beccaria à Morellct : Da solo cinqtie anni, ccrit-il, en 1770, data la mia conversione a la filoso/ia; e ne vado debitore, alla lettura délie Letterc Persiane. Beccaria e il diritto pénale, saggio di C. Cantù. Florence, 1802, p. 68. Comp. Esprit des lois, VI, ix et xii.
2. A. C. J*ai souvent pensé en moi-même pour savoir quel, do tous les gouvernements, étoit le plus conforme à la raison.