C'était, dit-on, M** de Montesquieu
homme grave. Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions, parce qu'on les peut faire sans essayer* beaucoup son esprit.
Les Persans qui écrivent ici étoient logés avec moi ; nous passions notre vie ensemble. Gomme ils me regardoient comme un homme d'un autre monde, ils ne me cachoient rien. En effet, des gens transplantés de si loin ne pouvoient plus avoir de secrets. Us me communiquoient la plupart de leurs lettres; je les copiai. J'en surpris môme quelques-unes dont ils se seroient bien gardés de me faire confidence, tant elles étoient mortifiantes pour la vanité et la jalousie persane.
Je ne fais donc que l'office de traducteur : toute ma peine a été de mettre l'ouvrage à nos mœurs. J'ai soulagé le lecteur du langage asiatique autant que je l'ai pu, et l'ai sauvé d'une infinité d'expressions sublimes, qui l'auroient ennuyé * jusque dans les nues.
Mais ce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. J'ai retranché les longs compliments, dont les Orientaux ne sont pas moins prodigues que nous; et j'ai passé un nombre infini de ces minuties qui ont tant de peine à soutenir le grand jour, et qui doivent toujours mourir entre deux amis.
Si la plupart de ceux qui nous ont donné des recueils de lettres avoient fait de même , ils auroient vu leurs ouvrages' s'évanouir.
Il y a une chose qui m'a souvent étonné; c'est de voir
1. Essayer est pris ici dans le sens de mettre à l* épreuve, et par extension fatiguer, Cest une locution particulière à Montesquieu. Inf., lettre XI : « Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne. »