ROXANE A USBEK
Oui, je t'ai trompé ; j'ai séduit tes eunuques : je me suis jouée de ta jalousie ; et j'ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.
Je vais mourir; le poison va couler dans mes veines : car que ferois-je ici, puisque le seul homme qui me retenoit à la vie n'est plus? Je meurs; mais mon ombre s'envole bien accompagnée : je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges qui ont répandu le plus beau sang du monde.
Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger tous mes désirs? Non : j'ai pu vivre dans la servitude ; mais j'ai toujours été libre : j'ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance.
Tu devrois me rendre grftces encore du sacrifice que je t'ai fait ; de ce que je me suis abaissée jusqu'à te paroitre fidèle; de ce que j'ai lâchement gardé dans mon cœur ce que j'aurois dû faire paroitre à toute la terre; enfin, de ce
que j*ai profané la vertu, en souffrant qu*on appelât de ce nom, ma soumission à tes fantaisies.
Tu étois étonné de ne point trouver en moi les transports de l'amour : si tu m'avois bien connue, tu y aurois trouvé toute la violence de la haine.
Mais tu as eu longtemps l'avantage de croire qu'un cœur comme le mien t'étoit soumis : nous étions tous deux heureux : tu me croyois trompée, et je te trompois.
Ce langage, sans doute, te parolt nouveau. Seroit-il possible qu'après t* avoir accablé de douleurs, je te forçasse encore d'admirer mon courage 7 Mais, c'en est fait, le poison me consume, ma force m'abandonne, la plume me tombe des mains; je sens affoiblir jusqu'à ma haine : je me meurs!
Da sérail d'Iapahan, 1« 8 de la lune de rébiab 1, 1790.