Lettres 10 et
tées,^ sept sont modifiées.* Et ces additions et modifications sont bien de la main de Tauteur, puisqu'on les retrouve dans rédition définitive de 1754.
M. Vian suppose que cette édition a été faite pour les besoins de la candidature académique, et qu'elle a été antidatée à dessein. Pour appuyer cette opinion, il remarque que le Journal littéraire de 1729 publie deux comptes rendus élogieux de cette édition, sous la rubrique : Livres parus en i72i, et de i722 à i728. « Or, dit M. Vian, de 1722 à 1730 il n'a point paru d'édition des Lettres persanes. Pourquoi le Journal littéraire se serait-il occupé de ce livre en 1729, s'il n'y avait pas eu une édition récente? Voltaire a raison, et d'Alembert aussi. L'édition présentée au cardinal n'est point une chimère; nous la tenons, la voilà. »
Ce sont là des raisons spécieuses. Cependant elles ne m'ont pas convaincu, et je demande la permission d'exposer mes doutes, que je soumets à M. Vian.
£t d'abord il y a une difficulté matérielle :
C'est le 26 octobre 1727 que meurt M. de Sacy ; c'est le jeudi 2 décembre que l'Académie est instruite de l'opposition du cardinal et qu'elle ajourne l'élection; Montesquieu, dit-on, sp. retire; mais cette retraite est une feinte, car en quelques jours il voit le cardinal, le désarme, et rentre en lice. En effet, il est ballotté le 20 décembre, et nommé en6n le 5 janvier 1728. Le 8, l'élection est approuvée. C'est donc entre le 11 et le 20 décembre qu'il faut placer cette édition improvisée. Est-ce possible? On n'aurait pas eu le temps de faire le voyage de Hollande, aller et retour. Est-ce à Paris qu'on aurait imprimé en huit jours deux volumes in-12, avec le peu de moyens dont disposait l'imprimerie à bras? Assurément non. Il faudrait supposer que cette seconde édition eût été préparée de longue main; mais, avant le 2 décembre, qui pouvait prévoir l'opposition du cardinal?
Une autre raison, donnée par M. André Lefèvre, ne me parait pas avoir moins de poids. Si, pour apaiser le cardinal, Montesquieu s'est décidé à retrancher de cette édition factice les pas-
1. Lettres 111, 124, 145, qui portent, dans l'édition Uarteaa, le« noméros 58 50,60.
s. Lettres 1, 0. 10, 11, 18, 24, 89.
sages qui pouvaient blesser Tévêque et le ministre, il a dû faire dans le texte. des changements considérables. En est-il ainsi? Non, la plupart des lettres omises sont insignifiantes; les traits les plus vifs contre le gouvernement, le pape et la religion, sont restés. A vrai dire, les Lettres persanes sont d'un tissu tellement serré qu'on ne voit pas comment on aurait pu les accommoder au goût du cardinal, à moins de les supprimer. Imposer à Fauteur l'obligation de ne point reconnaître son livre, c'était une mesure équivoque, mais dans le goût du temps; accepter une édition expurgée, c'eût été pour Fleury s'engager plus loin que sa prudence ne voulait aller.
Que reste-t-il donc de la curieuse découverte de M. Vian? Un fait qui intéresse l'histoire littéraire, mais qui n'est pas encore suffisamment éclairci. Jusqu'à nouvel ordre il est permis de croire que la seconde édition de 1721 porte sa vraie date, et qu'elle n'a point servi à la candidature de Montesquieu.
Quoi qu'il en soit des ennuis qu'essuya l'auteur des Lettres persanes, son livre, une fois entré dans notre littérature, y est resté, comme une œuvre de génie. Les Lettres persanes ont résisté à l'épreuve du temps. Ce n'est pas qu'il n'y ait des choses regrettables. Sans être sévère, on peut trouver que Montesquieu abuse des mœurs persanes. Il y a trop de sérail, trop d'eunuques, trop de peintures plus que légères. C'est la date de la régence, je le veux bien, mais cette date y est trop marquée. Quant au caractère oriental des personnages, il y aurait beaucoup à dire; mais, peut-être les défauts qui nous choquent aujourd'hui ont -ils favorisé en leur temps le succès du livre. Usbek et Rica nous semblent bien Français pour des Persans; en 1721 on en jugeait autrement. Chaque siècle a sa façon de comprendre et de sentir l'Orient, Rome et la Grèce. A mesure que l'érudition nous fait pénétrer plus avant dans ces civilisations étrangères, le point de vue se déplace, le goût change. VAndromaque et Viphigénie de Racine donnaient à nos pères le sentiment de l'antiquité homérique; Viphigénie en Tauride de Gœthe, œuvre germanique s'il en fut, rappelle, dit-on, aux Allemands, la poésie ailée de la Grèce; le galant Orosmane était admiré par nos grand'mères comme un Sarrasin farouche et généreux, pourquoi Usbek n'aurait- il point fait illusion aux Français du xviii* siècle naissant? Ils étaient
d'autant moins choqués de ces tableaux du sérail qu'ils croyaient à leur vérité.
Les Lettres persanes ne sont pas toutes de même valeur. La critique des ridicules, les satires contre la médecine et Térudition, le dédain de la poésie que Montesquieu n'a pas mieux sentie que ne faisait Pascal, les épigrammes contre les géomètres, les alchimistes, les directeurs, les casuistes, etc., ne manquent ni de gaieté, ni de finesse; mais il y a je ne sais quelle sécheresse dans le trait. Ce sont des esquisses tracées d'une main sûre, mais il y a loin de ces ébauches aux tableaux achevés, et au pinceau délicat de La Bruyère.
En revanche, Montesquieu touche hardiment à des questions que La Bruyère n'ose aborder. Je ne parle point des attaques contre la religion ; la différence de convictions n'explique que trop le silence où se renferme l'auteur des Caractères, La Bruyère est chrétien, Montesquieu est un déiste, disciple de Bayle et des libres penseurs d'Angleterre. Il est dans toute la ferveur d'un homme qui a embrassé de la veille une croyance nouvelle et qui ne ménage point les coups à l'idolâtrie qu'il vient d'abjurer. On peut trouver qu'il a la main rude ; il frappe sans pitié, quelquefois même sans justice. En vain pour s'excuser il dira plus tard qu'il faut qu'un Turc voie, pense et parle en Turc, et non en chrétien; Ml y a autre chose que de l'ignorance et de l'étonnement dans le langage d'Usbek. Dans les Quelques réflexions mises en tète de l'édition de 1754, Montesquieu s'excuse, et dit que certainement il n'a pas voulu frapper le genre humain par l'endroit le plus tendre; il est permis de croire qu'en 1721 il a manqué tout au moins de prudence, et qu'il a dû regretter plus d'une fois l'emportement de sa jeunesse. Je n'insisterai pas davantage; Montesquieu est revenu à des sentiments plus justes sur le christianisme et, en ce point, la meilleure réfutation des Lettres per» saneSj c'est le vingt-quatrième livre de V Esprit des lois.
Ce qui fait la grandeur des Lettres persanes, ce qui en assure la durée, ce sont les pages sérieuses où Montesquieu se révèle comme philosophe et comme politique; c'est là qu'il sème à
1. Lettro du 4 octobre 1752. Voyez aussi les Queiques réflexions sur les Lettres persanes.
pleines mains les idées nouvelles. Il est telle lettre qui contient en germe V Esprit des lois, * il en est telle autre qui en quelques lignes réfute les erreurs, condamne les abominations séculaires de la législation criminelle. Quelques mots sur la nature et la proportion des peines inspireront un jour Beccaria. C'est à cette fécondité qu'on reconnaît le génie. Il y a dans les Lettres persanes cinquante réflexions qui, si on les creusait, suffiraient, chacune, à remplir un volume. Citerai-je la définition du meilleur gouvernement, « celui qui va à son but à moins de frais, celui qui conduit les hommes de la façon qui convient le mieux à leur penchant et à leur inclination? * » C'est la conclusion à laquelle Gœthe en est arrivé quand il écrit : « Le meilleur gouvernement est celui qui apprend aux hommes à se gouverner eux-mêmes; b c'est, malheureusement, une idée trop simple pour entrer dans la tête de nos politiques et de nos hommes d'État.
Qu'on lise ce qu'Usbek écrit sur le droit des gens, et qu'on dise si la conscience des princes s'est éclairée depuis un siècle et demi? « Ce droit, tel qu'il est aujourd'hui, est une science qui apprend aux princes jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice saus choquer leurs intérêts. Quel dessein de vouloir, pour endurcir leur conscience, mettre l'iniquité en système, d'en donner des règles, d'en former des principes, et d'en tirer des conséquences !
« On diroit qu'il y a deux justices toutes différentes : l'une qui règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit civil ; l'autre qui règle les différends qui surviennent de peuple à peuple, qui tyrannise dans le droit public : comme si le droit public n'étoit pas lui-même un droit civil; non pas à la vérité d'un pays particulier, mais du monde. ' »
C'est par ces idées, c'est par ces accents que Montesquieu se sépare du xvii« siècle, et qu'il donne le ton au xviir. La pompe de Louis XIV ne l'éblouit point; il hait le despotisme, il aime la liberté, il a une passion des plus vives pour l'humanité. Montesquieu n'a point laissé la réputation d'une âme sensible, encore
1. Lettres 83 et 95 sur la justice; lettres 83 et 131 sur les gouvernements, etc. S. Lettre 80.
PKËFAGE DE L'EDITEUR. 43
bien que Thistoire de son passage à Marseille soit de nature à ébranler Topinion reçue; cependant, qui donc a attaqué Tintolérance avec plus de chaleur? Qui, à cette époque, s^est fait le défenseur des nègres à qui personne ne songeait en France? Qui a eu la hardiesse de dire que les hommes n'avaient sur les femmes qu'un pouvoir tyrannique et que les forces seraient égales, si l'éducation Vêtait aussi? ^ Je m'arrête; il en est des Lettres persanes comme des fables de La Fontaine ; dès qu'on commence à les lire, on ne finit plus.
Il est un dernier point que je ne veux pas négliger. A la mort deliOuisXlV, la France, si longtemps fascinée par cette main puissante, vit passer devant ses yeux comme un éclair de liberté. Saint-Simon, l'abbé de Saint-Pierre, rêvèrent une monarchie tempérée; Montesquieu, plus ardent, parce qu'il restait dans le domaine de la théorie, garda toute son admiration pour la liberté antique. « Le sanctuaire de l'honneur, dit-il, de la réputation et de la vertu, semble être établi dans les républiques, et dans les pays où l'on peut prononcer le nom de patrie. * A Dieu ne plaise que je fasse de Montesquieu un précurseur de la république française! ses idées et ses goûts ne le portaient point du côté populaire; mais, comme le bon Rollin, il est de ceux qui, en exaltant l'antiquité grecque et romaine, ont fait l'éducation des hommes de 1791. Qu'est-ce que l'épisode des Troglodytes, sinon l'apothéose de la république platonicienne, idéal qui tourna la tête de Mably et de tant d'autres? C'est ici qu'on peut voir combien en France les idées changent vite. A ne considérer que la forme, l'épisode des Troglodytes est une imitation du Télémaque; mais, tandis que dans l'heureuse Salente, c'est par la main d'un prince que Fénelon habitue le peuple à la règle et au devoir, Montesquieu s'en remet à la nature et à l'innocence pour établir la liberté et le bonheur chez les vertueux Troglodytes. C'est lorsqu'ils se corrompent qu'ils demandent un roi. Ai -je besoin d'ajouter qu'à mon sens, le rêve de Montesquieu ne vaut pas mieux que celui de Fénelon? Les romans politiques ne sont pas moins dangereux que les autres. En pré-
S. Uttre 89.
sentant au lecteur un idéal chimérique, en le dégoûtant de la réalité, ils lui faussent l'esprit et lui énervent le cœur.
Dans les dernières années de sa vie, Montesquieu eut le désir de retoucher aux Lettres persanes et d'en effacer ce qu'il appelle quelques juvenilia; cependant il ne fit que des corrections insignifiantes à l'édition qu'il donna en 1754. S'était-il réservé de soumettre à une révision plus sévère cette œuvre de sa jeune^e? 11 est malaisé d'en douter quand on lit dans les écrits du temps le récit de la mort de Montesquieu. On y voit que le père Routh, jésuite irlandais, confesseur de l'illustre mourant, insista à outrance pour que ce dernier lui remît les corrections qu'il avait faites aux Lettres persanes. Nous savons aussi, par une lettre de la duchesse d'Aiguillon, que ce fut à cette amie fidèle que Montesquieu remit son manuscrit, en lui disant : « Je veux tout sacrifier à la raison et à la religion, mais rien à la Société;* consultez avec mes amis et décidez si ceci doit paroître. »
Le manuscrit n'a jamais été publié. A-t-il disparu ? Est-il resté dans la famille qui conserve de nombreux papiers de Montesquieu? Je l'ignore. Il serait sans doute intéressant de connaître la dernière pensée de l'auteur; mais une fois imprimé, le livre appartient au monde entier; les véritables Lettres persanes seront toujours celles que Montesquieu a écrites dans le feu de sa jeunesse. Ce sont elles que la postérité a adoptées, et dont elle aime jusqu'aux défauts.
Le texte que nous donnons est celui de l'édition des œuvres complètes, publiées en 1758 par Richer, avocat au parlement, d'après les manuscrits communiqués par la famille et les changements laissés par l'auteur lui-môme. C'est le texte généralement adopté. Nous y avons joint les variantes de l'édition Brunel, d'Amsterdam 1721, que nous avons soigneusement collationnée. Nous avons aussi emprunté quelques variantes des deux éditions de Cologne à l'édition donnée cette année même par M. André Lefèvre.
Ces variantes ne manquent pas d'intérêt ; elles nous montrent le soin que prenait l'auteur pour donner à son langage plus de précision et de fermeté; mais le fond des idées n'a pas changé.