USBEK A MIRZA
A ISPAHAN
Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne : * tu descends jusqu'à me consulter; tu me croîs capable de t'înstruire. Mon cher xMirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi, c'est ton amitié, qui me la procure.
Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cni devoir employer des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités qu'il ne suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir; telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d'histoire te touchera plus qu'une philosophie subtile.
Il y avoit, en Arabie, un petit peuple, appelé Troglodyte, qui descendoit de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les historiens,* ressembloient plus à des
i. Gasconisme. Nous dirions : pourusêr de la mienne. Dans Vlntrodw:tion, Montesquieu emploie également le mot essayer dans le sens &user : On les peut faire {ces réflexions) sans essayer beaticoup son esprit,
2. Hérodote, IV, 133. Plutarque, Vie de Marc-Antoine, dit quUl y a en
bétes qu'à des hommes. Ceux-ci n'étoient point si contrefaits, ils n'étoient point velus comme des ours, ils ne sifiloient point, ils avoient deux yeux ; mais ils étoient si méchants et si féroces, qu'il n'y avoit parmi eux aucun principe d'équité, ni de justice.
Ils avoient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant corriger la méchanceté de leur naturel, les traitoit sévèrement : mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille royale.
Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus, qu'ils leur devinrent insupportables; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiroient plus à personne; que chacun veilleroit uniquement à ses intérêts, sans consulter ceux des autres.
Cette résolution unanime flattoit extrêmement tous les particuliers. Ils disoient : Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point? Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux : que m'importe que les autres le soient? Je me procurerai tous mes besoins ; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.
On étoit dans le mois où Ton ensemence les terres; chacun dit : Je ne labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut pour me nourrir; une plus
Afrique plusieurs peuples de ce nom. Suivant Pomponius Mêla, I, ils habitaient rÉthiopie, vivaient dans des cavernes (c'est ce que signifie leur nom], se nourrissaient de viandes crues, ne possédaient rien, et sifflaient plutôt qa*ils ne parlaient.
grande quantité me seroit inutile : je ne prendrai point de la peine pour rien.
Les terres de ce petit royaume n'étoîent pas de même nature : il y en avoit d'arides et de montagneuses; et d'autres qui, dans un terrain bas, étoient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année, la sécheresse fut trèsgrande, de manière que les terres qui étoient dans les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent être arrosées furent très-fertiles : ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim, par la dureté des autres, qui leur refusèrent de partager la récolte.
L'année d'ensuite fut très -pluvieuse : les lieux élevés se trouvèrent d'une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine; mais ces misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils l'avoient été eux-mêmes.
Un des principaux habitants avoit une femme fort belle ; son voisin en devint amoureux, et l'enleva : il s'émut une grande querelle ; et, après bien des injures et des coups, ils convinrent de s'en remettre à la décision d'un Troglodyte qui, pendant que la république subsistoit, avoit eu quelque crédit. Ils allèrent à lui, et voulurent lui dire leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que cette femme soit à vous, ou à vous? * J'ai mon champ à labourer, je n'irai peut-être pas employer mon temps à terminer vos différends, et à travailler* à vos affaires, tandis que je négligerai les miennes. Je vous prie de me laisser en repos, et de ne m'importuner plus de vos querelles. Là-dessus, il les quitta, et s'en alla travailler sa terre.' Le ravisseur,