‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 240 sur 245 · ZACHI A USBEK · texte numérisé non relu

ZACHI A USBEK

0 ciel ! un barbare m'a outragée jusque dans la manière de me punir I II m'a infligé ce châtiment qui commence par alarmer la pudeur ; ce châtiment qui met dans l'humiliation extrême; ce châtiment qui ramène, pour ainsi dire, à l'enfance.

Mon âme, d'abord anéantie sous la honte, reprenoit le sentiment d'elle-même, et commençoit à s'indigner, lorsque mes cris firent retentir les voûtes de mes appartements. On m'entendit demander grâce au plus vil de tous les humains, et tenter sa pitié, à mesure qu'il étoit plus inexorable.

Depuis ce temps, son âme insolente et servile s'est élevée sur la mienne. Sa présence, ses regards, ses paroles, tous les malheurs viennent m'accabler. Quand je suis seule, j'ai du moins la consolation de verser des larmes; mais lorsqu'il s'offre à ma vue, la fureur me saisit : je la trouve impuissante, et je tombe dans le désespoir.

Le tigre ose me dire que tu es l'auteur de toutes ces barbaries. Il voudroit m'ôter mon amour, et profaner jus-

qu'aux sentiments de mon cœur. Quand il me prononce le nom de celui que j'aime, je ne sais plus me plaindre ; je ne puis plus que mourir.

J*ai soutenu ton absence, et j'ai conservé mon amour par la force de mon amour. Les nuits, les jours, les moments, tout a été pour toi. J'étois superbe de mon amour même, et le tien me faisoit respecter ici. Mais à présent... Non, je ne puis plus soutenir l'humiliation où je suis descendue. Si je suis innocente, reviens pour m'aimer : reviens, si je suis coupable, pour que j'expire à tes pieds.

Da aérail d'Ispahan, le 8 de la lune de maharram, 1720.

ZÉLIS A USBEK

A mille lieues de moi, vous me jugez coupable I à mille lieues de moi, vous me punissez !

Qu'un eunuque barbare porte sur moi ses viles mains, il agit par votre ordre : c'est le tyran qui m'outrage, et non pas celui qui exerce la tyrannie.

Vous pouvez, à votre fantaisie, redoubler vos mauvais traitements. Mon cœur est tranquille depuis qu'il ne peut plus vous aimer. Votre âme se dégrade, et vous devenez cruel. Soyez sûr que vous n'êtes point heureux. Adieu.

Dn aénil d'Ispahân, le S de U lane de mahamm, 1120,

LETTRE GLIX.

SOLIM A OSBEK.

A PARIS

Je me plains, magnifique seigneur, et je te plains : jamais serviteur fidèle n'est descendu dans l'affreux désespoir où je suis. Voici tes malheurs et les miens; je De t'en écris qu'en tremblant.

Je jure, par tous les prophètes du ciel, que, depuis que tu m'as confié tes femmes, j'ai veillé nuit et jour sur i elles; que je n'ai jamais suspendu un moment le coui*s de

I mes inquiétudes. J'ai commencé mon ministère par les

t châtiments, et je les ai suspendus sans sortir de mon aus-

r térité naturelle.

I Mais, que dis-je? Pourquoi te vanter ici une fidélité

qui t'a été inutile ? Oublie tous mes services passés : regarde- I moi comme un traître, et punis-moi de tous les crimes que

je n'ai pu empêcher.

Roxane, la superbe Roxane, ô ciel I à qui se fier désormais? Tu soupçonnoisZélis*, et tu avois pour Roxane uoe 1 sécurité entière ; mais sa vertu farouche étoit une cruelle

l imposture : c'étoit le voile de sa perfidie. Je l'ai surprise

dans les bras d'un jeune homme qui, dès qu'il s'est vu

j i. A. Tu soupçonnois Zacbi, etc.

découvert, est venu sur moi ; il m'a donné deux coups de poignard : les eunuques, accourus au bruit, l'ont entouré : il s'est défendu longtemps, en a blessé plusieurs ; il vouloitmême rentrer dans la chambre pour mourir, disoit-il, aux yeux de Roxane. Mais enfin il a cédé au nombre, et il est tombé à nos pieds.

Je ne sais si j'attendrai, sublime seigneur, tes ordres sévères. Tu as mis ta vengeance en mes mains ; je ne dois pas la faire languir.

Du sénîl d'Ispahan, 1« 8 de U lune de rébiab 1, 1*780.

Page 1